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David Lean, le monteur devenu géant du cinéma

Du banc de montage aux déserts de Jordanie, la trajectoire de David Lean, artisan obstiné devenu le plus vaste des cinéastes britanniques, à l’heure où Lawrence d’Arabie retrouve les écrans français

Un officier souffle une allumette. L’image bascule, et c’est le soleil qui se lève sur un désert sans bord. Deux secondes de pellicule, et le cinéma bascule avec elles. Ce raccord, conçu au banc de montage par Anne V. Coates pour Lawrence d’Arabie, dit à peu près tout de David Lean. Un homme qui avait passé quinze ans les mains dans la pellicule avant de tourner un seul plan, et qui n’a jamais cessé de penser en monteur, même lorsqu’il déplaçait des colonnes de chameaux dans le désert de Jordanie. Le gigantisme lui a valu sa gloire et lui a coûté sa réputation critique. On l’a pris pour un décorateur de superproductions. Il était d’abord un tailleur de temps.

Le 29 juillet 2026, Lawrence d’Arabie est revenu dans les salles françaises, distribué par Les Acacias dans une restauration en 4K de près de quatre heures. L’occasion idéale pour regarder l’homme derrière la fresque, et de démêler quelques légendes qui s’y sont accrochées.

David Lean naît le 25 mars 1908 au 38 Blenheim Crescent, à South Croydon, dans le Surrey. Son père, Francis William le Blount Lean, est expert-comptable. Sa mère, Helena Tangye, appartient à une famille d’ingénieurs de Cornouailles. Le foyer est quaker, et le quakerisme de ces années-là tient le cinéma pour une distraction douteuse. L’enfant grandit donc en sachant que les salles obscures existent et qu’elles lui sont fermées. Rien ne fabrique mieux un désir.

L’école le juge médiocre et rêveur. Leighton Park, à Reading, établissement quaker de bonne tenue, ne parvient pas à l’intéresser. Un oncle lui offre vers dix ans un appareil Brownie, curiosité rare pour un garçon de cet âge, et David Lean découvre la chambre noire avant de découvrir l’écran. Il tire ses épreuves lui-même, il apprend la lumière par les doigts. Cette éducation manuelle du regard ne le quittera jamais.

En 1923, le père quitte le domicile conjugal. La blessure est réelle et le fils, quelques années plus tard, reproduira le geste presque à l’identique. À Noël 1926, David Lean abandonne l’école et entre comme apprenti dans le cabinet paternel. Les chiffres l’ennuient à mourir. Une tante, avec ce mélange de bon sens et d’audace qui manque souvent aux familles, lui conseille de faire un métier qui lui plaise. En 1927, il se présente aux studios Gaumont et obtient un mois d’essai non rémunéré.

Il commence en portant le thé. Il devient claquiste, puis troisième assistant. Vers 1930, il monte les actualités, chez Gaumont Sound News puis chez British Movietone News, école implacable où l’on apprend à raconter un événement en trente secondes avec ce que l’on a sous la main. Le long métrage vient ensuite, avec Freedom of the Seas en 1934, puis Escape Me Never en 1935.

Pendant huit ans, David Lean est le meilleur monteur du cinéma britannique, et personne dans la profession n’en discute. Il taille Pygmalion en 1938, Major Barbara en 1941, deux adaptations de George Bernard Shaw où sa main se reconnaît à la vitesse des enchaînements. Il monte pour Michael Powell et Emeric Pressburger 49th Parallel en 1941 et One of Our Aircraft Is Missing en 1942. En vingt ans de métier, il aura travaillé sur plus de deux douzaines de longs métrages.

Ce passé explique la suite mieux que tout. David Lean n’a jamais tourné une image sans savoir où elle serait coupée. Ses fondus, ses ellipses, ses passages d’une leçon de diction à une salle de bal se conçoivent au tournage et se scellent en salle de montage. Il dira souvent qu’une scène doit être traitée comme si elle était la plus importante du film. La formule sent l’artisan, et c’est bien de cela dont il s’agit.

En 1942, Noël Coward cherche un metteur en scène capable de discipliner le récit de In Which We Serve, film de guerre naval commandé par les circonstances. Il propose à David Lean une corréalisation. Le film marche, et de cette réussite naît Cineguild, société fondée avec le chef opérateur Ronald Neame et le producteur Anthony Havelock-Allan. Trois autres textes de Noël Coward suivent, This Happy Breed en 1944, Blithe Spirit en 1945, et cette même année Brief Encounter.

