La Machine de Turing

Dans cette pièce d’une belle intensité, l’auteur Benoît Solès donne vie au mathématicien Alan Turing. Lors de cette création au festival OFF d’Avignon 2018, le public est au rendez-vous, visiblement heureux de plébisciter un travail aussi enrichissant que passionnant.

Parmi les hommes auxquels l’Humanité est redevable, Alan Turing figure en bonne place. Ce mathématicien britannique génial (le mot est faible) est non seulement le père de l’ordinateur mais il est en outre celui qui contribua à casser Enigma, le code ultra sophistiqué utilisé par l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Sans lui, le conflit eut été encore plus long et meurtrier. Il se trouve qu’après 1945, l’on ignora tout de ses mérites, le Secret Défense pesant comme une chape de plomb sur son travail et son incroyable exploit. En 1952, victime d’un cambriolage, une enquête de police met à jour son homosexualité. Un délit puni par la loi (il faudra attendre les années 2000 pour que disparaissent, outre-Manche, ces discriminations légales !). On place alors l’amoureux inconditionnel des chiffres, auquel pourtant la plus élémentaire gratitude aurait imposé d’élever des statues, devant un choix cruel : 2 ans de prison ou la castration chimique. Ne voulant pas être privé de ses livres et de ses recherches, il choisit la seconde option. Elle va détruire de l’intérieur ce grand sportif. Marathonien de haut niveau, Alan Turing se voit changer et décliner à grande vitesse. Pour fuir une vie qui ne pouvait que lui faire horreur, cet amoureux du film « Blanche-Neige » de Disney (qui l’avait tant marqué dans son enfance), choisit de croquer dans une pomme plongée au préalable dans du cyanure. La pomme et l’ordinateur, au passage, vous voyez le lien ? Ainsi finit l’un des plus grands cerveaux du XXéme siècle et il faudra attendre 2013 pour que la Reine le gracie à titre posthume.

L’objectif de réhabiliter Alan Turing au théâtre et de lui rendre hommage est hautement louable et nécessaire. Mais ce serait  insuffisant sans un texte précis et vivant, faisant revivre Alan Turing sous nous yeux, et l’interprétation forte et subtile qu’en font Benoît Solès et de son complice Amaury de Crayencour ni sans la mise en scène de Tristan Petitgirard. Ce dernier joue habilement avec les époques et les images, projetées ici dans des cases pouvant symboliser l’intelligence du héros malheureux ou encore un échiquier (qu’il connaissait bien) et sur lequel Turing n’a finalement été qu’une pièce majeure sacrifiée sur l’autel de l’Histoire. Le bond en arrière que « La Machine de Turing » nous propose de faire nous amène, non sans émotions, à réfléchir sur les aspects les moins reluisants de la condition humaine, heureusement compensés par la force de l’espoir et de l’esprit.

Philippe Escalier – photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre Actuel : 80, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
A 12 h 05 jusqu’au 29 juillet – 04 90 82 04 02

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A propos Sensitif

Journaliste, photographe, éditeur du magazine Sensitif : www.sensitif.fr
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