Kent Nagano referme à Paris une Tétralogie jouée sur instruments d’époque, et le théâtre tout entier devient caisse de résonance
Le fil des Nornes casse dans la pénombre, et Le Crépuscule des dieux s’ouvre au Théâtre des Champs-Élysées sur cette rupture qui contient déjà la suite, la fin d’un monde annoncée par trois femmes qui savent tout et demeurent impuissantes. Kent Nagano donne là le dernier volet d’une aventure commencée à Dresde en 2023, la Tétralogie rejouée sur instruments d’époque dans le cadre des Cycles Wagner du Festival de musique de Dresde, avec le Dresdner Festspielorchester et Concerto Köln. Quatre heures trente, deux entractes compris, que l’on voit passer d’un seul élan.
Un Crépuscule des dieux rendu à ses couleurs d’origine
Cordes en boyau, cuivres à perce étroite, timbales à peaux naturelles, l’orchestre sonne clair, vif, avec une acidité de vernis fraîchement décapé. Kent Nagano tient cette pâte d’une main précise et laisse respirer chaque plan sonore, si bien que le tissu des motifs devient lisible comme une partition de chambre. Le voyage de Siegfried sur le Rhin garde sa houle, la marche funèbre frappe avec une sécheresse qui serre le cœur, et les chanteurs passent au-dessus de la fosse à voix pleine, libérés de l’effort que réclament les orchestres modernes. La direction fait entendre Wagner comme un contrepoint, une conversation d’instruments qui se répondent, et l’on découvre des lignes intérieures que l’habitude avait recouvertes.
Le chœur mérite sa part d’éloge. Le Crépuscule des dieux est le seul volet du Ring à en appeler un, et le Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie, réuni avec le Chor der KlangVerwaltung, donne aux hommes de Gibich une masse rugueuse, franche, qui éclate au deuxième acte avec la joie mauvaise d’une troupe convoquée pour une noce et prête au meurtre.
La salle entière entre dans le jeu
La version de concert réserve ses surprises, comme pour les trois volets précédents. L’auditorium se rallume soudain, le public se découvre partie prenante de la cérémonie, et l’appel aux armes de Hagen monte du fond du théâtre, porté par des cors anciens postés dans l’édifice même. Le cor de Siegfried procède du même dispositif, lointain, mobile, décalé de la scène. Ces déplacements sonores donnent au drame une profondeur de champ que bien des mises en scène cherchent en vain, et l’avenue Montaigne se souvient qu’une salle est d’abord un volume d’air à faire vibrer.
Une distribution d’un seul bloc
Patrick Zielke compose un Hagen stupéfiant, noir de timbre, articulé jusqu’à la morsure, et son corps entier travaille derrière le pupitre, épaules, regard, mains, avec une présence de théâtre accomplie. On l’avait entendu en Hagen au Theater Basel durant la saison 2024-2025, quelques mois avant ses débuts remarqués à Bayreuth l’été suivant, en Fasolt de L’Or du Rhin et Hans Folz des Maîtres chanteurs. Cette basse est devenue, en quelques saisons, l’une des voix wagnériennes les plus attendues d’Allemagne. Johannes Kammler tient le même rang en Gunther, timbre de bronze clair et humanité fêlée du prince faible, prise de rôle pour ce baryton de l’ensemble du Staatsoper de Stuttgart, deuxième prix de Neue Stimmen en 2017 et lauréat d’Operalia l’année suivante.
Young Woo Kim impose un Siegfried de format généreux, l’aigu franc, la vaillance intacte jusqu’au récit de la mort, servie par une carrière bâtie sur les grands rôles de ténor lyrique, Cavaradossi à l’Opéra d’État de Hambourg, Bacchus au festival de Garsington. Åsa Jäger règne sur Brünnhilde avec un timbre sombre, un médium dense et des aigus qui prennent la lumière ; la soprano suédoise portait déjà le personnage dans La Walkyrie et Siegfried de ce même cycle, et sa Senta de Göteborg lui valait en 2024 l’Operapriset, distinction décernée par les lecteurs de la revue suédoise Opera. Une réserve toutefois, l’iPad posé devant elle, où défilait sa partition, tenait vraiment trop le regard de la chanteuse.
Autour d’eux, Sophia Brommer prête à Gutrune une fragilité juste, Daniel Schmutzhard donne à Alberich sa hargne rampante, Annika Schlicht offre à Waltraute la plus belle scène du premier acte, urgence et détresse mêlées. Les filles du Rhin, Ania Vegry, Ida Aldrian et Eva Vogel, chantent avec une fusion de timbres qui fait regretter leur brièveté, et les trois Nornes, Jasmin Etminan, Marie-Luise Dreßen et Valentina Farcas, ouvrent la soirée d’une seule voix à trois têtes.
Une salle qui refuse de laisser partir les musiciens
Le dernier accord retombe, un silence flotte, celui qui suit les grandes soirées et pèse le vrai poids du drame accompli. Puis l’ovation, immédiate, longue, debout d’un même mouvement, comme si le public voulait retenir l’orchestre encore un moment avenue Montaigne. Kent Nagano rappelle un à un ses solistes, chaque entrée déclenche un nouveau front d’applaudissements, celui d’Åsa Jäger et de Young Woo Kim se prolonge en bravos scandés, celui de Patrick Zielke soulève une clameur presque physique. Le chef fait lever ses cordes en boyau, ses cors anciens, ses timbaliers, et l’on comprend que c’est aussi une aventure de quatre années que la salle salue ce dimanche soir, un pari tenu, une conviction menée jusqu’au bout. La lumière remonte enfin, à regret, sur un théâtre qui semblait vouloir prolonger encore le sortilège.
Le Crépuscule des dieux de Richard Wagner, version de concert. Direction musicale de Kent Nagano. Avec Young Woo Kim, Åsa Jäger, Patrick Zielke, Johannes Kammler, Sophia Brommer, Daniel Schmutzhard, Annika Schlicht, Ania Vegry, Ida Aldrian, Eva Vogel, Jasmin Etminan, Marie-Luise Dreßen, Valentina Farcas. Dresdner Festspielorchester et Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie et Chor der KlangVerwaltung. Chanté en allemand, surtitré en français et en anglais. Durée, 4 h 30 avec deux entractes. Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris. Représentation unique le dimanche 13 septembre 2026 à 17 h.




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