Nos Belles Courgettes

Face à une administration labyrinthique, fermer une entreprise vire à l’épopée. Même si l’attente au téléphone est « atténuée » par de véritables chanteurs

À la Manufacture des Abbesses, un standard téléphonique se met à chanter. Deux chanteurs, postés au fond du plateau, interprètent en direct les mélodies d’attente qui rythment tant de journées au bout du fil. C’est par ce détournement malicieux que Nos Belles Courgettes ouvre, dès les premières secondes, son procès de l’absurde administratif. Fondée en 2006 pour défendre les auteurs contemporains, la salle assume pleinement le pari d’une création tout juste sortie des ateliers.

Denis pensait avoir fermé son entreprise depuis plusieurs semaines. Une lettre le rattrape, réclamant 2 895 euros. Jérémie Scheffler, auteur et metteur en scène de cette création, ingénieur passé aux Cours Florent qui connaît les formulaires de l’intérieur, en a lui-même acquitté le prix. Il en tire une note d’intention aussi documentée que jubilatoire. Chaque année, 38 milliards d’euros seraient ainsi économisés par l’État, faute de citoyens allant réclamer leurs droits par pure lassitude administrative. De ce chiffre naît une pièce qui choisit d’en rire, avec une énergie contagieuse.

La mise en scène épouse ce déraillement avec gourmandise. Trois fils s’y nouent avec légèreté, la bataille de Denis contre la paperasse, une idylle timide qui grandit en coulisse, et l’hésitation d’un musicien à sauter le pas. Cette polyphonie donne au spectacle son tempo primesautier et ses respirations les plus drôles. Elle gagnerait pourtant, par endroits, à resserrer son nœud. Quelques scènes s’attardent quand l’énergie collective réclamerait d’aller plus vite, et certains effets comiques, généreusement multipliés, auraient gagné à se limiter aux plus percutants.

La scénographie, minimaliste, dessine par la seule lumière le bureau de Denis, le guichet et l’estrade des musiciens. La musique, omniprésente, scande la mécanique bureaucratique, fait surgir les personnages et souligne les états intérieurs du protagoniste. Autour de lui, les comédiens incarnent une entité rigide et livide, symbole du capitalisme autant que de l’effondrement psychologique de Denis, cerné par ces étranges pantins.

Joseph Pélissier prête à Denis une candeur obstinée qui porte toute la pièce. À ses côtés, Clément Dury, Johan Guinot, Capucine Quitard, Marie Guyard et Tess Alessi (parfaite en employé surdouée) se partagent les seconds rôles avec un allant communicatif. Cette distribution sort à peine de l’école, ses trouvailles et ses tâtonnements se sentent encore, et l’ensemble gagnera sans nul doute en homogénéité. C’est précisément le charme d’une troupe qui débute.

Sous l’excentricité, la pièce touche à quelque chose de très concret, cette peur muette de la lettre recommandée qui hante nombre de foyers français. En préférant la bouffonnerie à la plainte, Nos Belles Courgettes transforme une angoisse ordinaire en soirée réjouissante, et donne à une jeune troupe l’occasion de faire ses preuves devant un public gagné dès l’ouverture.

On s’y rend sans mandat ni justificatif, le rire, lui, n’exige aucune pièce à l’appui.

Philippe Escalier

Nos Belles Courgettes de Jérémie Scheffler. Mise en scène de l’auteur. Avec Joseph Pélissier, Clément Dury, Johan Guinot, Capucine Quitard, Marie Guyard, Tess Alessi. Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris 18e. Vendredi et samedi à 21 h, dimanche à 17 h, jusqu’au 18 octobre.

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