Arthur Conan Doyle, las de son détective, et Jules Verne, avide d’aventures vécues, unissent leurs talents d’enquêteurs dans une comédie de brume et de lande, quatrième épisode d’un riche feuilleton policier
Retrouver la troupe du Renard Argenté, c’est rouvrir un roman à la page que l’on avait cornée, et Les Aventuriers de minuit en tient toutes les promesses. Au Studio Marigny, Julien Lefebvre et Florence Lefebvre lancent cette fois le père de Sherlock Holmes sur une piste inattendue, avec l’auteur du Tour du monde en quatre-vingts jours pour compagnon de route. Le récit est bien mené, la complicité des interprètes manifeste, et la soirée file à l’allure d’une course-poursuite.
Les Aventuriers de minuit, quatrième chapitre d’un feuilleton
Tout a commencé en 2017 avec Le Cercle de Whitechapel, créé au Chesnay avant de gagner le Lucernaire l’année suivante. Julien Lefebvre y réunissait déjà Arthur Conan Doyle et quelques beaux esprits victoriens à la poursuite de Jack l’Éventreur. Suivirent Les Voyageurs du crime, au Lucernaire en 2021 puis au Splendid la saison suivante. L’Heure des assassins enfin, créée en 2023 puis reprise deux saisons de suite à la Comédie de Paris. Pour ce quatrième volet, éprouvé en tournée, l’auteur retrouve Florence Lefebvre, avec qui il avait signé Plus haut que le ciel, à l’affiche du Théâtre Fontaine en 2020.
Arthur Conan Doyle, fâché avec son détective
Le charme de la pièce tient à un paradoxe que l’histoire autorise. En 1893, Arthur Conan Doyle décide de se débarrasser de la créature universellement connue qui éclipse à ses yeux le reste de son œuvre. Le Dernier Problème, publié en décembre dans le Strand Magazine, conduira Sherlock Holmes aux chutes du Reichenbach. Au Marigny, la pièce saisit l’écrivain alors qu’il prépare cette disparition, quand une jeune femme vient le supplier de sauver son frère, accusé à tort. Celui qui proclame sa lassitude du détective se met à observer, déduire et traquer exactement comme lui. Tout le piquant de l’enquête naît du démenti que les faits infligent à ses déclarations. Ludovic Laroche, qui porte la redingote d’Arthur Conan Doyle depuis Le Cercle de Whitechapel, connaît son homme sur le bout des doigts. Il joue ce dépit avec un flegme tout britannique, et chaque indice réveille malgré lui le détective qu’il prétend congédier.
Jules Verne, le confrère enthousiaste
Face à lui, Pierre-Arnaud Juin compose un Jules Verne ravi de quitter son cabinet de travail pour le terrain. Il seconde son confrère avec la ferveur d’un novice en matière d’enquête criminelle. Le comédien, que l’on applaudissait la saison dernière en John Hartford dans L’Heure des assassins à la Comédie de Paris, y met une jubilation communicative. L’ironie a sa vérité historique. Le Jules Verne de 1893, entré en littérature par le théâtre avec Les Pailles rompues en 1850, était un sexagénaire boiteux depuis le coup de revolver tiré par son neveu en 1886, et parcourait le monde en pensée depuis Amiens. La pièce rend au romancier sédentaire un peu de ce mouvement que sa blessure lui avait ôté, et leur attelage avance à la manière d’un tandem où chacun croit tenir le guidon.

Une troupe fidèle
Autour d’eux, les compagnons de la première heure. Stéphanie Bassibey, la Mary Lawson du Cercle de Whitechapel, et Nicolas Saint-Georges, qui fut George Bernard Shaw dans les trois volets précédents, retrouvent leurs complices avec une aisance familière. Émilie Cazenave, déjà présente dans L’Heure des assassins à la Comédie de Paris, et Jeanne Réot s’accordent d’emblée à cet ensemble. Dans une intrigue qui vit de faux-semblants, les rôles de chacun appartiennent au plaisir de la découverte.
Une lanterne magique
Ludovic Laroche cosigne avec Elie Rapp une mise en scène où de grands décors et la vidéo de Sébastien Mizermont accompagnent les déplacements de l’enquête. En quelques secondes, la projection change de ciel, d’heure et de climat. Une ruelle londonienne cède la place à la lande de la frontière écossaise. Ces métamorphoses donnent au plateau des allures de lanterne magique et prolongent, par l’image, le plaisir du récit d’aventures.
Arthur Conan Doyle espérait en finir avec son détective ; le voilà condamné à lui ressembler. Jules Verne, lui, troque enfin la plume contre la loupe. La troupe du Renard Argenté s’amuse de ce chassé-croisé avec une complicité qui fait le prix des retrouvailles. On referme ce quatrième chapitre en laissant, de nouveau, un coin de page plié.
Philippe Escalier – Photos © Stéphane Audran
Les Aventuriers de minuit de Julien Lefebvre et Florence Lefebvre. Mise en scène d’Elie Rapp et Ludovic Laroche. Avec Stéphanie Bassibey, Émilie Cazenave, Pierre-Arnaud Juin, Ludovic Laroche, Jeanne Réot, Nicolas Saint-Georges. Vidéo de Sébastien Mizermont. Costumes d’Axel Boursier. Lumières de Franck Ziemba. Musique et création sonore d’Hervé Devolder. Studio Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris. Du mercredi au samedi à 21 h, le dimanche à 15 h. Durée 1 h 30.




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