Le Discours d’un Roi

Philippe Torreton et Francis Huster rendent sa voix au prince bègue que l’abdication de son frère porta sur le trône à la veille de la guerre

Le Discours d’un Roi s’enracine dans un hiver décisif, celui de 1936, lorsqu’Édouard VIII renonce à la couronne pour épouser Wallis Simpson. Le Théâtre du Gymnase Marie Bell offre à cette histoire une version éblouissante, servie par une distribution de premier ordre et par une mise en scène qui emporte le spectateur d’un lieu à l’autre avec une aisance confondante. On rit, on s’émeut, on retient son souffle, et l’on comprend, au fil de la soirée, combien le sort d’un pays a tenu au courage d’un homme pour qui chaque phrase était une bataille. Une soirée royale, drôle, poignante, captivante, que le public salue avec une ferveur unanime.

Une abdication providentielle

Avec le recul, l’abdication d’Édouard VIII apparaît comme une chance pour la Grande-Bretagne. L’ancien souverain nourrissait pour l’Allemagne nazie une complaisance que la suite allait confirmer. Le 22 octobre 1937, devenu duc de Windsor, il était reçu par Adolf Hitler au Berghof, et les archives diplomatiques allemandes saisies en 1945 ont révélé qu’à l’été 1940 Berlin songeait encore à se servir de lui. Wallis Simpson, Américaine en instance de second divorce, inspirait aux services de renseignement britanniques et américains une méfiance tenace. Édouard VIII fût-il resté sur le trône, le pays aurait peut-être abordé la guerre avec, à sa tête, un monarque favorable au Reich.

Le sceptre échut à son cadet, Albert, duc d’York, qui régna sous le nom de George VI. Ce prince effacé, que son bégaiement tenait à l’écart des tribunes, allait devenir l’un des souverains les plus aimés de l’histoire britannique. Il refusa de quitter le pays sous le Blitz, partagea le danger lorsque les bombes frappèrent Buckingham Palace en septembre 1940 et parcourut les quartiers dévastés. Son épouse eut alors ce mot resté fameux, « Je suis heureuse que l’on nous ait bombardés, je peux désormais regarder l’East End en face ». Le 8 mai 1945, la foule massée devant le palais le rappela huit fois au balcon en scandant « We want the King ! », et Winston Churchill vint l’y rejoindre un moment. Sa fille aînée lui succéda en 1952 sous le nom d’Elizabeth II.

Les blessures d’une enfance royale

David Seidler, oscarisé en 2011 pour le scénario du film de Tom Hooper, fut lui-même un enfant bègue, et c’est en écoutant les allocutions radiophoniques de George VI qu’il puisa l’espoir de vaincre son propre handicap. Lorsqu’il sollicita la reine mère en 1981 pour raconter cette histoire, elle lui fit répondre par son secrétaire d’attendre sa mort, et il patienta plus de vingt ans. Disparu en mars 2024, il n’aura pas vu cette version française. Son texte remonte aux sources du mal et en dévoile la part la plus sombre. Au fil des séances, le prince livre à son thérapeute les souvenirs d’une enfance malmenée, une nurse qui le maltraitait et le nourrissait si mal que sa santé en garda la trace, l’obligation, pour ce gaucher, d’écrire de la main droite, les jambes enserrées dans des attelles pour redresser des genoux cagneux, un père, George V, dont la sévérité pétrifiait ses fils. Ces confidences arrivent par bribes et éclairent d’un jour cruel le silence de l’homme adulte.

Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, à qui l’on doit Berlin Berlin, Molière de la comédie en 2022, et Mon jour de chance, à l’affiche du Théâtre Fontaine au premier semestre 2026, ont porté sur la scène française, avec un sens aigu du rythme, l’histoire que David Seidler avait fait triompher au cinéma. Leur version préserve la gravité du propos et l’irrigue d’un humour constant, qui naît du choc entre l’étiquette de la cour et la liberté de Lionel Logue. Ce roturier australien exige l’égalité dans son cabinet, appelle Son Altesse par son surnom familial et lui impose des exercices saugrenus avec un aplomb irrésistible. Le rire fuse, puis s’éteint d’un coup quand affleure la détresse du prince.

