Alvin Ailey American Dance Theater

De Duke Ellington à Bach, la troupe new-yorkaise revient au Palais des Congrès avec deux programmes où la mémoire de son fondateur donne la réplique aux chorégraphes d’aujourd’hui

L’Alvin Ailey American Dance Theater retrouve le Palais des Congrès de Paris du 7 au 11 octobre, et l’on connaît déjà le ballet qui fermera chacune des sept représentations, comme l’image qui l’ouvre, un cercle de lumière, une grappe de corps serrés les uns contre les autres, des mains qui s’ouvrent vers les cintres comme pour implorer ou pour rendre grâce. Ainsi commence Revelations, par lequel la compagnie prend congé de son public depuis plus de soixante ans.

Le retour avait des allures d’évidence. En 2024, onze représentations à guichets fermés avaient rassemblé plus de 32 000 spectateurs, selon les chiffres communiqués par la production. Fondée à New York le 30 mars 1958, en pleine lutte pour les droits civiques, la troupe voulait célébrer l’expérience afro-américaine et la porter à l’universel. Son fondateur en fit très vite une sorte de bibliothèque vivante de la danse moderne, où les œuvres des autres chorégraphes trouvaient abri à côté des siennes. Le répertoire compte aujourd’hui près de trois cents pièces signées par plus d’une centaine d’auteurs, applaudies dans plus de soixante-dix pays. La tournée européenne passe par le Theater 11 de Zurich et le Forest National de Bruxelles avant de gagner la porte Maillot.

Quatre directeurs seulement se sont succédé à la tête de la compagnie. Judith Jamison, désignée par Alvin Ailey avant sa mort en 1989, l’a conduite pendant vingt et un ans, Robert Battle lui a succédé de 2011 à 2023, et Alicia Graf Mack en a pris les rênes en 2025. Danseuse de la troupe entre 2005 et 2014, sous Judith Jamison puis sous Robert Battle, devenue ensuite doyenne et directrice de la division danse de la Juilliard School, elle apporte à la compagnie le regard d’une interprète doublé de celui d’une pédagogue. Matthew Rushing, entré comme danseur en 1992, devenu directeur des répétitions puis directeur artistique associé, assure la continuité avec une autorité que tout le monde lui reconnaît dans les studios de la 55e Rue. Paris compte, parmi les danseurs, un ambassadeur de cœur, Yannick Lebrun, né à Cayenne, formé à l’Ailey School et membre de la troupe depuis 2008. La distribution de chaque soirée reste à préciser à l’heure où nous écrivons.

Intitulé Ailey Legacy, le premier programme parcourt les œuvres qui ont façonné l’identité de la troupe. Il s’ouvre sur les deuxième et troisième mouvements de Night Creature, qu’Alvin Ailey régla en 1974 sur une partition de Duke Ellington. Le compositeur distinguait ces créatures nocturnes des étoiles : elles ne se contentent pas de sortir, elles se font connaître. On les imagine volontiers, chacune, persuadée d’être la vedette jusqu’à l’aube. La chorégraphie leur prête une démarche féline, des mains en pattes de chat, des sauts venus du ballet classique, des contractions héritées de Martha Graham et ces lignes étirées propres à Lester Horton, le premier maître du chorégraphe texan à Los Angeles. C’est du jazz dansé, pétillant, gourmand de son propre éclat.

Suit A Song for You, solo extrait de Love Songs (1972), sur la chanson de Leon Russell dans la version bouleversante de Donny Hathaway. La compagnie le dédie à la mémoire de Dudley Williams, qui fut l’un de ses piliers pendant plus de quarante ans et disparut en 2015. Vient ensuite la troisième partie de Cry, que le chorégraphe offrit en 1971 à sa mère pour son anniversaire et dédia à toutes les femmes noires, aux mères d’abord. Judith Jamison, qui en fut la créatrice, racontait que personne, dans la troupe, n’avait alors les moyens d’un présent acheté chez Tiffany, et qu’il fut décidé qu’un ballet ferait le plus beau des cadeaux, réglé en quelques jours de studio. Une femme en justaucorps blanc et longue jupe à volants traverse le chagrin, l’épreuve, puis une joie qui touche à l’extase, et ce solo demeure l’un des plus redoutables du répertoire.

Le programme gagne en ampleur avec Grace, créé en 1999 par Ronald K. Brown. La pièce suit des êtres en marche vers une terre promise, mêle le vocabulaire moderne aux idiomes d’Afrique de l’Ouest et passe d’une figure angélique vêtue de blanc à douze danseurs lancés dans une ronde percussive, bras et jambes fendant l’air, doigts pointés vers le ciel. La bande sonore dit à elle seule l’étendue du propos, le Come Sunday de Duke Ellington, la house de Peven Everett et l’afrobeat de Fela Kuti.

Le second programme, New Works, réunit quatre pièces que la France découvre, dont trois créations des dernières saisons new-yorkaises. Blink of an Eye, entré au répertoire en décembre 2025, marque l’arrivée dans la compagnie de Medhi Walerski, danseur français formé à l’école de l’Opéra de Paris et au Ballet du Rhin, longtemps interprète du Nederlands Dans Theater puis directeur artistique du Ballet BC à Vancouver. Sur les sonates et partitas pour violon seul de Johann Sebastian Bach jouées par Itzhak Perlman, il déploie en un quart d’heure une écriture athlétique au trait sec, où chaque suspension semble tenir dans l’intervalle d’un battement de paupières.

