Comme en 14

Cette superbe pièce, reprise actuellement au théâtre La Bruyère, est un bouleversant moment d’humanité signé Dany Laurent qui fait revivre, avec beaucoup d’humour, la vie de quatre femmes et d’un jeune homme au sein d’une infirmerie en 1917.

Dany Laurent a une plume. L’art du dialogue, qu’elle maitrise au plus haut point, lui permet de raconter une histoire, mieux encore, de donner naissance à cinq personnages d’une profondeur et d’une intensité rares qui traversent la guerre avec l’angoisse, le sens du devoir et l’amour de la vie vissés au corps. Le tout avec une simplicité et un naturel qui sont la pâte des grands. Personne ne voit passer les deux heures du spectacle. Lorsque tombe le rideau, s’arrête une histoire à laquelle nous avons pleinement participé, riant beaucoup et pleurant parfois.

Nous sommes le 24 décembre 1917. La guerre et avec elle son cortège d’horreurs, ne semblent plus vouloir finir. Dans une infirmerie de province, Marguerite fait tourner la boutique, en se faisant aider de deux jeunes filles. Son caractère bien trempé crée parfois des tensions, exacerbées par le contexte mais atténuée par sa nature noble et généreuse. À ces trois personnages vont venir s’agréger une comtesse, avec qui Marguerite a été élevée et son fils cadet, quelque peu handicapé, venus soutenir leur ainé qui va subir une amputation. Dans cette pièce sans temps mort, tous les personnages sont savamment dépeints, chacun avec ses forces, ses faiblesses et ses contradictions. Yves Pignot qui signe une mise en scène aussi riche que le texte, (le huis-clos est magnifiquement géré !), se devait de réunir un casting exceptionnel. Mission accomplie ! Marie Vincent, c’est peu de le dire, excelle dans le rôle de Marguerite et capte l’attention dés son entrée (silencieuse) sur scène. Son personnage haut en couleurs de râleuse au grand cœur, ne pouvait être mieux incarné. Virginie Lemoine, rigide et drôle à souhait, incarne parfaitement une comtesse, terrassée par ses malheurs, toujours marquée par ses réflexes de classe mais qui, malgré tout, laisse parfois parler ses affects. Ariane Brousse dans le rôle d’une bénévole douée d’un fort sens politique (très actuel !), amoureuse du fils aîné de la comtesse, prête son talent à de cette fille idéaliste et pleine de vie. Katia Miran, pour sa part, incarne avec beaucoup d’élégance et d’émotion retenue, une jeune fille de la bonne société que les épreuves vont transformer. Axel Huet enfin, ne retient pas notre attention car il est le seul garçon de la pièce, mais bien parce qu’il donne une vraie présence à Pierre, le dernier fils du château, que l’opération de son frère rend plus perturbé que d’habitude. Le rôle, qui n’a rien d’évident, est ici parfaitement tenu. Tous les cinq, par leur talent, font qu’au milieu des rires, l’émotion et l’intensité vont crescendo.
Superbe hommage aux femmes, « Comme en 14 », vraie bombe émotionnelle, texte d’une grande vivacité et d’une belle subtilité, justement récompensé de trois Molières en 2004, est d’évidence le spectacle de ce début d’année qu’il faut absolument voir ou revoir.

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et samedi à 15 h 30
01 48 74 76 99 – http://www.theatrelabruyere.com

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Signé Dumas

L’œuvre immense d’Alexandre Dumas ne fut pas écrite par sa seule plume. Le grand homme avait un nègre attitré, Auguste Maquet, avec lequel il travailla pendant treize ans. La révolution de 1848 faillit faire exploser, un peu avant l’heure, ce tandem au fonctionnement surprenant. C’est cette conflagration que « Signé Dumas », pièce magnifiquement écrite par un autre duo, Cyril Gély et Éric Rouquette, nous fait revivre de façon palpitante.

