Déni

Salle Réjane du Théâtre de Paris, Sophie Cottin fait basculer une soirée d’amour, et cinq comédiens d’une justesse saisissante en tirent un moment de théâtre fort, bouleversant de tendresse

Une carrière qui prend son essor, un compagnon épris, New York à l’horizon, la soirée d’été sur laquelle s’ouvre Déni a tout d’une fête à deux. Quelques heures plus tard, Alix aura vu sa vie entière changer de sens. Sophie Cottin tire de cette déchirure une pièce d’une profonde humanité, qu’une distribution remarquable porte à son plus haut degré de vérité.

Ce qui arrive à Alix restera ici secret. Le spectacle repose sur une révélation que chaque spectateur doit recevoir de plein fouet, comme la reçoivent les personnages. Disons seulement que le sujet, rarement porté à la scène, touche à l’intime le plus enfoui et à cette part de nous-mêmes que l’esprit se refuse d’abord à concevoir.

Déni, cinq manières d’accueillir l’inimaginable

Que fait-on de l’insensé lorsqu’il surgit au milieu d’une nuit d’été ? Sophie Cottin répond par une galerie de regards. Alix elle-même, l’amoureux, le grand-père, le jeune médecin, la soignante, chacun affronte à sa manière la vérité qui s’impose, avec ses peurs, ses maladresses et ses élans. L’autrice retrouve ici Raphaëlle Cambray, avec qui elle avait déjà fait équipe pour L’Odeur des azalées m’a subitement fait suffoquer, créée au Studio Hébertot en 2022 et reprise au Off d’Avignon en 2024.

Raphaëlle Cambray installe ce chœur intime dans le décor d’Antoine Milian, qui découpe le plateau en espaces nets qui permettent de voyager dans l’histoire. Les lumières de Denis Schlepp épousent les métamorphoses de la nuit et en font sentir chaque changement de climat, tandis qu’une musique envoûtante, composée par Thomas Gendronneau lui-même, prolonge les silences. La metteuse en scène tient d’une main sûre l’équilibre le plus difficile, celui qui fait cohabiter le rire et l’angoisse. L’humour, présent d’un bout à l’autre, aère la gravité du propos et accentue l’émotion lorsqu’elle affleure.

Salomé Villiers et Thomas Gendronneau, un couple dans la tourmente

Salomé Villiers porte Alix avec une intelligence de jeu qui frappe d’emblée. Molière de la révélation féminine en 2022 pour Le Montespan, qu’elle avait elle-même adapté du roman de Jean Teulé et joué au Théâtre de la Huchette puis au Théâtre du Gymnase Marie-Bell, elle compose ici une femme de chair, vive, drôle, prompte à la colère, dont l’assurance se lézarde réplique après réplique. Elle passe de la légèreté à la sidération, du refus à la lente acceptation, avec une finesse de nuances qui rend chaque étape de ce chemin intérieur parfaitement lisible. La voir vaciller en gardant intact son humour compte parmi les grands bonheurs de la soirée.

Face à elle, Thomas Gendronneau noue dès la première scène une complicité amoureuse qui rend le couple aussitôt crédible. Son Romain, aimant mais tellement égoïste, doit lui aussi tout remettre en jeu en l’espace d’une nuit, et l’on voit passer sur son visage le tumulte d’un homme partagé entre l’effroi et la fidélité. Molière de la révélation masculine en 2023 pour Glenn, naissance d’un prodige, d’Ivan Calbérac, où il incarnait Glenn Gould, ce comédien musicien apporte à son personnage une sensibilité à fleur de peau.

Michel Papineschi, un grand-père d’exception

C’est pourtant dans un autre lien que la pièce puise sa plus belle émotion, l’amour le plus pur, celui qui unit Alix à son grand-père. Michel Papineschi prête à Papini une présence désarmante, faite de malice, de pudeur et d’une écoute qui apaise. Dans chacun de leurs échanges passe une affection absolue, celle d’une petite-fille qui trouve auprès de son aïeul le refuge que le monde lui dérobe soudain. Le comédien, qui campait déjà un père refusant de vieillir dans Sur un air de tango, d’Isabelle de Toledo, au Studio Hébertot, joue tout en retenue, et cette simplicité touche au plus juste. Sa voix, que des millions de spectateurs connaissent pour avoir été près d’un quart de siècle celle de Robin Williams en version française, enveloppe la salle d’une chaleur toute paternelle.

Geoffrey Couët et Raphaëlle Cambray, le médecin et la soignante

Geoffrey Couët incarne le jeune médecin avec une drôlerie attachante. Gêné, chargé d’une parole qu’il peine à prononcer, il devient notre relais et partage notre étonnement. Le comédien retrouve ici Salomé Villiers, qui l’avait dirigé en 2023 à la Comédie Bastille dans La Grande Musique, de Stéphane Guérin, spectacle où jouait déjà Raphaëlle Cambray. Le public du cinéma se souvient de lui dans Théo et Hugo dans le même bateau et dans Les Crevettes pailletées.

Raphaëlle Cambray, enfin, double sa mise en scène d’une interprétation lumineuse. Sa Claudia, soignante d’une sollicitude active, apporte au plus fort de la crise le bon sens et la douceur de celles qui ont tout vu. Molière de la comédienne dans un second rôle en 2025 pour Du charbon dans les veines, de Jean-Philippe Daguerre, qu’elle joue ces jours-ci en alternance au Théâtre Saint-Georges, la comédienne fait vivre une figure de réconfort dont le sens pratique fait souvent sourire.

Ce que l’intelligence d’Alix repousse de toutes ses forces, l’affection des siens l’aide peu à peu à l’accueillir. Ce cheminement, la pièce de Sophie Cottin le donne à vivre avec une infinie délicatesse, et la salle le suit pas à pas, le souffle suspendu. On quitte le théâtre la gorge nouée, ébranlé, et curieusement, heureux.

Philippe Escalier – Photos © Cédric Vasnier

Déni de Sophie Cottin. Mise en scène de Raphaëlle Cambray, assistée d’Alexandre de Schotten. Avec Salomé Villiers, Thomas Gendronneau, Michel Papineschi, Geoffrey Couët et Raphaëlle Cambray. Décor d’Antoine Milian. Lumières de Denis Schlepp. Costumes de Raphaëlle Cambray. Musique de Thomas Gendronneau. Théâtre de Paris, salle Réjane, 15, rue Blanche, 75009 Paris. Jusqu’au 10 janvier 2027, du mercredi au samedi à 21 h, le samedi à 15 h 30, le dimanche à 15 h. Relâche exceptionnelle le vendredi 8 janvier 2027. Durée 1 h 30.

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