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Ed Skrein, la force et le scrupule

Du rap des sous-sols londoniens aux grands récits hollywoodiens, itinéraire d’un acteur qui a fait du refus une méthode

Ce texte retrouve une actualité inattendue, TF1 rediffuse, le mardi 18 août à 23h05, Le Transporteur : Héritage, où Ed Skrein reprenait, en 2015, le volant laissé libre par Jason Statham. L’occasion de mesurer, dix ans plus tard, tout le chemin parcouru par cet acteur jusqu’à Baldur, son prochain rôle dans l’adaptation de God of War.

Il y a, dans le nord de Londres, deux piscines municipales sans mystère, l’une sur Caledonian Road, l’autre à Archway, où un garçon de quinze ans a commencé à enseigner la brasse aux enfants du quartier pour gagner quelques livres. Trente ans plus tard, ce garçon s’appelle toujours Ed Skrein, il a affronté Deadpool à coups de haches, incarné un amiral galactique chez Zack Snyder, piloté un bombardier en piqué au-dessus de Midway, et il continue de donner des leçons de natation pour le compte de Greenwich Leisure Limited. Le détail n’est pas anecdotique, il est la clé du personnage. Peu d’acteurs de sa génération ont si obstinément refusé de laisser la célébrité redéfinir leur géographie intérieure.

Sa silhouette a fait sa fortune et son piège. Un mètre quatre-vingt-huit, des pommettes taillées à la serpe, une voix basse de faubourg londonien, tout le prédestinait aux méchants de blockbusters, et Hollywood ne s’est pas privé. Skrein a passé douze ans à démontrer que le corps n’était pas l’homme. Il en parle avec une lucidité rare, disant qu’il préfère la vérité d’une émotion à la perfection abdominale, et qu’il n’entend pas rester le monsieur Torse d’une industrie qui adore les catégories.

Edward George Skrein naît le 29 mars 1983 dans le borough de Camden. Il grandit là et dans les quartiers voisins, Haringey, Islington, ce Londres du nord des cages d’escalier et des terrains de sport municipaux qui a nourri toute une génération d’artistes britanniques. Il fréquente Fortismere School, à Muswell Hill.

Son nom, qui se prononce comme le mot anglais désignant le vin, vient d’Autriche. Ses grands-parents paternels étaient des Juifs viennois chassés par le nazisme dans les années trente. Sa grand-mère est arrivée en Angleterre par le Kindertransport, ces convois d’enfants organisés après la Nuit de Cristal, qui sauvèrent près de dix mille vies et brisèrent autant de familles. Skrein a témoigné de cet héritage auprès des archives de l’Association of Jewish Refugees, parlant de la transmission des traumatismes d’une génération à l’autre. Qui veut comprendre son geste de 2017, sur lequel nous reviendrons, ferait bien de garder cette lignée en mémoire.

L’adolescence est rugueuse. Selon ses propres récits, livrés par bribes à la presse britannique, il fréquente une bande, la violence de rue n’est pas une figure de style, et vers dix-sept ans il reçoit un coup de couteau qui lui perfore un poumon. Cinq jours d’hôpital. Il en sort avec la conviction que le personnage qu’il jouait dans la vie n’était pas lui. Formule d’acteur avant l’heure, et prémonition d’une carrière fondée sur la distinction entre le rôle et l’homme.

Il entre ensuite à la Byam Shaw School of Art, dont il sort avec une licence de peinture. L’école ayant été absorbée en 2003 par Central Saint Martins, les biographies hésitent entre les deux noms, sans se contredire vraiment. L’expérience, en revanche, le laisse insatisfait. Il se juge imposteur, incapable de tenir un dessin d’après nature, agacé par les gestes qu’il pose sur la toile sans y croire.

Le rap prend le relais. Sous le pseudonyme improbable de The Dinnerlady P.I.M.P., puis simplement Skrein, il publie en 2004 un EP trois titres chez Dented Records, Mind Out et Once Upon a Skrein, puis en 2007 un premier album, The Eat Up. La même année paraît Pre-Emptive Nostalgia, réalisé avec le groupe A State of Mind, et en 2009 Scene Stealers, signé Skreintax, fruit de son compagnonnage avec le rappeur Dr Syntax. Il croise Foreign Beggars, Asian Dub Foundation, Dubbledge, Doc Brown, joue plusieurs fois à Glastonbury. Là encore, un scrupule le ronge. Le hip hop britannique de ces années-là exige de la souffrance et de l’authenticité sociale, or Skrein voulait surtout faire rire. Il se sent illégitime une seconde fois.