Brief Encounter est un miracle de retenue. Une femme mariée, un médecin, une gare de province, une passion qui n’ira nulle part et que le deuxième concerto pour piano de Sergueï Rachmaninov porte comme une houle. Celia Johnson et Trevor Howard y jouent l’empêchement avec une justesse qui n’a pas vieilli d’une ride. Le premier Festival de Cannes, en 1946, lui décerne son Grand Prix, et David Lean décroche dans la foulée ses premières citations à Hollywood, pour la réalisation et pour l’adaptation. Le film l’impose hors des frontières britanniques et fixe pour longtemps l’idée qu’il se fait du sentiment, une chose immense que les convenances tiennent en cage.

Deux adaptations de Charles Dickens achèvent d’installer sa maîtrise. Great Expectations en 1946 s’ouvre sur une scène de cimetière dans les marais dont les cinéastes se souviennent encore, et Oliver Twist en 1948 pousse le noir et blanc vers l’expressionnisme le plus dur. Alec Guinness apparaît dans les deux, en Herbert Pocket puis en Fagin, et devient pour trente ans le porte-bonheur du cinéaste.

Le Fagin d’Oliver Twist déclenche une tempête. Le maquillage, jugé conforme aux caricatures antisémites, provoque en 1949 des heurts lors d’une projection berlinoise et l’hostilité de l’Anti-Defamation League aux États-Unis. Amputé de huit minutes par la censure, le film n’y sort qu’en juillet 1951. David Lean découvre à ses dépens qu’une image forte engage plus que son auteur ne l’imagine.

Suivent The Passionate Friends en 1949, où entre dans sa vie l’actrice Ann Todd, puis Madeleine en 1950, chronique d’un procès à Glasgow qui ne lui ressemble guère, et The Sound Barrier en 1952, écrit par Terence Rattigan pour Alexander Korda, où le cinéaste filme l’obsession d’un industriel pour la vitesse comme il filmera plus tard l’obsession d’un colonel pour un pont. Hobson’s Choice, en 1954, offre à Charles Laughton un rôle de patriarche buveur qu’il dévore avec appétit, et remporte l’Ours d’or à Berlin.

Puis vient 1955 et Summertime, tourné à Venise avec Katharine Hepburn, en couleurs, en décors réels, avec de l’argent américain. David Lean quitte l’Angleterre et n’y reviendra plus tourner. Il dira jusqu’à la fin que ce film était son préféré et que Katharine Hepburn était son actrice de prédilection.

Le cœur du personnage tient dans une contradiction qu’il n’a jamais cherché à résoudre. David Lean est un intimiste que le monde a transformé en constructeur de cathédrales. Ses films les plus vastes racontent tous la même histoire, celle d’un rêveur ordinaire qu’une vision romanesque aveugle sur sa propre situation. Le colonel Nicholson et son pont, T. E. Lawrence et son désert, Rosy Ryan et son officier anglais, Zhivago et ses vers, tous se perdent dans une idée d’eux-mêmes. Le paysage n’est jamais chez lui un décor. Il est le miroir agrandi d’un état intérieur.

Sa méthode est celle d’un homme lent. Quatre ou cinq ans séparent souvent deux films. Le scénario se retravaille pendant des mois, plan par plan, avant que la caméra ne bouge. Il repère lui-même, il photographie, il attend la lumière. Sur Ryan’s Daughter, il attendra plus d’un an la tempête qu’il avait en tête. Cette patience passe pour de la tyrannie douce, et le mot a été employé par ceux qui l’ont approché. Il exige, il recommence, il ne cède pas.

Avec les acteurs, la légende le dit froid, et elle n’a pas tout à fait tort. David Lean ne dirige pas par la psychologie, il dirige par le cadre. Il cherche chez un interprète ce qu’il appelait une puissance contenue, une énergie prête à se libérer d’un coup. Robert Mitchum, Katharine Hepburn, Peter O’Toole, Alec Guinness en ont tous fait l’expérience, et les rapports furent souvent orageux. Alec Guinness, qui a tourné six fois pour lui, n’a jamais caché que l’affection et l’exaspération marchaient ensemble.

