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Singin’ in the Rain

Robert Carsen ramène Singin’ in the Rain au Théâtre du Lido devant une salle enthousiaste

La pluie est tombée sur les Champs-Élysées, le 17 septembre, sous le toit d’une salle qui fut soixante-seize ans durant le temple de la plume et du strass. Jean-Luc Choplin a décidé d’ouvrir sa saison avec Singin’ in the Rain, adaptation scénique du film de 1952, signé Stanley Donen et Gene Kelly, dans une mise en scène de Robert Carsen. Onze ans après la création parisienne au Châtelet, le metteur en scène canadien revient à cette œuvre avec une distribution entièrement neuve, une nouvelle chorégraphe et la gourmandise d’un homme qui n’en a pas fini avec elle. Le spectacle comptait parmi les rendez-vous les plus attendus de la rentrée, et il tient la promesse. Le public, debout au rideau final, lui a donné raison.

Un cabaret rendu au théâtre

Quand le Lido a renoncé aux plumes pour devenir un théâtre musical, en décembre 2022, c’est Robert Carsen qui l’a inauguré, avec un Cabaret donné en anglais, comme la maison le fait désormais. La boucle se referme avec une belle symétrie, puisque Jean-Luc Choplin, aujourd’hui à la tête de la salle, dirigeait le Châtelet lorsque Singin’ in the Rain y fut créé en mars 2015, avec les décors de Tim Hatley, les costumes d’Anthony Powell et la chorégraphie de Stephen Mear. Le spectacle avait ensuite gagné la nef du Grand Palais, où il tint l’hiver. Ce qui se donne aujourd’hui au Lido porte le même titre et relève d’un dessein entièrement neuf.

Singin’ in the Rain, une machine à pluie et à images

Luis F. Carvalho partage la scénographie avec le metteur en scène et signe seul les deux cent quarante costumes, chiffre qui dit assez l’ambition de l’entreprise. La scène du Lido, large, basse, née pour le défilé, se prête admirablement à la succession des tableaux, et ils sont nombreux, plateau de studio hérissé de projecteurs, avant-première hollywoodienne sous les gerbes de flashs, salle de projection, ruelle détrempée, salon de star. Giuseppe Di Iorio règle les lumières avec Robert Carsen et sculpte chaque décor dans une matière différente, dorée pour la gloire, blafarde pour la déroute.

Finn Ross fournit les vidéos, et l’idée mérite que l’on s’y arrête. De courts films racontent au fil de la soirée la fabrication de l’œuvre de 1952, sa légende, ses coulisses. Ralph Fiennes y apparaît quelques secondes, en noir et blanc, pour annoncer la venue du parlant, apparition brève et savoureuse qui installe le spectateur du côté des pionniers.

Vient la pluie. Elle tombe pour de bon, drue, abondante. Ashley Day chante véritablement trempé sous une colonne d’eau, veste et chemise collées, le chapeau ruisselant, et joue de cette eau avec les premiers rangs qu’il arrose quelque peu, au milieu des rires. Robert Carsen avait prévenu, en homme qui connaît son effet, les premiers rangs seraient mouillés. Parole tenue, et le public en redemande.

Rebecca Howell, chorégraphe associée de Moulin Rouge! The Musical, signataire des danses de Mamma Mia!, de Grease en tournée européenne et du Cabaret que Robert Carsen donnait ici même, règle des ensembles qui laissent pantois. Les claquettes de la troupe frappent le plateau avec une belle précision et une énergie contagieuse. Elle garde du film ce qu’il faut de gestes reconnaissables et bâtit autour d’eux son propre récit dansé. Alan Berry dirige quatorze musiciens que l’œil découvre tardivement, tant la scène le retient, suspendus sur les passerelles latérales, en surplomb du public. Cette fosse en l’air, particularité du Lido, place l’orchestre au-dessus de la salle et lui donne, dans le grand crescendo des ensembles, une présence physique que seule cette configuration procure. Les trois grands airs de l’œuvre, Make ’Em Laugh, Good Morning et la chanson-titre, sont attendus comme on attend les airs d’un opéra populaire, puis applaudis à tout rompre.

Quatre visages pour un Hollywood en mue

Ashley Day, en Don Lockwood, est stupéfiant. Le chant, la danse, la comédie lui viennent d’un même mouvement, et il tient la scène avec cette aisance qui ne s’enseigne guère. Le comédien britannique a passé plus de vingt ans sur les plus grandes scènes londoniennes, 42nd Street à Drury Lane, An American in Paris au Dominion, The Book of Mormon au Prince of Wales, la création anglaise de Mary Poppins au Prince Edward en 2004, et un Oklahoma! qui lui valut une nomination aux UK Theatre Awards. Il incarnait récemment Anatole Kouraguine dans Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812 au Grand Théâtre de Shanghai. Paris l’avait applaudi au Marigny, de novembre 2019 à mars 2020, en Nick Arnstein dans le Funny Girl que mettait en scène et chorégraphiait Stephen Mear, celui-là même qui avait réglé les danses du Singin’ in the Rain du Châtelet. Il le retrouve ici au meilleur de ses moyens.