C’est un ami d’enfance qui tranche. Ben Drew, devenu Plan B, rappeur, chanteur et cinéaste, lui répète depuis des années qu’il a un visage pour l’écran. Il le fait tourner dans son court métrage Michelle, puis lui confie un rôle important dans Ill Manors, chronique âpre de la drogue et de la débrouille dans l’est londonien, sortie en 2012 et produite par BBC Films. Skrein a vingt-neuf ans. Il vient de trouver, à la troisième tentative, le métier qui l’attendait.

La suite ressemble à une ascension de conte, avec ses chutes. En 2013, il apparaît dans la troisième saison de Game of Thrones, où il incarne Daario Naharis, mercenaire séduisant au service de Daenerys. La production le remplace la saison suivante par le Néerlandais Michiel Huisman. Skrein a démenti sans ambiguïté la légende d’un départ volontaire, précisant que la décision ne lui appartenait pas. La blessure est réelle, elle sera féconde.

En février 2014, Luc Besson et EuropaCorp lui confient la relève de Jason Statham dans The Transporter Refueled. Le film déçoit, sa prestation non. Suivent Kill Your Friends, adapté du roman de John Niven sur les mœurs d’un directeur artistique à l’époque de la Britpop, puis, en 2016, le rôle qui installe son nom, celui d’Ajax, alias Francis Freeman, tortionnaire glacé de Deadpool. Le succès planétaire du film le range parmi les méchants demandés.

Il s’en échappe aussitôt. The Model, du Danois Mads Matthiesen, lui offre en 2016 la peau d’un photographe de mode, Shane White, homme vieillissant qui cherche l’amour là où il ne se trouve pas. Skrein y dessine une figure sans muscles ni cascades, en s’appuyant, pour préparer le personnage, sur le corps et les gestes du photographe britannique Gavin Watson. Il expliquait alors avoir travaillé le langage du corps davantage que la technique, ayant découvert qu’il y avait là un artisanat entier.

Sa méthode, il la décrit sans mysticisme. Il apprend le texte jusqu’à ne plus y penser, arrive sur le plateau avec un instinct plutôt qu’un plan, et cherche à vivre la scène au lieu de la représenter. Ses maîtres avoués sont Brando, Nicholson, Hoffman, Buscemi, c’est-à-dire des acteurs de présence plus que d’effets. Il se dit lent à apprendre mais résolu à apprendre, et affirme que son cœur est resté dans le cinéma indépendant, celui de son premier film tourné pour cent cinquante livres avec des amis. La règle qu’il s’est donnée tient en un mot, savoir dire non.

Le 21 août 2017, Lionsgate annonce qu’il tiendra le rôle du major Ben Daimio dans le nouveau Hellboy. Le personnage, créé par Mike Mignola, est d’ascendance japonaise. Skrein l’ignorait. Les réseaux sociaux s’enflamment, on parle une fois de plus de blanchiment de distribution, cette manie hollywoodienne d’effacer les origines des personnages non blancs.

Sept jours plus tard, il se retire. Sa déclaration, publiée sur Twitter, tient en quelques lignes qui firent le tour du monde. Il y dit avoir compris que représenter fidèlement l’appartenance de ce personnage comptait pour beaucoup de gens, et que se dérober à cette responsabilité aurait prolongé une tendance inquiétante à étouffer les récits et les voix des minorités. Il conclut en affirmant devoir faire ce qu’il estime juste.

Lionsgate soutient sa décision et recrute Daniel Dae Kim. Les comédiens américains d’origine asiatique saluent le geste, John Cho, Riz Ahmed, Keiko Agena, Jessica Henwick, Daniel Dae Kim lui-même. Le retentissement dépasse la profession. Renoncer à un premier rôle dans une franchise, pour un acteur de trente-quatre ans installé depuis trois ans à peine, n’est pas une posture, c’est un coût. On peut y voir la trace lointaine d’une famille chassée de Vienne, la conscience nette que l’effacement des identités n’est jamais une affaire de casting.

