Maria

La voyance comme moment de vérité

Au Train Bleu, Gaëlle Hermant fait de la voyance l’art d’écouter les blessures que l’on tait, portée par une comédienne au sommet de son art.

Certains spectacles ont l’art de déjouer toutes les attentes. Maria, présenté au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival d’Avignon, appartient à cette famille rare des propositions inclassables. Rien n’y ressemble au théâtre convenu, et pourtant tout y est théâtre, dans ce qu’il a de plus vivant et de plus nécessaire. Le point de départ tient en une rencontre, celle d’une cartomancienne parisienne dont Gaëlle Hermant et Olivia Barron ont recueilli la parole au fil d’entretiens. De cette matière brute, elles ont tiré un récit où la voyance cesse d’être un tour de passe-passe pour devenir ce qu’elle est parfois vraiment, un espace d’écoute où se déposent les douleurs que l’on n’ose confier à personne.

Le spectacle avance par cercles concentriques. Maria tire les cartes, et trois personnages traversent son cabinet, chacun portant sa part d’ombre. À travers eux affleurent nos doutes, nos fractures intimes, ce besoin ancestral de croire et d’être entendu. Derrière la table de la voyante se dessine peu à peu une histoire plus sombre, faite de violences familiales et d’inceste, que le récit affronte sans jamais rien exhiber. Là réside la force de la mise en scène de Gaëlle Hermant, tout entière construite sur la retenue et la suggestion. Les mots suffisent, portés par une délicatesse qui rend l’insoutenable audible.

Sur le plateau, Magaly Godenaire souriante et souveraine. Solaire, magnétique, elle incarne Maria avec, comme toujours,  une aisance époustouflante. Elle passe du rire à l’effroi, de la tendresse à la gravité, sans jamais forcer le trait. Autour d’elle, la distribution déploie une belle cohésion. John Arnold, en alternance avec Samuel Churin, Claire Duchêne et Jules Garreau donnent chair à ces figures de passage avec une justesse constante. La musique, elle, n’est pas un simple accompagnement. Le violon de Viviane Hélary et le violoncelle de Claudine Pauly tissent une trame sensible qui enveloppe les mots, les prolonge, les fait respirer. La composition de Viviane Hélary agit comme un second récit, silencieux et bouleversant.

Ce qui frappe enfin, c’est l’utilité profonde de Maria. Le mot pourrait sembler étrange appliqué à une œuvre d’art mais il s’impose ici. Présenté devant un public très jeune, le spectacle a provoqué une libération inattendue de la parole, comme si la fiction ouvrait une porte que le silence tenait close. En donnant à entendre ce que tant de victimes n’ont jamais pu dire, il accomplit ce que le théâtre sait faire de plus haut, transformer la blessure intime en expérience partagée. On sort de cette heure et vingt minutes remué, mais étrangement apaisé, avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose qui compte.

Faut-il croire aux cartes ? La question n’est pas là. Maria ne parle pas de l’avenir mais du présent, de cette urgence à agir quand tout, en nous, réclame d’être entendu. C’est un spectacle qui soigne autant qu’il émeut, et que l’on quitte en se disant que le théâtre, décidément, n’a pas fini de nous être indispensable.

Philippe Escalier – Photo © Simon Gosselin

Maria, texte d’Olivia Barron et Gaëlle Hermant, inspiré d’entretiens avec la cartomancienne Maria Vassalli. Mise en scène de Gaëlle Hermant. Avec John Arnold, en alternance avec Samuel Churin, Claire Duchêne, Jules Garreau et Magaly Godenaire. Musiciennes, Viviane Hélary au violon et Claudine Pauly au violoncelle. Compagnie DET KAIZEN. Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon. Tous les jours à 18 h 25, du 4 au 23 juillet, relâches les 10 et 17. Durée 1 h 20, à partir de 14 ans.

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