Judith Jamison, disparue le 9 novembre 2024, revient avec A Case of You, duo extrait de Reminiscin’, porté par la voix de Diana Krall dans la chanson de Joni Mitchell, page de sensualité et de fragilité amoureuse, confidence à deux. Lar Lubovitch, l’une des grandes figures de la danse américaine, signe avec Many Angels (2024) une méditation sur l’Adagietto de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler. Le chorégraphe part de la vieille querelle scolastique sur le nombre d’anges capables de danser sur une tête d’épingle, question insoluble qui lui sert de prétexte à une danse existant pour elle-même, et concède avec malice qu’il y est peut-être un peu question d’anges.

Song of the Anchorite (2025) est la pièce la plus intime de la soirée. Jamar Roberts, longtemps danseur de la troupe puis son chorégraphe en résidence, y relit Hermit Songs, le solo qu’Alvin Ailey composa en 1961 sur les mélodies de Samuel Barber, inspirées de textes laissés par des moines irlandais du Moyen Âge. La musique a changé de rive, c’est désormais l’Adagio assai du Concerto en sol de Maurice Ravel, dans l’interprétation du trompettiste Avishai Cohen et de son quartette, qui porte cette méditation sur la dévotion et la passion. Jamar Roberts y adresse au fondateur un remerciement d’une rare ferveur, pour l’héritage de vérité, de puissance et de beauté qu’il laissa derrière lui.

Les deux programmes se referment sur Revelations, créé le 31 janvier 1960 au 92nd Street Y de New York. Le fondateur y puisait dans ce qu’il appelait ses souvenirs de sang, l’enfance texane, l’église baptiste, les spirituals, les gospels et le blues sacré. L’œuvre avance en trois temps, de la douleur d’I Been ‘Buked au baptême de Wade in the Water, jusqu’à la liesse de Rocka My Soul in the Bosom of Abraham, où les danseuses agitent leurs éventails de paille et où la salle, immanquablement, se met à battre des mains. Le ballet est devenu l’œuvre de danse moderne la plus vue au monde, et chaque génération d’interprètes le reçoit comme un rite de passage.

Le choix se pose avec une pointe de cruauté. Le programme A offre la chronique d’une famille artistique, de Duke Ellington à Ronald K. Brown, avec ses grandes interprètes en mémoire. Le programme B montre une compagnie qui commande, invite et se renouvelle, capable de passer de Bach à Mahler et de Mahler à Ravel dans la même soirée. Les amateurs les plus avisés verront les deux, pour mesurer ce qu’une même troupe peut dire du passé et du présent, et pour entendre deux fois Wade in the Water.

Alvin Ailey aimait répéter que la danse venait du peuple et qu’il fallait toujours la lui rendre. Le public du Palais des Congrès s’apprête, sept soirs durant, à vérifier la justesse de la formule.

Philippe Escalier – Photos © Paul Kolnik ; Danica Paulos ; Nir Arieli

Alvin Ailey American Dance Theater Direction artistique Alicia Graf Mack. Directeur artistique associé Matthew Rushing.

Programme A, Ailey Legacy Night Creature, (mouvements II et III), chorégraphie d’Alvin Ailey (1974), musique de Duke Ellington, nouvelle mise en scène de Masazumi Chaya, costumes originaux de Jane Greenwood recréés par Barbara Forbes, lumières de Chenault Spence. A Song for You, chorégraphie d’Alvin Ailey (1972), paroles et musique de Leon Russell interprétées par Donny Hathaway, costumes d’Ursula Reed, lumières de Shirley Prendergast. Cry, (troisième partie), chorégraphie d’Alvin Ailey (1971), musiques d’Alice Coltrane, Laura Nyro et Chuck Griffin, costumes d’A. Christina Giannini, lumières de Chenault Spence. Grace, chorégraphie de Ronald K. Brown (1999), costumes d’Omotayo Wunmi Olaiya, lumières de William H. Grant III et Tsubasa Kamei. « Revelations ».

Programme B, New Works, Blink of an Eye, chorégraphie de Medhi Walerski (entrée au répertoire en 2025), musique de Johann Sebastian Bach interprétée par Itzhak Perlman, mise en scène de Valentina Scaglia, costumes de Medhi Walerski et Jon Taylor, lumières de Nicole Pearce. A Case of You, chorégraphie de Judith Jamison, mise en scène de Clifton Brown, musique de Joni Mitchell interprétée par Diana Krall, costumes de Jon Taylor, lumières d’Al Crawford. Many Angels, chorégraphie de Lar Lubovitch (2024), musique de Gustav Mahler, costumes de Harriet Jung et Reid Bartelme, lumières de Clifton Taylor. Song of the Anchorite, chorégraphie de Jamar Roberts (2025), musique de Maurice Ravel interprétée par Avishai Cohen, Yonathan Avishai, Barak Mori et Ziv Ravitz, costumes de Jon Taylor et Jamar Roberts, lumières de Yi-Chung Chen, scénographie de Joseph Anthony Gaito. Revelations, chorégraphie d’Alvin Ailey (1960), décors et costumes de Ves Harper (Rocka My Soul repensé par Barbara Forbes), lumières de Nicola Cernovitch.

Palais des Congrès de Paris, 2, place de la Porte-Maillot, 75017 Paris. Programme A les mercredi 7 et vendredi 9 octobre à 20 h 30, le samedi 10 octobre à 15 h et le dimanche 11 octobre à 20 h 30. Programme B le jeudi 8 octobre à 20 h 30, le samedi 10 octobre à 20 h 30 et le dimanche 11 octobre à 15 h.

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