Alexandre Dumas, à l’imagination débordante, écrivait vite, mais il voulait surtout profiter des charmes de la vie en jouisseur invétéré qu’il était. Les chapitres de romans à livrer chaque jour aux journaux représentaient une somme de travail qu’il ne pouvait abattre seul. Sa rencontre avec Auguste Maquet, un docteur es lettres s’étant toujours rêvé écrivain, va se révéler une aubaine. Maquet, doué et discipliné, allait abattre une large part du travail et construire des pans entiers de l’œuvre de Dumas.
Auguste Maquet se résigne à rester dans l’ombre jusqu’au moment où éclate la Révolution de 1848. Dumas, monarchiste dans l’âme, certain de son prestige, entend s’adresser au peuple par une déclaration de soutien à la duchesse d’Orléans, avec l’arrière-pensée d’en récolter un maroquin. Maquet, plus fin politique, comprend que la régente va être emportée par la vague révolutionnaire et que l’heure de la République a sonné. Dans cette perspective, le texte fou de Dumas met leur avenir en danger et le collaborateur soumis se transforme d’un coup en associé soucieux de préserver l’acquis et le futur. Il montre les dents. En retour, le génie tonitruant et égocentrique, peu habitué à la contradiction, répond par une vague d’humiliations. Maquet encaisse le choc avant de trouver la parade et que tout rentre dans l’ordre. Pour encore quelques temps.
Cyril Gély et Éric Rouquette décortiquent parfaitement, dans un texte d’une précision chirurgicale, la psychologie et les liens si particuliers qui unissent ces deux personnages ici magnifiquement incarnés : Xavier Lemaire prête sa corpulence et sa faconde à Dumas et Davy Sardou apporte sa finesse à un Maquet tout en colères froides et rentrées. La querelle, déclenchée par un petit télégraphiste, joué par Thomas Sagols, va crescendo jusqu’au basculement final et le public suit, avec fascination, l’intégralité d’une violente dispute dont le seul défaut est de nous sembler trop courte. La jubilation d’entendre un texte aussi bien écrit n’a d’égale que le plaisir de le voir si bien joué. La mise en scène subtile de Tristan Petitgirard, sans fioritures, se met entièrement au service de ce petit bijou littéraire. Si les raisons de voir ce spectacle pleinement réussi sont multiples, ce beau moment de théâtre a aussi le mérite de nous dire, et de quelle façon, pourquoi les grands romans de notre patrimoine littéraire que sont « Le Comte de Monte-Cristo »   ou   « Les Trois mousquetaires », pour ne prendre que ces deux exemples, n’auraient jamais dû être exclusivement signé Dumas.

Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et matinée samedi à 15 h 30
01 48 74 76 99 – http://www.theatrelabruyere.com

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La Machine de Turing

Génie des mathématiques, Alan Turing a apporté une contribution majeure à la victoire des alliés durant la seconde guerre mondiale. Son exploit ne sera connu que des décennies après sa mort, causée par la condamnation de son homosexualité. Benoît Solès a voulu apporter sa pierre à la réhabilitation de cet homme hors du commun, aux immenses mérites longtemps ignorés. Il le fait dans « La Machine de Turing », une pièce jouée au théâtre Michel, d’une intensité et d’une sensibilité qui forcent l’admiration.

Dés 1938, bien conscients des dangers que représentent les nazis, les Britanniques veulent découvrir le code allemand, qui change tous les jours, protégé par les redoutables complexités de la machine Enigma. Pour cela, il font appel à Alan Turing, un grand mathématicien, passionné par la cryptanalyse. Turing conscient de l’immensité de la tâche, élabore une machine, l’ancêtre de l’ordinateur, capable d’effectuer un grand nombre de calculs dans un minimum de temps. À force de ténacité et d’intelligence, il finit par réaliser l’impossible : casser Enigma. Une victoire qui aidera grandement à la victoire des alliés.
Parce qu’il fallait que cet exploit reste secret, l’espionnage et les tensions est-ouest obligent, personne ne saura, après guerre, la dette que l’humanité à contracté envers le savant. Pire encore, une rencontre peu heureuse avec un jeune serveur, dénué de scrupules, l’amène à voir son homosexualité découverte par les autorités et tomber, comme Oscar Wilde soixante ans plus tôt, sous le coup de la loi de 1885. La justice lui laisse alors le choix entre la prison et la castration chimique. Il choisit la seconde alternative pour continuer ses recherches. Mais ce traitement inhumain va le diminuer et le transformer. Cet athlète qui réalisait des temps remarquables au marathon ne supporte pas la déchéance physique. Comme Blanche-Neige qu’il avait découvert au cinéma dans son enfance et qui l’avait fasciné, il s’empoisonne avec une pomme enduite de cyanure, en 1954. Une pomme croquée qui renvoie immanquablement à la célèbre marque informatique née plus tard à Cupertino.