Maddie Waller campe Kathy Selden, cette figurante qui prête sa voix à une star du muet et finit par conquérir la lumière. Le rôle exige de chanter juste, de danser vite et de conserver l’air de ne rien devoir à personne. Elle y parvient avec une fraîcheur qui emporte l’adhésion et donne au couple central sa tendresse.

Charlie Waddell, Cosmo Brown, hérite du rôle le plus redoutable, celui du comique qui doit faire rire en se rompant les os. On l’avait vu dans South Pacific puis dans le Sunset Boulevard mis en scène par Jamie Lloyd aux côtés de Nicole Scherzinger. Il apporte ici la souplesse et le culot que réclame Make ’Em Laugh, numéro qui reste l’un des sommets de l’acrobatie chantée.

Natasha O’Brien livre en Lina Lamont une immense prestation. Le rôle est un cadeau empoisonné, cette star du muet à la voix impossible, insupportable et pathétique, dont le public rit avant de la plaindre. La comédienne, passée par Mamma Mia! au Novello et en tournée internationale, par Aspects of Love à l’Apollo, par Falsettos au Other Palace et par le rôle d’Ève dans Children of Eden à l’Union Theatre, tient les deux bouts avec une virtuosité de comique de composition et emporte chacune de ses entrées.

Autour d’eux, Julius D’Silva en producteur R. F. Simpson, Russell Wilcox en réalisateur Roscoe Dexter et Daniele Coombe en Dora Bailey complètent une troupe de vingt-quatre interprètes dont le professionnalisme force l’admiration. L’attelage tient d’un bout à l’autre, et c’est là ce qui distingue une production de haut vol.

Une industrie qui apprend à parler

Sous les claquettes et les parapluies, l’œuvre raconte une catastrophe industrielle. En 1927, Le Chanteur de jazz impose le son, et Hollywood découvre en quelques mois que ses idoles ont des voix. Certaines carrières se brisent sur un micro caché dans un buisson de fleurs. Betty Comden et Adolph Green ont tiré de ce séisme une comédie, la plus tendre qui soit, où la technique nouvelle humilie les uns et sauve les autres.

Le sujet nous parle avec une acuité singulière. Nous vivons à notre tour une mutation des images, où chacun se demande ce que vaudra demain son métier, son visage, sa voix. Robert Carsen laisse la fable travailler seule. Elle le fait très bien.

Le succès, au Lido, est considérable, à la hauteur de l’événement. Salle debout, enthousiasme franc, longue ovation. Voilà ce qu’une comédie musicale américaine peut encore offrir à Paris, deux heures et demie d’invention continue, de métier souverain et de bonheur partagé. Il faudra seulement songer à emporter un imperméable si l’on réserve au premier rang.

Philippe Escalier – Photos © Maria-Helena Bucklet et Valentin Folliet


Singin’ in the Rain, comédie musicale de Betty Comden et Adolph Green, chansons d’Arthur Freed et Nacio Herb Brown, d’après le film de Stanley Donen et Gene Kelly (1952). Mise en scène et scénographie : Robert Carsen. Scénographie et costumes : Luis F. Carvalho. Chorégraphie : Rebecca Howell. Direction musicale : Alan Berry. Lumières : Giuseppe Di Iorio et Robert Carsen. Vidéo : Finn Ross. Son : Unisson Design.

Avec Ashley Day (Don Lockwood), Maddie Waller (Kathy Selden), Charlie Waddell (Cosmo Brown), Natasha O’Brien (Lina Lamont), Julius D’Silva (R. F. Simpson), Russell Wilcox (Roscoe Dexter), Daniele Coombe (Dora Bailey, Miss Dinsmore), et Liam Dean, Michael Anderson, Brian O’Muiri, Aristide Lyons, Rhys Batten, Georges Deller, Joshy Alody, Reece McGowan, Jamie Cruttenden, Ashton Harkness, Georgia Pemberton, Ellie-May Wilson, Erica-Jayne Alden, Bella Baldock, Scarlet Roche, Jessica Sutton, Ruby Greenwood, Grace Hawksworth.

Théâtre du Lido, 116 bis avenue des Champs-Élysées, 75008 Paris. Du 17 septembre 2026 au 10 janvier 2027, à 20 heures. Durée 2 h 30, plus entracte. Spectacle en anglais surtitré en français.

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