Deux saisons ont passé et le huis clos argentin de Philippe Froget revient plus tendu, plus émouvant, porté par quatre merveilleux comédiens
Buenos Aires, décembre 1961. Une table dressée, un disque qui tourne, deux verres levés en attendant un ami proche. Ainsi s’ouvre Un soupçon d’amitié, que le Théâtre Actuel La Bruyère remet à l’affiche pour l’automne. Daniella et Louis, Français établis de l’autre côté de l’Atlantique, attendent Joachim, ce frère d’élection qui partage leur table depuis des années. Un inconnu frappe. Il s’appelle Simon, il arrive avec des révélations et une patience de chasseur. La soirée bascule, et le spectateur avec elle.
Le doute entre par la porte du salon
Philippe Froget a écrit une pièce d’une économie redoutable. Chaque réplique dépose une pierre, chaque silence en pèse le poids, la température du salon monte d’un demi-ton à chaque scène. Chloé Froget épouse cette montée avec une belle précision, laissant aux visages le temps de se défaire, plaçant les corps à la distance juste et les rapprochant quand le mensonge se resserre. Le décor, d’une sobriété assumée, garde son secret jusqu’au dernier quart d’heure et le livre alors dans un éclat qui cueille la salle. Les lumières referment peu à peu l’espace autour de la tablée, le tango, chorégraphié comme un duel courtois, sert de baromètre à une amitié qui se fissure. Deux saisons de rodage ont suffi au spectacle pour gagner en densité, et l’émotion des dernières minutes laisse la salle sans voix.

Quatre interprètes rendent Un soupçon d’amitié inoubliable
Ariane Brousse porte Daniella avec une vitalité solaire, chante, danse, tient la maison et la soirée à bout de bras, puis laisse affleurer la femme lucide que la peur instruit. On l’a vue cette saison dans La Zone indigo au Théâtre des Béliers Parisiens, où sa précision d’actrice aguerrie faisait déjà merveille. Simon Larvaron, pour sa part, donne à Louis une droiture toute simple, la voix posée, le geste mesuré, jusqu’à ce que la fêlure passe dans le regard et gagne tout le corps. Très applaudi récemment dans Le Montespan et dans Cyrano de Bergerac, il possède ce classicisme de jeu qui rend les effondrements plus saisissants.
Cyril Romoli compose Simon, le visiteur, avec une civilité glaçante, distillant son poison goutte à goutte, souriant, obstiné, parfaitement crédible. Vu sur cette même scène dans Colorature, Mrs Jenkins et son pianiste, il donne au personnage une courtoisie d’homme du monde qui rend chaque avancée plus glaçante. Philipp Weissert, on se souvient de lui dans Adieu Monsieur Haffmann au Théâtre Montparnasse, autre huis clos où l’Histoire s’invite dans un intérieur bourgeois, incarne Joachim, l’ami charmant, l’homme serviable que chacun voudrait à sa table. Sa bonhomie a la perfection des choses trop lisses, et chaque sourire, une fois le masque tombé, prend un tout autre sens.

Une Argentine qui a des choses à cacher
Décembre 1961, le verdict du procès d’Adolf Eichmann vient de tomber à Jérusalem, dix-neuf mois après son enlèvement dans la banlieue de Buenos Aires. Cette arrestation a rappelé une réalité que l’Argentine préférait taire, celle d’un pays ayant accueilli après-guerre nombre de criminels nazis, leur laissant tranquillement refaire leur vie sous un nom d’emprunt et une respectabilité de commande. C’est cette terrible réalité que Philippe Froget introduit dans le salon de Daniella et Louis, sous une nappe brodée, entre le dessert et la dernière danse. La grande histoire y avance masquée, portée par les gestes les plus ordinaires de la vie conjugale et de l’amitié, ce qui la rend plus redoutable encore. Le doute, une fois entré, contamine tout, la mémoire, la tendresse, jusqu’au souvenir des jours heureux que l’on croyait acquis.
Restent quatre-vingt-cinq minutes d’une tension tenue de bout en bout, un constat et une question. Le constat d’abord, les dictatures sud-américaines ont méthodiquement accueilli et caché des criminels nazis au lendemain de la seconde guerre mondiale. La question ensuite, celle que Philippe Froget pose avec une tranquillité de moraliste, jusqu’où peut-on fermer les yeux sur ce que l’on devine, par fidélité à une amitié que l’on ne veut pas perdre ? Le théâtre sert aussi à cela, remettre chacun devant sa propre part d’aveuglement, dans un salon argentin où la loyauté se paie comptant.
Philippe Escalier — Photos © Frédérique Toulet
Un soupçon d’amitié de Philippe Froget. Mise en scène de Chloé Froget. Avec Ariane Brousse, Simon Larvaron, Cyril Romoli et Philipp Weissert. Chorégraphies de Julia Bruel, scénographie de Caroline Lowenbach, costumes de Christine Vilers, lumières de Damien Peray, musique de Christophe Charrier. Une coproduction Atelier Théâtre Actuel, Compagnie Le Jeu du Hasard, Fiva Production, MK PROD’ et Karim Habra. Théâtre Actuel La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris. Jusqu’au 11 octobre, le jeudi à 19 h, le vendredi à 21 h, le samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 h. À partir du 13 octobre et jusqu’au 30 décembre 2026, le mardi et le vendredi à 21 h, le mercredi à 19 h, le samedi à 16 h. Durée 1 h 25.




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