Il est impossible de ne pas être horrifié en faisant le parallèle entre ce qu’Alan Turing a fait pour le monde et ce qu’on lui a fait subir en retour. Conscient de cette injustice, Benoît Solès a voulu réhabiliter mais aussi donner vie à ce héros de la seconde guerre mondiale au destin brisé, dont les travaux, s’ils avaient lieu aujourd’hui, seraient récompensés par le Nobel. Il le fait avec beaucoup de sensibilité et d’humour. Son interprétation lui permet d’incarner un Alan Turing auquel nous croyons, compliqué et perdu, aux réactions un peu enfantines comme parfois les surdoués peuvent en avoir, avec un esprit si rapide que les mots ont du mal à suivre et s’entrechoquent dans un bégaiement touchant, preuve sonore d’un certain mal-être. À quoi s’ajoute un humour où l’on ressent un besoin de se rapprocher des autres. Différent du fait de son intelligence, Turing l’était aussi par sexualité. Toutes choses qui ne pouvaient que le rendre hors norme. Celui qui passait aux yeux des autres, au mieux comme un original, n’eut qu’un seul amour, une passion incandescente partagée avec Christopher, rencontré au collège, passionné comme lui par la science et les chiffres, qui fut emporté jeune par la maladie, le laissant seul, désemparé et marqué à vie.
Caractérisé par ses fulgurances intellectuelles et ses failles personnelles, Alan Turing revit sous nos yeux grâce au texte précis et riche de Benoît Solès, centré sur les dernières années de sa vie. Avec son complice Amaury de Crayencour qui interprète brillamment deux personnages, on refait, avec l’enquête de police et quelques flash-back, l’essentiel du parcours de vie du génie britannique. Le duo de comédiens fonctionne magnifiquement et donne quelques moments d’émotion d’une grande force, soutenus par la mise en scène subtile de Tristan Petitgirard, jouant si bien avec les années, les images et les allusions diverses. Une belle leçon de vie, de tolérance et d’Histoire expliquant l’engouement du public pour cette « Machine de Turing » découverte pour la première fois lors du festival d’Avignon 2018 et qui continue à fonctionner avec un succès dont on ne peut que se réjouir.

Philippe Escalier – Photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre Michel : 38, rue des Mathurins, 75008 Paris
Du mardi au samedi à 21h ; matinée le dimanche à 16 h
01 42 65 35 02 – http://www.theatre-michel.fr  

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photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.
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photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.

 

 

La Cigale sans la Fourmi

Jean de la Fontaine et ses plus célèbres fables font l’objet d’un détournement musical et humoristique signé Stéphane Laporte et Gaëtan Borg qui est juste…fabuleux ! L’équipe des comédiens qui nous permet de partager cette douce folie pleine d’originalité est à la hauteur et remplit de joie les spectateurs de tous âges du Collège de la Salle en Avignon.

Depuis plus de trois siècles, les écoliers apprennent sagement La Fontaine. Ses animaux font partie du bestiaire commun et font la joie de tous, offrant, au passage des leçons de morale, aussi sages qu’universelles. Comment s’étonner dès lors que les stars du plus célèbre des zoos aient envie de s’évader et de visiter un monde moins moral et plus jubilatoire ? Voici que la cigale disparait pour réapparaitre dans un monde souterrain où l’on vit (enfin!) comme l’on veut, en se souciant de dame morale comme d’une guigne ! Mais la fourmi ne l’entend pas de cette oreille et mobilise les copains tortue, renard, grenouille et lièvre pour faire revenir l’excentrique dans le droit chemin. Avec beaucoup de subtilité, les épisodes cocasses s’enchainent et si les animaux gardent leur principales qualités, attendez-vous à les découvrir sous un angle bien différent de celui auquel vous êtes habitués. D’autant que, pour faire vivre cette fable inattendue, iconoclaste et irrésistible, le meilleur de la comédie musicale est mis en scène par Marina Pangos. Cloé Horry, Vincent Gilliéron, Simon Heulle, Camille Nicolas, Angélique Rivoux et Jacques Verzier font assaut de talent pour donner à leur personnage, leur voix, leur sensibilité et leur drôlerie. Autre tour de force des magiciens que sont Stéphane Laporte et Gaëtan Borg, l’écriture de leur texte, mis en musique par Julien Goetz, est à double entrée et convient aussi bien aux parents qu’aux enfants qui ne pourront que survoler les allusions croquinolesques et subtiles à destination d’oreilles un peu moins chastes.
Pour nous, « La Cigale sans la Fourmi », l’une des révélations du Off d’Avignon 2018, pourrait être sous-titré « Délices au pays des merveilles » ! Avec ces auteurs et cette troupe, le chemin de l’école (ou du collège) se reprend avec un plaisir non dissimulé et jamais le spectacle n’aura été aussi vivant et musical !

