La passion à l’état brut
Au 13E Art, Indigo Productions s’empare du mythe shakespearien pour en extraire la quintessence tragique. Très intimiste, cette création chorégraphique épure totalement le drame de Vérone, privilégiant l’intensité des corps et la violence des émotions. Dans un dispositif scénique minimaliste, la rencontre amoureuse se déploie comme une fulgurance physique, où chaque geste porte le poids d’une fatalité annoncée.
Tamara Fernando incarne le rôle-titre et signe également la chorégraphie du spectacle. Cette double casquette aurait pu fragiliser la proposition, mais la danseuse impose d’emblée une présence magnétique. Sa Juliette échappe aux canons éthérés pour incarner une jeune femme de chair, habitée par un désir aussi radical que sa détermination. Les duos avec Roméo dévoilent une remarquable complémentarité des énergies, où tension érotique et urgence existentielle rivalisent de puissance. La chorégraphe sculpte dans l’espace des trajectoires amples et déterminées, traduisant par le mouvement cette soif d’absolu qui consume les amants maudits.
Face à elle, Pierre d’Haveloose livre une performance d’une belle maturité artistique. Son interprétation du jeune Montaigu fuit tout romantisme mièvre pour dévoiler un personnage déchiré entre fougue juvénile et conscience tragique. Le danseur déploie une virtuosité technique au service d’une vérité émotionnelle rare, alternant explosions d’énergie et moments de suspension fragile. Ses solos possèdent cette qualité d’abandon contrôlé qui signe les grands interprètes, capables de se laisser traverser par l’émotion sans jamais perdre la maîtrise du geste.

Une relecture chorégraphique minimaliste et charnelle
La partition chorégraphique puise dans un vocabulaire contemporain affûté, mêlant contact, improvisation et phrases dansées structurées. Les portés inventifs explorent toutes les possibilités de la relation amoureuse, de la tendresse à la possession. Clïmax apporte sa voix à cette proposition, portant les fragments du texte shakespearien avec une force qui dialogue avec la danse sans jamais l’étouffer. Sa présence vocale enrichit la dimension dramatique du spectacle, créant un contrepoint sensible à l’expression purement corporelle des danseurs.
Les vidéos de Matthew Totaro, qui a participé à la chorégraphie, s’intègrent parfaitement au récit auquel elles donnent une remarquable vitalité. La musique de Fabrice Aboulker accompagne cette exploration gestuelle, créant une atmosphère sonore enveloppante qui contraste avec la densité dramatique de la représentation.
L’écriture du mouvement atteint son apogée dans le deuxième tiers du spectacle, où la narration s’efface devant la pure poésie gestuelle. Toutefois, la dernière partie peine quelque peu à maintenir cette ferveur initiale sans entamer la valeur d’ensemble d’un spectacle qui réussit le pari d’une relecture intime et corporelle du chef-d’œuvre shakespearien.
Philippe Escalier – Photos © Matthew Totaro





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