Le vers de Racine retrouvé, et un amour d’hommes élevé à la hauteur du mythe
Jean-Marie Besset offre l’alexandrin à un prince prussien qui rimait en français, et le rang de héros à l’ami que son père fit décapiter. Dans Katte, tragédie que Frédérique Lazarini met en scène au Théâtre Lucas-Paumier, deux partis pris engagent une idée entière de l’art dramatique
Le vers, langue natale d’un roi
Composer en alexandrins en 2026 passe volontiers pour une coquetterie d’antiquaire. Pour Katte, le choix relève de la restitution. Le futur Frédéric II pensait, écrivait et rimait en français ; ses odes et ses épîtres, imprimées dans les Œuvres du philosophe de Sans-Souci, étaient soumises à Voltaire, chargé d’en polir la prosodie. L’hôte du roi en plaisantait lui-même, disant blanchir le « linge sale » de son maître. En faisant parler le jeune prince en alexandrins, ce vers qui fut le sien, le dramaturge lui rend sa propre voix.
Sur le plateau, le vers prend corps. Douze syllabes, deux hémistiches, la régularité de l’alexandrin épouse le pas martelé des grenadiers de Potsdam, tandis que ses enjambements et ses respirations laissent passer le chant de la flûte que Johann Joachim Quantz enseignait à l’héritier, à l’insu du père. Le même vers bat ainsi la cadence du roi et porte la mélodie du fils. Valérian Geay, qui incarne le prince, lui prête sa fougue et son humour. La césure, cette entaille franche au cœur de chaque ligne, doit son nom au latin caedere, trancher, et prend, à mesure que la pièce avance vers Küstrin, l’allure d’un présage, celui du glaive.

Une gloire rendue aux amants
Le théâtre classique français connaissait ces tendresses entre hommes, mais les drapait dans l’amitié. Oreste ouvre Andromaque en saluant « un ami si fidèle », et l’on a pu lire sous ce terme pudique toutes les ferveurs que la bienséance du temps tenait en respect. Vers 1592, l’Angleterre avait osé davantage. L’Édouard II de Christopher Marlowe montre un roi épris de son favori, Gaveston, et qui finit assassiné. Jean-Marie Besset reprend les codes de la grande tragédie pour célébrer ce qu’elle taisait.
L’amour des deux jeunes gens reçoit ici ce que la scène classique réservait à ses héros, la gloire. Le lieutenant meurt en personnage cornélien, dévoué et inébranlable jusqu’au dernier souffle, maître de sa mort, plus grand que le souverain dont l’arrêt le frappe. Le pouvoir l’emporte sur l’amour, l’homme triomphe par sa constance, et c’est lui, l’officier resté dans l’ombre de l’histoire, dont le nom intitule la pièce, en lieu et place du futur Frédéric le Grand. Ce titre dit assez le dessein de l’auteur, désireux de célébrer, au sens presque liturgique du mot, un amour entre hommes en lui accordant le rang des preux et la mémoire des martyrs.
Dans la crypte familiale de Wust, non loin de Tangermünde, sur la rive droite de l’Elbe, le cercueil de bois nu de Hans Hermann von Katte repose parmi les sarcophages de grès et de marbre de sa lignée, dans ce caveau que Theodor Fontane visita au XIXe siècle. La pièce lui élève un second tombeau, de vers celui-là, digne de son sacrifice. Près de trois siècles après l’échafaud de Küstrin, l’alexandrin, longtemps gardien de la litote, se fait l’organe d’un amour enfin déclaré.
Katte, de Jean-Marie Besset
Mise en scène : Frédérique Lazarini
Avec Tom Mercier (Hans Hermann von Katte), Valérian Geay (le prince Frédéric), Philippe Girard (le roi Frédéric-Guillaume Ier), Marion Lahmer, Marie-Christine Letort, Thomas Paulos et Stéphane Valensi
Scénographie : Régis de Martrin-Donos
Lumières : Didier Brun
Son : François Peyrony
Costumes supervisés par Jean-Marie Besset, robes créées par Emmanuel Courau, réalisation des costumes : Laurence Cucchiarini
Théâtre Lucas-Paumier, 15 rue du Retrait, 75020 Paris
Du 1er octobre au 22 novembre 2026, du jeudi au samedi à 21 h, le dimanche à 14 h, relâche les 16 et 17 octobre
Durée : 1 h 45
Le texte est publié par L’avant-scène Théâtre




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