Texte et photos : Philippe Escalier

Collège de la Salle : 3, place Pasteur 84000 Avignon
Tous les jours à 15 h 10 – 04 90 83 28 17

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Suite française

L’œuvre et le destin d’Irène Némirovsky, en particulier « Suite française » méritaient le meilleur. C’est bien ce que proposent Virginie Lemoine et Stéphane Laporte à l’origine d’une adaptation fidèle et passionnante, créée pour la première fois dans le Off d’Avignon, au théâtre du Balcon, avec une troupe, en tous points magnifique.

Irène Némirovsky, nait en 1903 à Kiev. La révolution russe la pousse, avec sa famille, vers l’exil. Baignée de culture française depuis son enfance, elle finit par s’installer à Paris, s’inscrit à la Sorbonne avant de publier ses premiers livres. Son dernier opus, « Suite française », inachevée, du fait de sa déportation en 1942 à Auschwitz où elle meurt du typhus, a la particularité d’être le seul roman à recevoir un Prix, (le Prix Renaudot) à titre posthume. Dans ce récit, inscrit dans la terrible actualité de la défaite, elle entreprend un tableau du début de l’occupation, à travers la vie d’une famille. Le fils est prisonnier en Allemagne, la mère vit avec sa belle-fille qu’elle ne semble pas porter dans son cœur. Arrive un officier de la Wehrmacht qui réquisitionne la demeure. On se prend à penser au « Silence de la mer » de Vercors, la belle-mère considérant que parler à un allemand revient à trahir sa patrie. La belle-fille, que son mari, délaissait pour une maîtresse, est sensible à la présence de l’officier dont elle tombe amoureuse, sans s’abandonner pour autant. L’ensemble des personnages permet une fresque intimiste, ciselée, qui décrit parfaitement la déchirante bataille entre les élans du cœur et du devoir, dans cette époque terrible. Si le texte, tout en finesse, s’attache aux personnes et aux petits détails, son sens en est bien universel. Le drame est partout présent, « j’écris sur de la lave brulante » disait Irène Némirovsky et pourtant, l’humour n’est jamais loin. Les mots toujours simples sont d’une beauté et d’une précision exemplaires. Une richesse du propos soutenue par la mise en scène très efficace, vivante et subtile de Virginie Lemoine et le jeu de comédiens merveilleux. Florence Pernel est parfaite en belle-fille douce et déchirée, Béatrice Agenin, impériale en belle-mère inflexible, Christiane Millet incarne une vicomtesse truculente, qui se pose en altruiste, prenant bien soin de ne jamais s’oublier. Emmanuelle Bougerol est juste, expressive, délicate comme toujours, dans son rôle de domestique. Coté masculin, Samuel Glaumé est un officier allemand, mélomane (jouant une musique signée Stéphane Corbin), déchiré, tout en retenue et Cédric Revollon un révolté, jaloux et bouillonnant. Deux personnages dont on sent bien qu’ils ont entamé un combat avec la mort dont ils ne sortiront pas vainqueurs. « Suite française » nous convie à un rendez vous avec l’intensité et l’émotion. Personne ne voudra le manquer !

Philippe Escalier

Théâtre du Balcon : 38, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
Tous les jours à 19 h – 04 90 85 00 80

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La Machine de Turing

Dans cette pièce d’une belle intensité, l’auteur Benoît Solès donne vie au mathématicien Alan Turing. Lors de cette création au festival OFF d’Avignon 2018, le public est au rendez-vous, visiblement heureux de plébisciter un travail aussi enrichissant que passionnant.