Il tenait le métier de réalisateur pour un art de la dissimulation. La réalité mise en drame, disait-il en substance, doit paraître réelle, et le spectateur ne doit à aucun moment percevoir la technique. Cette conviction, chez un virtuose du montage, tient de l’ascèse. Elle explique aussi pourquoi la critique de son temps l’a si mal servi. On ne récompense pas volontiers ce que l’on ne voit pas.

The Bridge on the River Kwai, en 1957, change l’échelle et l’économie de sa carrière. Adapté du roman de Pierre Boulle, tourné à Ceylan, dans la région de Kitulgala, le film oppose Alec Guinness en officier britannique gagné par la folie de l’ordre, William Holden en Américain cynique et Sessue Hayakawa en commandant japonais rongé par l’honneur. Le scénario est l’œuvre de Carl Foreman et Michael Wilson, tous deux frappés par la liste noire, dont les noms n’apparaissent pas au générique d’origine. Le film devient la plus grosse recette américaine de l’année et rafle sept Oscars, dont celui du meilleur film, celui du meilleur acteur pour Alec Guinness et le premier des deux que David Lean obtiendra pour la réalisation. Les studios, désormais, l’écoutent.

Sam Spiegel, producteur redoutable et joueur, comprend qu’il tient un cinéaste capable de tenir une fresque sans perdre le fil intime. Il lui propose T. E. Lawrence.

Le sujet traînait depuis trente ans dans les tiroirs. Alexander Korda avait acquis en 1934 les droits de Revolt in the Desert et songeait à Leslie Howard sous la direction de Lewis Milestone, projet que T. E. Lawrence lui-même demanda d’ajourner avant de mourir en 1935. D’autres s’y étaient cassé les dents. À la fin des années 1950, la Rank Organisation avait relancé l’affaire avec un scénario de Terence Rattigan et Dirk Bogarde en vedette, sous la direction d’Anthony Asquith. Sam Spiegel tua le projet en achetant les droits des Sept Piliers de la sagesse et en agitant la menace judiciaire. Terence Rattigan transforma son scénario en pièce, Ross, créée en 1960 avec Alec Guinness.

Sam Spiegel acquiert les droits du livre au début de février 1960 et engage aussitôt David Lean. Marlon Brando est annoncé dans le rôle-titre, puis se retire en octobre 1960, retenu ailleurs. Albert Finney passe un essai remarquable et refuse le contrat de longue durée que le producteur exige. Montgomery Clift et Anthony Perkins sont évoqués. Alec Guinness, qui vient de jouer Lawrence au théâtre, est écarté pour raison d’âge et se verra confier le prince Fayçal. Richard Burton et Laurence Harvey circulent dans les conversations. En novembre 1960, un Irlandais de vingt-huit ans presque inconnu est annoncé. David Lean a vu Peter O’Toole dans The Day They Robbed the Bank of England, puis son essai, et a tranché par ces mots : « celui-ci est Lawrence ! ».

Michael Wilson écrit une première version, trop attachée à l’histoire et à la politique au goût du cinéaste. Robert Bolt reprend tout et fait du récit une étude de caractère. Il y consacre quatorze mois, au milieu de disputes homériques avec Sam Spiegel et David Lean. Le tournage commence le 15 mai 1961 et s’achève le 21 septembre 1962, trois cent treize jours de prises, en Jordanie avec l’appui du roi Hussein, au Maroc, en Espagne à Almería, dans la région de Doñana et à Séville, où l’assaut d’Akaba est reconstruit dans un lit de rivière asséché avec plus de trois cents bâtiments. Freddie Young invente au jour le jour les moyens de protéger le matériel 70 mm d’une chaleur qui dépasse cinquante degrés. L’équipe s’interrompt pour cause de déshydratation et de dysenterie. Le budget, sans plafond fixé, atteint quinze millions de dollars.

Le résultat tient de l’anomalie. Une fresque de près de quatre heures, sans rôle féminin, sans histoire d’amour, portée par un acteur que personne ne connaît, et qui devient un des plus grands succès de l’histoire du cinéma. Maurice Jarre, alors obscur, compose deux heures de musique en six semaines. Anne V. Coates monte le film et signe ce raccord de l’allumette au lever de soleil que Steven Spielberg cite encore comme un choc de jeunesse. L’apparition d’Omar Sharif, point noir tremblant dans le mirage qui met une éternité à devenir un homme, est l’une des entrées les plus audacieuses jamais filmées. Dix citations à Hollywood, sept statuettes, dont le meilleur film, la meilleure réalisation, la photographie de Freddie Young, le montage d’Anne V. Coates et la musique de Maurice Jarre. Ce second Oscar de mise en scène fait de David Lean le seul metteur en scène britannique à en avoir remporté plus d’un.

