Seul en scène au Studio Marigny, Hugo Becker fait revivre les combattants que Michel Hazanavicius a dessinés sur le front ukrainien. Une heure de théâtre d’une humanité bouleversante
Carnets d’Ukraine s’ouvre dans la pénombre. Au lointain, un voile noir laisse affleurer, l’un après l’autre, des portraits tracés à la mine de plomb. Devant lui, sur un plateau presque nu, un comédien seul devient tour à tour chacun de ces hommes et de ces femmes. Le spectacle saisit dès les premières minutes et ne relâche plus son emprise jusqu’au dernier mot. Il doit cette force à un interprète d’une justesse constante et à une matière d’une vérité brûlante. Ces figures de papier prennent chair, et le public, ému, leur fait un triomphe.
Cette matière, Michel Hazanavicius l’a rapportée de Kyiv et du Donbass. En novembre 2023, lors de son cinquième voyage en Ukraine, le cinéaste gagne la ligne de front à la rencontre de ceux qui se battent. « Je suis parti avec un papier et un crayon, et je suis revenu avec ce carnet », écrit-il. Le livre a paru chez Allary Éditions en février 2025, et ses droits sont reversés à UNITED24, la plateforme créée par Volodymyr Zelensky, dont le cinéaste est l’un des ambassadeurs. L’auteur de The Artist, couronné de cinq Oscars en 2012, avait déjà regardé la guerre en face avec The Search, situé pendant le second conflit tchétchène et présenté en compétition à Cannes en 2014. Julien Gelas, à la tête du Théâtre du Chêne Noir d’Avignon depuis 2020, a adapté le livre, le met en scène et en a composé la musique. Le spectacle a vu le jour au Festival Off en juillet dernier.
Hugo Becker, la troupe à lui seul
Né à Metz, formé au Conservatoire de Lille puis au Cours Florent, Hugo Becker s’est fait connaître à l’écran, de Gossip Girl à Baron Noir. Le public avignonnais l’avait applaudi au Chêne Noir à l’été 2023 dans Variations énigmatiques d’Éric-Emmanuel Schmitt, face à Pierre Rochefort. Il ouvre ici le récit sous les traits du narrateur, ce cinéaste français venu sur la ligne de front pour écouter. Puis un geste suffit, une inflexion, un regard qui se durcit, et un autre a pris sa place.

Défile alors une galerie de personnages que la guerre a précipités dans les tranchées. On y croise un agent municipal, une violoniste, un comique qui se fait appeler « The Artist », un chanteur de reggae sommé d’écrire des chants militaires, tous civils pour la plupart jusqu’en février 2022. À leurs côtés surgissent les rencontres de la route, comme Maxim, neuf ans, petit donateur infatigable que l’on surnomme « le colibri ». Le comédien accorde à chacun un timbre, une stature, sa manière propre d’endurer le feu, puis retrouve le narrateur avec la même pudeur, en dépositaire scrupuleux des confidences reçues. Un humour souvent grinçant, né dans les tranchées mêmes, traverse le récit et laisse le public respirer. Il dit l’obstination de ceux qui plaisantent pour ne pas sombrer.
Julien Gelas orchestre ces métamorphoses avec une précision d’horloger. L’économie du plateau concentre toute l’attention sur un corps et une voix, et sa musique tisse sous les récits un fil discret.
Le crayon, mémoire des vivants
Les dessins de Michel Hazanavicius forment le second personnage de la soirée. Dès que le comédien endosse l’un des combattants, son portrait s’allume sur le voile, et l’image semble alors écouter celui qui parle en son nom. D’un trait précis, le cinéaste saisit l’essentiel, un regard, une fatigue, une détermination.
En tête de son livre, l’auteur avoue, « À l’heure où il est publié, je ne sais pas qui, parmi eux, est encore en vie. Mais je sais ce que nous leur devons. » Cette incertitude pèse sur chaque portrait. Le dessin garde la trace d’existences que la guerre menace d’effacer, et le théâtre leur rend, le temps d’une représentation, un souffle.
L’art aussi en première ligne
Au cœur du récit veillent aussi les Forces culturelles. Ces artistes ukrainiens, emmenés par le chanteur et poète Kolia Serga, devenu officier, portent concerts, théâtre et marionnettes jusqu’aux abords du front. Ils offrent à ceux qui tiennent les tranchées quelques heures arrachées à la peur. Le spectacle leur rend hommage et prolonge leur geste. Il fait entendre à Paris ce que l’art accomplit là-bas, sous les obus, lorsqu’il devient aussi vital que le pain.
Un siècle après les dessins que Mathurin Méheut rapportait des tranchées d’Artois, le crayon demeure un outil précieux des témoins. Hugo Becker rend à ces croquis la voix qui leur manquait, et l’on quitte la salle avec, gravés en soi, des visages que l’on voudrait savoir vivants. Car plus que tout, il importe que vive l’Ukraine.
Philippe Escalier – Photos © Barbara Buchman
Carnets d’Ukraine de Michel Hazanavicius. Adaptation, mise en scène et musiques de Julien Gelas. Assistante à la mise en scène, Lola Ravoux. Avec Hugo Becker. Lumières de Guillaume Gandon. Son de Noé Courbet. Vidéo de Guillaume Niemetzky. Une création du Théâtre du Chêne Noir. Studio Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris. Les vendredis et samedis à 19 h, le dimanche à 17 h 45, jusqu’au 24 janvier 2027. Durée, 1 h 10.




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