Parmi les hommes auxquels l’Humanité est redevable, Alan Turing figure en bonne place. Ce mathématicien britannique génial (le mot est faible) est non seulement le père de l’ordinateur mais il est en outre celui qui contribua à casser Enigma, le code ultra sophistiqué utilisé par l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Sans lui, le conflit eut été encore plus long et meurtrier. Il se trouve qu’après 1945, l’on ignora tout de ses mérites, le Secret Défense pesant comme une chape de plomb sur son travail et son incroyable exploit. En 1952, victime d’un cambriolage, une enquête de police met à jour son homosexualité. Un délit puni par la loi (il faudra attendre les années 2000 pour que disparaissent, outre-Manche, ces discriminations légales !). On place alors l’amoureux inconditionnel des chiffres, auquel pourtant la plus élémentaire gratitude aurait imposé d’élever des statues, devant un choix cruel : 2 ans de prison ou la castration chimique. Ne voulant pas être privé de ses livres et de ses recherches, il choisit la seconde option. Elle va détruire de l’intérieur ce grand sportif. Marathonien de haut niveau, Alan Turing se voit changer et décliner à grande vitesse. Pour fuir une vie qui ne pouvait que lui faire horreur, cet amoureux du film « Blanche-Neige » de Disney (qui l’avait tant marqué dans son enfance), choisit de croquer dans une pomme plongée au préalable dans du cyanure. La pomme et l’ordinateur, au passage, vous voyez le lien ? Ainsi finit l’un des plus grands cerveaux du XXéme siècle et il faudra attendre 2013 pour que la Reine le gracie à titre posthume.

L’objectif de réhabiliter Alan Turing au théâtre et de lui rendre hommage est hautement louable et nécessaire. Mais ce serait  insuffisant sans un texte précis et vivant, faisant revivre Alan Turing sous nous yeux, et l’interprétation forte et subtile qu’en font Benoît Solès et de son complice Amaury de Crayencour ni sans la mise en scène de Tristan Petitgirard. Ce dernier joue habilement avec les époques et les images, projetées ici dans des cases pouvant symboliser l’intelligence du héros malheureux ou encore un échiquier (qu’il connaissait bien) et sur lequel Turing n’a finalement été qu’une pièce majeure sacrifiée sur l’autel de l’Histoire. Le bond en arrière que « La Machine de Turing » nous propose de faire nous amène, non sans émotions, à réfléchir sur les aspects les moins reluisants de la condition humaine, heureusement compensés par la force de l’espoir et de l’esprit.

Philippe Escalier – photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre Actuel : 80, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
A 12 h 05 jusqu’au 29 juillet – 04 90 82 04 02

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Les Crapauds fous

Prendre un moment peu connu de la seconde guerre mondiale concernant les juifs de Pologne, en faire une comédie adossée à une réflexion sur le courage, l’objectif est ambitieux. Melody Mourey qui signe le texte et la mise en scène, n’a pas reculé devant la difficulté offrant un spectacle foisonnant et surprenant.
Nous sommes en Pologne en 1942. C’est en découvrant qu’un vaccin du typhus donne dans la foulée un test positif à la maladie (hautement contagieuse et mortelle) qu’un médecin, Eugene Lazowski, secondé par son meilleur ami, le docteur Stanisław Matulewicz, a l’idée de se servir de ce subterfuge pour placer sa ville en quarantaine et sauver 8 000 juifs, soit six fois plus qu’Oskar Schindler.
« Les Crapauds fous » (on vous laisse aller découvrir le pourquoi de ce titre), retrace cet épisode particulier avec une bonne dose d’originalité. Le résultat est très dynamique, avec quelques scènes assez irrésistibles, rendant le sujet attrayant malgré sa charge dramatique. Si l’équilibre entre comédie et émotion est, par moments, un peu difficile à trouver, du fait d’un jeu d’acteurs parfois trop poussé, (surtout au début), la pièce qui nous est proposée reste marquée par l’inventivité de la mise en scène qui permet à deux époques de se chevaucher et par la générosité des comédiens incarnant plusieurs rôles. L’Histoire et le spectacle vivant font ici un mariage heureux, qui, au delà du divertissement, rend hommage à ceux qui ont refusé de subir et qui sont sortis du rang, par altruisme et sens de l’honneur. Ce faisant, ils ont démontré que derrière les héros, se cachaient des gens ordinaires mais audacieux, prenant leur destin en mains, pour ne faire que leur devoir. Le spectateur est plongé dans ce passé récent et sombre par la meilleure des voies, celle où le rire est appelé en renfort pour décrire et combattre le pire.