Le film décrit un T. E. Lawrence tourmenté, ambigu, secrètement attiré par sa propre humiliation, et la séquence de Deraa suggère une agression sexuelle avec une netteté rare pour 1962. Noël Coward, qui avait la dent longue, glissa après la première que si Peter O’Toole avait été un peu plus joli, le film se serait appelé Florence d’Arabie. La formule fit le tour de Londres et dit assez la gêne que le personnage suscitait.

Le montage d’exploitation initial dure deux cent vingt-deux minutes. Une reprise en 1963 en retire une vingtaine, une version de 1971 descend à cent quatre-vingt-sept minutes. En 1988 et 1989, Robert A. Harris entreprend une reconstruction avec l’appui de Steven Spielberg et de Martin Scorsese, rétablissant la durée voulue par le cinéaste, qui supervisa le travail deux ans avant sa mort. Une restauration numérique en 4K est menée en 2012 par Sony Pictures. C’est cette lignée que prolonge la copie visible en France depuis le 29 juillet 2026.

Doctor Zhivago, en 1965, ramasse la mise. Adapté du roman de Boris Pasternak, tourné en Espagne et en Finlande, porté par Omar Sharif, Julie Christie, Rod Steiger, Geraldine Chaplin et Tom Courtenay, le film essuie des comptes rendus tièdes et devient l’un des plus grands succès commerciaux jamais enregistrés. Cinq Oscars viennent le couronner, dont une deuxième musique pour Maurice Jarre et une troisième photographie pour Freddie Young. Le thème de Lara s’installe dans les mémoires du monde entier avec une insistance dont le cinéaste finit par se lasser. La même année, il tourne quelques scènes de The Greatest Story Ever Told pendant que George Stevens travaille au Nevada.

Puis vient 1970 et Ryan’s Daughter. Le tournage s’étire sur la péninsule de Dingle, dans le comté de Kerry, pendant plus d’une année, avec des dépassements de calendrier dépassant cent quatre-vingts jours, des scènes de plage rapatriées jusqu’en Afrique du Sud, à Arniston, faute de sable convenable. Robert Mitchum, Sarah Miles, Trevor Howard, John Mills et Christopher Jones y jouent une variation irlandaise sur Madame Bovary, sur fond d’insurrection de 1916.

Le public suit, et l’Académie distingue encore la photographie de Freddie Young et le second rôle de John Mills. La critique américaine, elle, massacre. Convié à un déjeuner de la National Society of Film Critics à l’hôtel Algonquin de New York, David Lean subit un procès en règle. Richard Schickel, du magazine Time, lui demande devant l’assemblée comment l’auteur de Brief Encounter a pu commettre pareille sottise. Le cinéaste, qui avait soixante-deux ans et trente années de métier, en sort brisé. Il dira plus tard que ce déjeuner l’a empêché de travailler pendant des années. Le mot n’est pas une figure de style. Il ne tournera plus rien pendant quatorze ans.

Ces années creuses ne sont pas des années vides, elles sont des années perdues. David Lean vit en exilé fiscal, d’hôtel en hôtel, de la Polynésie à l’Inde, entouré de scénarios qui n’aboutissent pas. Il travaille avec Robert Bolt sur la mutinerie du Bounty, d’après le livre de Richard Hough, projet conçu en deux volets, The Lawbreakers et The Long Arm, puis envisagé en série télévisée. La Warner se retire, Dino De Laurentiis prend le relais, Robert Bolt est terrassé par un accident vasculaire cérébral en 1979. Melvyn Bragg reprend la plume. Une réplique du Bounty est construite pour quatre millions de dollars. David Lean renonce. Le film sortira en 1984 sous la direction de Roger Donaldson. Il avait auparavant caressé une vie de Gandhi que Richard Attenborough mènera à bien.