Barry Jenkins l’appelle l’année suivante pour If Beale Street Could Talk, d’après James Baldwin. Skrein y incarne l’officier Bell, policier raciste dont la seule apparition suffit à faire basculer un destin. Le cinéaste a raconté avoir découvert chez lui un lecteur passionné de Baldwin, et attribué à cette familiarité une part de la densité trouble du personnage. Le rôle est bref, il compte parmi ses plus justes.

Suivent les grands formats. Zapan, le cyborg vaniteux d’Alita: Battle Angel, produit par James Cameron et réalisé par Robert Rodriguez. Borra, chef guerrier des fées noires dans Maleficent: Mistress of Evil. Surtout le lieutenant Dick Best, aviateur réel de la bataille de Midway, dans le film de Roland Emmerich sorti en 2019, où Skrein tient enfin un premier rôle héroïque et américain, entouré de Dennis Quaid, Woody Harrelson, Patrick Wilson et Aaron Eckhart.

Le confinement le pousse derrière la caméra. Il écrit et réalise en 2020 un court métrage, Little River Run, qu’il diffuse sur son compte Instagram, puis en 2021 Boys Will Be Boys, né de sa rencontre avec le rappeur CASISDEAD, dont il avait signé un clip. La boucle se referme, le peintre déçu et le rappeur inquiet reviennent par la porte du cinéma.

Vient ensuite la saison la plus émouvante de son parcours. En 2022, dans I Used to Be Famous, d’Eddie Sternberg, il joue Vince, ancienne gloire d’un boys band dévoré par la nostalgie, qui retrouve un sens à sa vie en jouant avec un jeune batteur autiste. Le film, distribué par Netflix, révèle chez lui une tendresse maladroite que les rôles de brute avaient tenue sous scellés. La même veine décalée l’entraîne chez Ana Lily Amirpour, dans Mona Lisa and the Blood Moon, où il compose un petit dealer pathétique et drôle.

Puis Zack Snyder lui offre l’amiral Atticus Noble, tyran raffiné et sadique du diptyque Rebel Moon, sorti sur Netflix en 2023 et 2024, rôle qu’il élargit encore dans les versions longues du réalisateur. En 2023, il apparaît dans la mini-série All the Light We Cannot See, adaptée d’Anthony Doerr. En 2025, il prête sa voix à Hilo dans l’épisode 400 Boys de la quatrième saison de Love, Death + Robots, et retrouve les foules du multiplexe en chef de la sécurité dans Jurassic World Rebirth, de Gareth Edwards.

Sur sa vie privée, Skrein pratique une discrétion presque anachronique. On sait qu’un fils lui est né aux États-Unis en 2011, prénommé Marley, et qu’il n’a jamais rendu publique l’identité de la mère. Les sites de célébrités avancent un nom, aucune source solide ne le confirme, et la lacune mérite d’être signalée plutôt que comblée. Lors de la promotion de Rebel Moon, il a évoqué trois enfants, sans en dire davantage.

Il répète depuis ses débuts que tout moment libre appartient à sa famille. C’est probablement la raison pour laquelle il n’a jamais déménagé son centre de gravité vers Los Angeles, et pourquoi les bassins municipaux du nord de Londres figurent encore dans son emploi du temps. On l’a vu, entre deux tournages de studio, ramener des enfants au bord d’un bassin, ce qui, dans une profession vouée à la représentation de soi, relève presque de la dissidence.

Son rapport au corps mérite un mot. Il s’entraîne six jours sur sept, mange comme un athlète, pratique les arts martiaux philippins pour les scènes de combat, et refuse pourtant la nudité à l’écran, considérant qu’une image trop crue colle à la peau d’un acteur et rétrécit à jamais l’éventail de ses rôles. Discipline de sportif, prudence de stratège.

Skrein appartient à cette génération d’artistes britanniques issus des quartiers populaires de Londres, celle de Plan B, de Riz Ahmed, qui a franchi les portes du cinéma sans passer par les conservatoires prestigieux, en apportant avec elle un parler, une musique et une conscience politique. Aucun d’eux n’a suivi la voie du théâtre classique anglais, et cette absence de vernis constitue leur signature.

La critique l’a d’abord rangé parmi les silhouettes, avant de reconnaître qu’il tenait ses films par autre chose que la mâchoire. Le geste de 2017 a durablement modifié son image, au point de faire de son nom une référence dans les débats sur la représentation. Il a toujours refusé le rôle du moraliste, préférant dire qu’il avait simplement fait ce qui lui semblait juste, un jour donné, sur un dossier donné.