Philippe Escalier

Théâtre des Béliers : 14bis, rue Sainte-Isaure 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21h et dimanche à 15 h – 01 42 62 35 00

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Comédiens !

Au théâtre de la Huchette, « Comédiens ! » nous offre un voyage tragi-comique à travers un show théâtral et musical original, parfaitement huilé et réussi grâce au talent de ses trois créateurs et de ses trois interprètes, à la fois comédiens, musiciens… et magiciens, si l’on en juge par l’effet qu’ils produisent sur le public.

Samuel Sené, concepteur de « Comédiens! », aime le mélange des genres. Opéra, théâtre, comédie musicale, ce metteur en scène cuisine tous les ingrédients du spectacle en virtuose. Il se joue de son auditoire avec une dextérité rare, ne dévoile ses intentions que progressivement. C’est en nous faisant beaucoup rire qu’il avance ses pions, un vaudeville échevelé laissant peu à peu la place au drame, toujours avec des scènes bien écrites, bien chantées et admirablement jouées.
Au départ, nous sommes censés assister, dans un petit théâtre, à la répétition d’un spectacle qui doit se jouer dans quelques heures. Définition même de la mise en abime : la pièce que les comédiens sont en train de préparer, à la hâte et assez maladroitement, est la représentation exacte de leur existence. Ce qui provoque de multiples interactions, nous faisant passer de surprise en surprise, jusqu’à découvrir que nos éclats de rire cachent un drame, celui de la jalousie. Cette jalousie insidieuse, qui brule et consume. Pour la décrire, on pourrait plagier ce que Rossini dit de la calomnie : « Elle glisse, elle rôde, s’introduit dans les têtes et les cervelles ». Et n’attend qu’un prétexte pour exploser.
Samuel Sené, en mélomane assumé, a imaginé une sorte de remake de l’opéra italien « Paillasse », telle fut sa base de départ, mais nul besoin de connaître ce bijou du XIXeme pour être happé par un spectacle, qui, disons-le, décoiffe, grâce aussi aux dialogues et aux paroles d’éric Chantelauze et à la musique de Raphaël Bancou. Un parfait et subtil canevas construit sur mesure pour un trio de choc. Marion Préïté Fabian Richard et Cyril Romoli excellent. Chacun dans son registre est parfait. Si le public averti sait les miracles que les deux acteurs sont capables de réaliser, il ne manquera pas de remarquer le talent de Marion Préïté, que beaucoup vont découvrir à la Huchette. Tous trois vont nous embarquer dans une histoire prenante, surprenante et nous laisser, à la toute fin, sans voix. Mais non sans un tonnerre d’applaudissements, car c’est ainsi qu’il convient de saluer un tel spectacle et de tels comédiens !

Texte et photos : © Philippe Escalier

Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Du mardi au samedi à 21 h – matinée samedi à 16 h
01 43 26 38 99

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Le Jardin d’Alphonse

En nous offrant un huis-clos familial à la fois drôle, tendre et tourmenté, Didier Caron signe une pièce pleine de vitalité et de subtilité. Portée par une troupe exceptionnelle de neuf comédiens, ce « Jardin d’Alphonse » est un magnifique moment de théâtre.