Le poids d’une voix

Sous la comédie perce une méditation sur la solitude du pouvoir. Le futur George VI hérite d’un trône qu’il redoute, d’une fonction qui exige de lui ce que son corps lui refuse, la parole publique, et d’un isolement que seuls son épouse et Lionel Logue parviennent à rompre. Entre le prince et son thérapeute, que tout sépare, la naissance, la fortune, la patrie, se noue une amitié qui tient du défi aux convenances. La pièce montre avec finesse ce qu’il en coûte de régner quand la charge vous condamne à parler seul devant un micro, à des millions d’auditeurs, au soir de la déclaration de guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939.

Une mise en scène qui fait voyager

Jérémie Lippmann, qui montait en début d’année, sur cette même scène, Le Bourgeois gentilhomme, imprime au récit un mouvement continu. Les grands blocs mobiles imaginés par Jacques Gabel glissent sur le plateau et recomposent l’espace à vue, faisant succéder aux ors du palais l’intimité de l’appartement de Lionel Logue. Chaque transformation, que sculptent les lumières de Denis Koransky, devient une ellipse qui relance l’action, et le spectateur traverse les années et les lieux d’un seul élan. La direction d’acteurs est remarquable de précision, le moindre silence a sa densité, la plus légère hésitation du roi tient la salle en suspens.

Le Discours d’un Roi, deux voix pour un trône

Au printemps dernier, au Théâtre Antoine, on applaudissait Philippe Torreton en John Keating, ce professeur qui apprend à ses élèves à trouver leur voix dans Le Cercle des poètes disparus. Magistral, il change cette fois de pupitre, et le clin d’œil est savoureux, car Gérald Sibleyras, adaptateur français du Cercle, lui écrit l’élève après lui avoir donné le maître. Son Albert lutte avec les syllabes, les lèvres crispées, le regard tour à tour suppliant et rageur, et l’on voit peu à peu naître en lui une autorité qu’il ignorait posséder. Le combat est physique, bouleversant, et la victoire finale en prend un éclat saisissant.

Face à lui, Francis Huster, qui tenait l’hiver dernier le fauteuil du psychanalyste dans l’adaptation scénique d’En thérapie, compose un Lionel Logue plein de malice et de gourmandise verbale, comédien amateur à la diction de tragédien, thérapeute autodidacte dont la fantaisie cache une rigueur inflexible. Leur duo, fait de joutes et de complicité, donne à la soirée son pouls.

Delphine Depardieu, magistrale, prête à Elizabeth Bowes-Lyon, future reine mère, une grâce ferme et un esprit piquant, soutien de tous les instants d’un mari qu’elle protège avec tendresse. Grétel Delattre, qui endosse ici deux rôles avec une telle aisance que l’on croirait deux comédiennes, fait de Myrtle Logue une épouse lucide, témoin amusé des lubies de son époux.. Clément Koch confère à Édouard VIII une désinvolture élégante qui fait mesurer l’abîme séparant les deux frères, François Dunoyer campe un George V d’une autorité glaçante, Urbain Cancelier un Winston Churchill truculent et madré. Pierre Aussedat, archevêque de Canterbury tout d’onction et de componction, incarne l’institution que le thérapeute australien vient bousculer et parachève une troupe d’une belle homogénéité.

De Richard III à George VI

En 2005, sur le plateau de Nanterre-Amandiers, Philippe Torreton prêtait sa géniale démesure à Richard III, dernier roi de la maison d’York, prêt à donner son royaume pour un cheval. Le voici au Gymnase, duc d’York à son tour, souverain malgré lui, qui gagne sa couronne à la force d’une voix conquise syllabe après syllabe. Entre ces deux rois s’étend toute la distance de la soif du pouvoir au sens du devoir. Lionel Logue, qui déclamait Shakespeare sur les scènes de Perth avant de soigner un roi, aurait goûté la rime.

Philippe Escalier – Photos © Lila Leroutier

Le Discours d’un Roi de David Seidler. Adaptation française de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras. Mise en scène de Jérémie Lippmann, assisté de Sarah Gellé et Sarah Recht. Avec Philippe Torreton, Francis Huster, Delphine Depardieu, Grétel Delattre, Pierre Aussedat, Urbain Cancelier, François Dunoyer et Clément Koch. Décors de Jacques Gabel. Lumières de Denis Koransky. Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz. Musiques de Jérémy Gaucher. Production Jean-Marc Dumontet. Théâtre du Gymnase Marie Bell, 38, boulevard de Bonne-Nouvelle, 75010 Paris. Depuis le 17 septembre 2026, du mercredi au samedi à 21 h, le samedi à 16 h, le dimanche à 16 h 30, jusqu’au 3 janvier 2027. Durée 1 h 45.

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