Cinq comédiens, deux portants, deux continents, la machine à raconter et à voyager dans le temps qui a révélé Alexis Michalik tourne encore comme au premier soir
Une nuit de pluie dans les Ardennes, une tombe fraîchement refermée, un carnet manuscrit surgi des affaires paternelles, Le Porteur d’histoire s’ouvre comme un roman noir et s’achève, un continent plus loin, dans le sable du désert algérien. Au Petit Montparnasse, la pièce d’Alexis Michalik affiche une longévité que peu de spectacles connaissent, plus de treize ans après sa création. Elle a depuis fréquenté le Théâtre 13, le Studio des Champs-Élysées, les Béliers Parisiens, et voyagé jusqu’à Beyrouth, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie. Deux Molières lui ont été décernés en 2014, celui de l’auteur francophone vivant et celui du metteur en scène d’un spectacle de théâtre privé, et le Théâtre Montparnasse annonce, au moment où nous écrivons, plus de quatre mille représentations depuis 2012.
Venons-en aux faits : Martin Martin enterre son père dans la boue ardennaise et découvre un cahier qui va le jeter sur les routes de l’Histoire. Quinze ans plus tard, quelque part dans le désert algérien, une mère et sa fille disparaissent de leur maison, un voyageur perdu ayant frappé à leur porte. Entre ces deux points, l’auteur dispose une vingtaine de tableaux qui s’emboîtent à vive allure, un trésor, une société secrète, des livres dissimulés, et la figure tutélaire d’Alexandre Dumas, convoqué en majesté comme le souverain de toute aventure littéraire. Le spectateur assemble, devine, se trompe, recommence. Au plaisir de l’enquête s’ajoute celui de la reconnaissance, car chaque bifurcation ramène à une lecture d’enfance.

La mécanique de récit du Porteur d’histoire
Le dispositif tient dans une sobriété assumée, un plateau nu, cinq tabourets, deux portants de costumes. Rien d’autre. Alexis Michalik a compris que le décor le plus vaste se bâtit dans la tête du spectateur et qu’un mot bien placé suffit à ouvrir une bibliothèque ou à lever une tempête de sable. Ses comédiens racontent autant qu’ils incarnent, passent du récit à la scène dans le même souffle, changent de siècle en pivotant sur un talon. Le procédé pourrait tourner à l’exercice de virtuosité, il reste au service de l’émotion, et la dernière demi-heure laisse le spectateur sans voix.
Le rythme fait l’essentiel du travail. Cent minutes sans entracte, une allure de cavalcade, des ruptures nettes, des retours en arrière qui tombent toujours à l’endroit exact où la curiosité se réveille. La direction d’acteurs relève d’une précision redoutable, chacun sait quand entrer dans le champ, quand s’effacer pour laisser filer le récit d’un autre. On songe à ces conteurs de veillée qui tenaient une assemblée entière avec une lampe et deux gestes, et l’on mesure que le théâtre, à son commencement, ne demandait pas davantage. La scénographie et les lumières découpent des espaces dans le vide et suffisent à faire naître une bibliothèque, un train, une dune, tandis que les costumes se réduisent souvent à un accessoire, une veste jetée, un châle, un chapeau, qui fabrique un personnage entier. La musique, elle, relance la fable chaque fois qu’elle menace de s’essouffler et donne au spectacle sa respiration de feuilleton.
Cinq interprètes d’exception pour une trentaine de destins
La troupe tourne d’une série à l’autre, ce qui donne à chaque reprise le charme d’une lecture nouvelle. Celle que nous avons vue réunit Fadila Belkebla, Julia Le Faou, Vincent Deniard, Sébastien Giacomoni et Benjamin Alazraki. Chacun résout à sa façon la question centrale de la pièce, ce va-et-vient constant entre le récit et l’incarnation.

Fadila Belkebla apporte à l’ensemble une gravité de timbre et une autorité qui installent d’emblée la tension des scènes algériennes, sachant donner du poids à une réplique et rendre crédible, en une seconde, une femme qui a peur. À ses côtés, Vincent Deniard possède ce que le plateau réclame ici, une stature et une voix. Son jeu surprend à chaque apparition, tant l’acteur sait varier ses couleurs. Son Alexandre Dumas, tout en finesse, s’impose comme le sommet de la soirée. Sébastien Giacomoni n’est pas en reste, qui se glisse d’un personnage à l’autre avec une habileté et une souplesse peu communes. L’accent se déplace, le costume change, l’homme n’est plus le même et le spectateur n’a rien vu passer. Julia Le Faou, familière de l’écriture d’Alexis Michalik pour avoir servi Une histoire d’amour, joue la jeunesse avec une netteté de trait qui évite l’ingénuité, et ses passages du récit au dialogue comptent parmi les plus fluides de la soirée. Benjamin Alazraki, enfin, tient le fil comique avec une vivacité de bateleur, campant en trois secondes un érudit, un douanier ou un imposteur, et sa gourmandise à raconter gagne la salle entière.
Éloge du conteur
Ce que la pièce défend, au fond, tient dans son titre. Nous sommes tous porteurs d’une histoire reçue, déformée, transmise, et les grands livres ne sont que des relais dans cette chaîne. Alexis Michalik s’amuse à faire se croiser personnages historiques et personnages de fiction jusqu’à effacer la frontière, manière de rappeler que la vérité d’un récit tient moins à son exactitude qu’à ce qu’il déclenche chez celui qui l’écoute. Le trésor cherché pendant deux siècles finit par ressembler à ce que la littérature promet depuis toujours, une raison de continuer.
Reste une question que l’on emporte en sortant rue de la Gaîté. Comment une pièce vue par des centaines de milliers de spectateurs sur des années conserve-t-elle cette fraîcheur de première fois ? La réponse est peut-être dans la modestie du dispositif. Le Porteur d’histoire mise sur l’endurance d’un art très ancien, celui de tenir un auditoire par la seule promesse d’une suite. Shéhérazade n’avait pas d’autre stratégie, elle qui y sauva sa vie mille et une nuits durant. Au Petit Montparnasse, le pari tient toujours, et l’on quitte la salle avec l’envie tenace d’y revenir.
« Le Porteur d’histoire » d’Alexis Michalik. Mise en scène d’Alexis Michalik. Avec en alternance, Fadila Belkebla, Julia Le Faou, Vincent Deniard, Sébastien Giacomoni et Benjamin Alazraki. Musique de Manuel Peskine, lumières d’Anaïs Souquet, costumes de Marion Rebmann. Durée, 1 h 40. Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris. Les lundis et mardis à 20 h, le samedi à 16 h 30, jusqu’au 19 décembre 2026.




Laisser un commentaire