En février 2026, Prime Video annonce qu’il incarnera Baldur dans l’adaptation en prises de vues réelles de God of War, aux côtés de Ryan Hurst en Kratos et de Mandy Patinkin en Odin, la production étant installée à Vancouver. Baldur, fils cadet d’Odin, est un dieu frappé d’une malédiction qui le prive de toute sensation, condamné à ne rien éprouver et à chercher dans la violence un frisson qui ne vient jamais.

Le rôle est beau, et l’ironie savoureuse. Voilà un acteur qui a construit sa méthode entière sur l’obligation de ressentir vraiment, qui répète depuis dix ans qu’il ne veut pas faire semblant d’avoir peur ou d’être heureux, chargé d’incarner un dieu qui ne sent rien. On attend de voir. Sa carrière, jusqu’ici, s’est écrite en démentant les attentes tous les deux ans, et rien ne laisse penser qu’il ait l’intention de s’arrêter.

Philippe Escalier

Chronologie

1983 — Naissance d’Edward George Skrein le 29 mars, dans le borough de Camden, à Londres

Années 1990 — Scolarité à Fortismere School, Muswell Hill, enfance entre Camden, Haringey et Islington

1998 — Commence à enseigner la natation, à quinze ans, pour les centres de loisirs municipaux du nord de Londres

Vers 2000 — Agression au couteau, poumon perforé, cinq jours d’hospitalisation, rupture avec son milieu d’adolescence

Début des années 2000 — Licence de peinture à la Byam Shaw School of Art, école absorbée par Central Saint Martins en 2003

2004 — Premier EP chez Dented Records, Mind Out et Once Upon a Skrein

2007 — Premier album, The Eat Up, chez Dented Records, et EP Pre-Emptive Nostalgia avec A State of Mind

2009 — Album Scene Stealers avec Dr Syntax, sous le nom de Skreintax

2011 — Naissance de son fils Marley, aux États-Unis

2012 — Débuts au cinéma dans le court métrage Michelle, puis rôle important dans Ill Manors, de Plan B

2013 — Daario Naharis dans la troisième saison de Game of Thrones

2014 — Choisi pour succéder à Jason Statham dans la relance de la série Le Transporteur

2015 — The Transporter Refueled, de Camille Delamarre, et Kill Your Friends, d’Owen Harris

2016 — Ajax dans Deadpool, de Tim Miller, et Shane White dans The Model, de Mads Matthiesen

2017 — Annoncé le 21 août dans Hellboy, il se retire du projet le 28 août au nom de la justesse de la représentation

2018 — In Darkness, aux côtés de Natalie Dormer et Stacy Martin, Tau, et l’officier Bell dans If Beale Street Could Talk, de Barry Jenkins

2019 — Zapan dans Alita: Battle Angel, Borra dans Maleficent: Mistress of Evil, et le lieutenant Dick Best dans Midway, de Roland Emmerich

2020 — Écrit et réalise le court métrage Little River Run, diffusé sur Instagram

2021 — Réalise le court métrage Boys Will Be Boys et un clip pour le rappeur CASISDEAD, tourne dans Naked Singularity

2022 — Vince dans I Used to Be Famous, d’Eddie Sternberg, et Mona Lisa and the Blood Moon, d’Ana Lily Amirpour

2023 — L’amiral Atticus Noble dans Rebel Moon, Part One: A Child of Fire, de Zack Snyder, et apparition dans la mini-série All the Light We Cannot See

2024 — Rebel Moon, Part Two: The Scargiver, et versions longues du diptyque

2025 — Voix de Hilo dans l’épisode 400 Boys de Love, Death + Robots, et Bobby Atwater dans Jurassic World Rebirth, de Gareth Edwards, sorti le 2 juillet

2026 — Annoncé le 24 février dans le rôle de Baldur pour la série God of War de Prime Video, en préproduction à Vancouver

2026 — Diffusion sur TF1, le 18 août, du Transporteur : Héritage

Pour suivre l’artiste

Ed Skrein ne dispose pas de site officiel. Il publie sur son compte Instagram, @edskrein, où il a notamment diffusé son premier court métrage.

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