En 1984, il revient avec A Passage to India, d’après E. M. Forster, projet qu’il poursuivait depuis 1960. Il écarte l’adaptation de Santha Rama Rau, que Forster avait pourtant approuvée, écrit le scénario lui-même, tourne entièrement dans le sous-continent et monte le film de ses propres mains. Trois métiers, un seul homme, à soixante-seize ans. Judy Davis, Victor Banerjee, Peggy Ashcroft, James Fox et Alec Guinness, pour la sixième et dernière fois, en portent le récit. Maurice Jarre revient à la musique, John Box aux décors. Onze citations à Hollywood, deux statuettes, la musique de Maurice Jarre et le second rôle de Peggy Ashcroft, qui devient à soixante-dix-sept ans la plus âgée des lauréates de cette catégorie. L’accueil est unanime et lave l’humiliation de 1970.

Il ne tournera plus. Signé un temps pour Empire of the Sun, d’après James Graham Ballard, il voit Steven Spielberg, d’abord producteur, prendre les commandes par admiration pour lui. Ses dernières forces vont à Nostromo, d’après Joseph Conrad, avec une distribution de rêve où figuraient Marlon Brando, Paul Scofield, Anthony Quinn, Peter O’Toole, Isabella Rossellini et Dennis Quaid. Alec Guinness déclina par lettre en 1989, redoutant une distribution mal ajustée. Christopher Hampton et Robert Bolt écrivirent des versions abandonnées, et David Lean se remit à la table avec Maggie Unsworth, sa collaboratrice depuis Brief Encounter. Le tournage devait commencer six semaines plus tard, pour quarante-six millions de dollars.

La vie privée de David Lean se lit comme un catalogue de départs. Six mariages, cinq divorces, un fils, Peter, né du premier lit, dont il fut durablement séparé, et une famille dont il s’était retranché presque tout entier. Norman Spencer, son collaborateur d’écriture, estimait à près d’un millier le nombre de femmes qui avaient traversé sa vie, chiffre invérifiable qui dit surtout la réputation.

Il épouse le 28 juin 1930 sa cousine germaine Isabel Lean, mère de Peter, et l’abandonne en 1936 comme son propre père l’avait abandonné treize ans plus tôt. Le 23 novembre 1940, il épouse l’actrice Kay Walsh, qui joue Nancy dans Oliver Twist et qui pesa sur la conception de Great Expectations, et ils divorcent en 1949. Le 21 mai de cette même année, il épouse Ann Todd, rencontrée sur The Passionate Friends, qu’il dirige encore dans Madeleine et The Sound Barrier, et dont il se sépare en 1957. Le 4 juillet 1960, alors que Lawrence d’Arabie se prépare, il épouse Leila Matkar, indienne, union la plus longue de toutes, dissoute en 1978. Le 28 octobre 1981, il épouse Sandra Hotz, née en Inde en 1946, qu’il fréquentait depuis les années 1960 et qui apparaît brièvement dans A Passage to India, et ils divorcent en 1984. Le 15 décembre 1990, quatre mois avant sa mort, il épouse Sandra Cooke, marchande d’art, qui publiera en 2001 un portrait intime du cinéaste.

Ce défilé n’est pas anecdotique. Il éclaire une œuvre entièrement construite sur l’impossibilité de rester, sur des amours empêchées et des fuites vers l’ailleurs. L’homme qui a filmé avec le plus de tendresse la fidélité conjugale de This Happy Breed et l’adultère avorté de Brief Encounter n’a jamais su tenir en place. Il travaillait, et le travail dévorait tout. Ses amitiés durables furent professionnelles, Maurice Jarre, Freddie Young, John Box, Alec Guinness, Robert Bolt, une petite tribu d’artisans qu’il emmenait de désert en steppe.

Dans les années 1980, il finit par s’ancrer, achetant un ancien entrepôt sur les quais de Limehouse, à l’est de Londres, qu’il aménage en maison de verre ouverte sur la Tamise. C’est là qu’il meurt d’un cancer de la gorge le 16 avril 1991, à quatre-vingt-trois ans. Il repose au cimetière de Putney Vale.