« Il faut cultiver notre jardin » a fait dire Voltaire à Candide. Didier Caron a eu bien raison de cultiver le sien. Rarement spectateur se sera senti si à l’aise, si heureux de se laisser conter une histoire. Nous sommes après un décès. Une famille se retrouve, avec les très proches, rassemblée pour un ultime adieu à son patriarche. Mais comme dans beaucoup de famille, c’est aussi l’instant où remontent les jalousies, ou se font les bilans et où parfois, émergent des secrets de famille. Didier Caron, a qui l’on doit notamment « Un Vrai bonheur » a montré tout l’art qui était le sien de raconter et décrire les sentiments, les situations les plus personnelles, sans jamais tomber dans la caricature. Autour d’évènements et de personnages ayant quelque chose d’intime et d’un peu universel à la fois, ces instantanées sont précis, cruels par moments, mais toujours emplis de tendresse et d’une grande drôlerie. S’il porte la plume là où ça fait mal, il sait aussi déclencher l’hilarité et désamorcer les situations trop tendues. Résultat, le public est aux anges et ne cache pas sa joie. D’autant que l’on serait bien en peine de faire la moindre critique à une troupe au diapason, dirigée par l’auteur et Véronique Viel. Chacun sur scène a un rôle original, plein et entier à défendre et chacun le fait magistralement. Karina Marimon nous offre un grand numéro d’actrice en épouse juive d’une drôlerie irrésistible et touchante. Julia Dorval, toute en subtilité, en belle blonde croqueuse d’hommes, fait apparaitre des défauts qui cachent mal ses blessures. Jérémy Malaveau et Romain Fleury incarnent, dans des registres différents, mais avec une égale réussite, les deux frères que la vie tente d’opposer. Sandrine Le Berre, avec sa sensibilité, apporte sa voix et sa dégaine fragiles à la fille de la maison qui vit avec sa copine, une originale incarnée avec brio par Gaëlle Lebert. Bernard Fructus dans le rôle du mari cardiologue, tout en finesse, nous donne une leçon d’interprétation. Michel Feder avec beaucoup de vérité, incarne, lui, un père et un mari, sinon comblé, du moins présent et aimaint, face à Christiane Ludo, toujours juste en épouse discrète. Le Jardin d’Alphonse » est une pièce chorale parfaitement accomplie. Retenue, à juste titre, pour les Molières, elle mérite amplement votre visite.

Philippe Escalier

Photos © Franck Harscouet – Saluts : © Philippe Escalier

Théâtre Michel : 38, rue des Mathurins 75008 Paris
Les jours et les horaires sur le site : http://www.theatre-michel.fr
01 42 65 35 02

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Jeanne

Jean-Robert Charrier a voulu aborder le thème de la vieillesse sous un angle comique. Les quatre acteurs que met en scène Jean-Luc Revol au Petit Saint-Martin nous font vivre son texte d’une belle façon.

Jeanne est à la retraite depuis des années. Protégée par quatre grosses serrures, elle vit au rythme de ses manies de mamie. L’arrivée d’une responsable venue lui annoncer qu’un jeune employé de mairie allait lui apporter un plateau repas tous les jours va bouleverser son existence.

Si l’on excepte la toute fin, l’humour reste omniprésent dans « Jeanne » et n’exclut nullement la description de la détresse engendrée par la solitude. L’une des surprises vient de Nicole Croisille, choisie pour camper, tout en sobriété, cette retraitée, râleuse professionnelle et insatisfaite chronique (vieillesse oblige !). Après un non de principe, elle se laisse rapidement emporter par les arguments de la représentante municipale venue lui servir un discours intergénérationnel altruiste et convenu non dépourvu d’arrière-pensées électorales. Florence Muller incarne avec une facilité déconcertante et une truculence rare cette responsable, capable de lapsus à répétition hilarants. Marin, qu’elle introduit pour apporter un peu de compagnie au domicile de Jeanne, est joué par Charles Templon qui se transforme, pour notre plus grand plaisir et avec un art consommé, en jeune homme, renfermé et gauche. Le nouvel arrivant et l’aïeule vont forcément trouver quelque réconfort à se fréquenter mais cet apport inattendu de nouveautés, forcément déstabilisateur, n’est pas sans dangers, celui qui est venu apporter de l’aide n’étant pas menteur !

La plume de Jean-Robert Charrier, l’auteur à peine trentenaire de « Divina » et de « Nelson » (joué par Chantal Ladesou), est alerte et prometteuse. Avec le temps, un peu plus de maturité rendra ses études de personnages plus fouillées encore En attendant, nous ne bouderons pas notre plaisir d’autant que la direction d’acteur et la mise en scène astucieuse de Jean-Luc Revol permettent aux quatre comédiens de s’épanouir (avec Geoffrey Palisse qui rejoint à la fin le trio de choc) et surtout de gagner la sympathie du public.

Philippe Escalier – Photos © Christophe Vootz

Petit Saint-Martin : 17, rue René Boulanger 75010 Paris
Du mardi au vendredi à 19 h – Samedi à 16 h 30 et 21 h
http://www.petitstmartin.com – 01 42 08 00 32

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