2:22 A Ghost Story

Au Théâtre Fontaine, Ladislas Chollat orchestre au millimètre un huis clos à suspense où chaque minute rapproche quatre convives de l’heure fatidique, et la salle retient son souffle jusqu’au dernier retournement

Créée en août 2021 au Noël Coward Theatre de Londres, où la chanteuse Lily Allen tenait le premier rôle, 2:22 A Ghost Story de Danny Robins a essaimé de salle en salle pendant sept saisons londoniennes avant de conquérir une trentaine de scènes à travers le monde. Elle trouve à Paris une mise en scène d’une efficacité redoutable, qui tient le suspense de bout en bout, joue avec nos nerfs et le referme sur un coup de théâtre. L’un des grands moments de cette rentrée.

2:22 A Ghost Story, une écriture de cinéma

Jeanne vient d’emménager avec Sam dans une maison qu’ils rénovent. Chaque nuit, à la même minute, une voix d’homme filtre par le babyphone de la chambre de leur enfant. Elle y devine une présence, lui, esprit scientifique, s’en tient à la raison. Un dîner réunit le couple avec Laura, vieille amie de Sam, et Ben, son nouveau compagnon, et la soirée tourne au pari, veiller ensemble jusqu’à l’heure dite. Danny Robins, qui a fait du surnaturel son territoire avec les séries sonores The Battersea Poltergeist et Uncanny, cette dernière portée à la télévision en 2023, écrit comme l’on monte un film, par séquences nerveuses, fausses pistes et ruptures brusques. L’adaptation de Léonard Matton et Ladislas Chollat francise certains prénoms et garde intacte cette mécanique anglaise, vive, drôle, taillée pour la surprise. Les dialogues pétillent, les querelles de couple affleurent sous les politesses, et la pièce fait s’entrechoquer deux mondes, l’homme de science sûr de son savoir et celui qui se fie à son instinct. Chaque rebondissement relance l’attente, chaque plaisanterie prépare un saisissement.

Le savoir-faire de Ladislas Chollat

Le décor saisit d’emblée par son ampleur et sa richesse. Une maison entière semble avoir pris possession du plateau, avec ses volumes, ses recoins et sa part d’ombre, et cette matière concrète donne au fantastique un ancrage troublant. Noirs soudains, sons qui déchirent la pénombre, lumière qui vacille composent une partition de frissons réglée à la seconde, et la salle sursaute à l’unisson avant de rire de s’être laissé prendre. Ladislas Chollat, qui avait signé la création française du Père de Florian Zeller au Théâtre Hébertot en 2012 puis exploré les ressorts du genre avec La Souricière d’Agatha Christie, dirige ses comédiens avec une précision d’orfèvre. Chaque silence pèse, un regard suffit, et la tension monte par paliers jusqu’à l’instant redouté.

Quatre interprètes au diapason

Valentin de Carbonnières réserve l’un des plus beaux effets de la soirée. Son Ben, gaillard au verbe cru et aux manières franches, amuse d’abord par sa rugosité, puis dévoile, par touches, une sensibilité et une intuition inattendues. Celui que l’on avait applaudi dans Les Liaisons dangereuses mises en scène par le regretté Arnaud Denis à la Comédie des Champs-Élysées trouve ici un emploi à sa mesure, fait de rudesse et de fêlures. Très attendue, Louane Emera, révélée à l’écran par La Famille Bélier d’Éric Lartigau, fait ses débuts au théâtre et donne à Jeanne une inquiétude à fleur de peau, une fragilité qui se mue peu à peu en obstination. Comme Lily Allen à Londres, la chanteuse relève le défi d’un rôle qui porte l’essentiel de la tension, et sa voix, dans les instants de panique trouve des accents d’une justesse saisissante. Guillaume Labbé campe un Sam à la présence dense, un rationalisme d’abord goguenard, bientôt crispé à mesure que ses certitudes vacillent. Ancien rugbyman du Stade français, passé par le cinéma de Cédric Jimenez dans La French avant que les séries Plan cœur et Je te promets ne le fassent connaître du grand public, il aborde la scène avec une autorité tranquille et une belle finesse dans le trouble. Constance Dollé, récemment applaudie dans Croire aux fauves à La Scala Paris, compose une Laura au regard aigu, dont l’ironie se fissure à mesure que la nuit avance et que les verres se vident, jusqu’à laisser paraître une vulnérabilité bouleversante. Le quatuor joue d’un seul souffle, dans un échange serré où chaque réplique attise l’inquiétude.

L’art de faire attendre

Alfred Hitchcock expliquait à François Truffaut que le suspense naît de ce que le spectateur sait et que les personnages ignorent. Danny Robins a retenu la leçon, en livrant d’emblée l’heure fatale et en laissant la salle compter les minutes avec ses héros. Le maître du suspense chérissait aussi le coup de théâtre, et la pièce en garde un en réserve, de taille, qui oblige à revoir en pensée chaque scène, chaque réplique, tel silence de la soirée, comme l’on relit un roman policier dont on vient d’apprendre le fin mot. À 2 h 22, les esprits forts de la salle eux-mêmes ont rendu les armes.

Philippe Escalier – Photos ©weiguo

2:22 A Ghost Story de Danny Robins. Traduction et adaptation de Léonard Matton et Ladislas Chollat. Mise en scène de Ladislas Chollat. Avec Louane Emera, Guillaume Labbé, Constance Dollé et Valentin de Carbonnières. Scénographie d’Emmanuelle Roy, costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, lumières d’Alban Sauvé, musique de Frédéric Norel, son d’Alain Roy. Théâtre Fontaine, 10, rue Pierre-Fontaine, 75009 Paris. Du mardi au samedi à 21 h, samedi et dimanche à 16 h, jusqu’au 3 janvier 2027.

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