De son vivant, David Lean a subi le sort réservé à ceux qui réussissent trop. Les institutions l’ont comblé, la critique l’a boudé, et les deux mouvements se sont nourris l’un l’autre. Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1953, honoré en 1973 par la Directors Guild of America pour l’ensemble de sa carrière, élevé en 1974 à la dignité de membre d’honneur de l’académie britannique du cinéma, anobli en 1984, il reçut en 1990 la récompense de carrière de l’American Film Institute, premier cinéaste non américain à l’obtenir. Pendant ce temps, les tenants de la politique des auteurs le rangeaient parmi les techniciens sans vision, Andrew Sarris en tête, qui le classa dans une catégorie dédaigneuse. Le succès public passait pour une preuve à charge. On lui reprochait la lenteur, l’académisme, le goût des grands espaces, comme si la maîtrise formelle interdisait la pensée.

Ses pairs, eux, ne s’y sont jamais trompés. Steven Spielberg, Martin Scorsese, Stanley Kubrick, Francis Ford Coppola, George Lucas, Sergio Leone, Spike Lee, Paul Thomas Anderson, Guillermo del Toro, John Woo, Joe Wright et Christopher Nolan ont tous reconnu leur dette. La restauration de Lawrence d’Arabie menée à la fin des années 1980 par Robert A. Harris, appuyée par Steven Spielberg et Martin Scorsese, fut aussi un acte de réhabilitation. Le British Film Institute, en 1999, plaçait sept de ses films dans les cent meilleurs films britanniques, avec Brief Encounter en deuxième position et Lawrence d’Arabie en troisième.

On a longtemps opposé le petit Lean au grand, le miniaturiste de Brief Encounter au bâtisseur de Doctor Zhivago. L’opposition ne résiste pas. Sept de ses seize films ont une femme pour personnage central. Le cadre change, la question demeure, celle d’un être qui se raconte une histoire et que le réel finit par rattraper. Le désert de Lawrence d’Arabie et le quai de gare de Brief Encounter servent exactement le même propos, avec des moyens inverses.

Il y a chez David Lean une chose que l’on n’apprend dans aucune école, le sens du temps qui passe dans un plan. Il savait combien de secondes il faut à un homme pour devenir un point à l’horizon, et combien il en faut au spectateur pour comprendre qu’il regarde une âme et non un paysage. Cet été 2026, les salles françaises rendent au Lawrence d’Arabie son échelle véritable, celle pour laquelle il fut conçu, où le grain du 70 mm reprend sa respiration et où le silence du désert redevient assourdissant.

On y verra un film sur un homme qui se croyait libre et qui servait un empire. On y verra surtout un cinéaste qui, ayant appris son métier en découpant des actualités de trente secondes, avait fini par comprendre qu’une seule coupe bien placée pouvait contenir un continent.

Philippe Escalier


Chronologie

1908 — Naissance le 25 mars à South Croydon, dans le Surrey, dans une famille quaker

1918 environ — Reçoit un appareil photographique Brownie, premier contact avec l’image

1923 — Départ de son père du domicile familial

1926 — Quitte l’école de Leighton Park à Reading et entre au cabinet comptable paternel

1927 — Entre aux studios Gaumont, d’abord garçon de courses, puis claquiste et troisième assistant

1930 — Monteur d’actualités chez Gaumont Sound News puis British Movietone News ; épouse sa cousine Isabel Lean le 28 juin

1934 — Premier montage de long métrage, Freedom of the Seas

1935 — Montage d’Escape Me Never

1936 — Séparation d’avec Isabel Lean

1938 — Montage de Pygmalion, d’après George Bernard Shaw

1940 — Montage de French Without Tears ; épouse l’actrice Kay Walsh le 23 novembre

1941 — Montage de Major Barbara et de 49th Parallel, de Michael Powell et Emeric Pressburger

1942 — Montage de One of Our Aircraft Is Missing ; corréalisation d’In Which We Serve avec Noël Coward, premier film comme metteur en scène ; fondation de Cineguild avec Ronald Neame et Anthony Havelock-Allan

1944 — This Happy Breed, d’après Noël Coward

1945 — Blithe Spirit et Brief Encounter, avec Celia Johnson et Trevor Howard

1946 — Grand Prix du premier Festival de Cannes pour Brief Encounter ; Great Expectations, d’après Charles Dickens, avec John Mills, Valerie Hobson, Jean Simmons et Alec Guinness

1948 — Oliver Twist, avec Alec Guinness en Fagin, Robert Newton et Kay Walsh

1949 — The Passionate Friends, avec Ann Todd, Claude Rains et Trevor Howard ; divorce d’avec Kay Walsh ; épouse Ann Todd le 21 mai

1950 — Madeleine, avec Ann Todd

1951 — Sortie américaine d’Oliver Twist, retardée de trois ans par la censure

1952 — The Sound Barrier, écrit par Terence Rattigan, avec Ralph Richardson et Ann Todd, pour Alexander Korda

1953 — Nommé commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique

1954 — Hobson’s Choice, avec Charles Laughton, John Mills et Brenda de Banzie, Ours d’or au Festival de Berlin

1955 — Summertime, tourné à Venise avec Katharine Hepburn, premier film en couleurs et en décors naturels

1957 — The Bridge on the River Kwai, tourné à Ceylan, avec Alec Guinness, William Holden, Jack Hawkins et Sessue Hayakawa, sept Oscars en 1958 dont celui de la meilleure réalisation ; divorce d’avec Ann Todd

1960 — Sam Spiegel acquiert en février les droits des Sept Piliers de la sagesse et engage David Lean ; Marlon Brando se retire en octobre ; Peter O’Toole est annoncé en novembre ; épouse Leila Matkar le 4 juillet

1961 — Début du tournage de Lawrence d’Arabie le 15 mai, en Jordanie, au Maroc et en Espagne

1962 — Fin du tournage le 21 septembre ; sortie de Lawrence d’Arabie en décembre, dans un montage de deux cent vingt-deux minutes, sept Oscars sur dix citations en 1963, dont un second prix de la mise en scène

1965 — Doctor Zhivago, d’après Boris Pasternak, avec Omar Sharif, Julie Christie, Rod Steiger, Geraldine Chaplin et Tom Courtenay, cinq Oscars en 1966 ; tourne quelques scènes de The Greatest Story Ever Told

1969 — Tournage de Ryan’s Daughter sur la péninsule de Dingle, en Irlande, et à Arniston, en Afrique du Sud

1970 — Sortie de Ryan’s Daughter, avec Robert Mitchum, Sarah Miles, Trevor Howard, John Mills et Christopher Jones ; déjeuner de la National Society of Film Critics à l’hôtel Algonquin de New York, qui l’éloigne des plateaux

1971 — Une nouvelle version d’exploitation de Lawrence d’Arabie est ramenée à cent quatre-vingt-sept minutes

1973 — Récompense de carrière de la Directors Guild of America

1974 — Élevé à la dignité de membre d’honneur de l’académie britannique du cinéma

1977 — Début du travail avec Robert Bolt sur la mutinerie du Bounty, en deux volets, The Lawbreakers et The Long Arm

1978 — Divorce d’avec Leila Matkar

1979 — Accident vasculaire cérébral de Robert Bolt ; le projet du Bounty s’enlise

1980 — Abandon définitif du Bounty, après la construction d’une réplique du navire

1981 — Épouse Sandra Hotz le 28 octobre

1984 — A Passage to India, d’après E. M. Forster, écrit, réalisé et monté par lui, avec Judy Davis, Victor Banerjee, Peggy Ashcroft, James Fox et Alec Guinness, onze citations et deux Oscars en 1985 ; anobli par la reine Élisabeth II ; divorce d’avec Sandra Hotz

1987 — Attaché un temps à Empire of the Sun, d’après James Graham Ballard, avant que Steven Spielberg n’en prenne la réalisation

1989 — Achèvement de la reconstruction de Lawrence d’Arabie par Robert A. Harris, supervisée par David Lean, avec l’appui de Steven Spielberg et Martin Scorsese ; Alec Guinness décline le rôle du docteur Monygham dans Nostromo

1990 — Récompense de carrière de l’American Film Institute, premier cinéaste non américain distingué ; épouse Sandra Cooke le 15 décembre ; préparation avancée de Nostromo, d’après Joseph Conrad

1991 — Mort le 16 avril à Limehouse, à Londres, à l’âge de quatre-vingt-trois ans ; inhumation au cimetière de Putney Vale

1997 — Nostromo est finalement adapté en série télévisée par la BBC

2001 — Publication par Sandra Lean d’un portrait intime du cinéaste

2012 — Restauration numérique en 4K de Lawrence d’Arabie par Sony Pictures

2026 — Ressortie de Lawrence d’Arabie dans les salles françaises le 29 juillet, distribuée par Les Acacias dans la version restaurée en 4K

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