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Le Guide du parfait gentleman assassin

Huit héritiers à supprimer, un comédien pour les incarner tous, et la salle de la rue de Montpensier qui rit du premier au dernier cadavre

Le Guide du parfait gentleman assassin s’ouvre sur un condamné écrivant ses mémoires au fond de sa cellule, la plume alerte et la conscience parfaitement sereine. Ainsi commence, au Théâtre du Palais-Royal, la soirée la plus délicieusement immorale de cette fin d’été. Depuis le 21 août, la salle de la rue de Montpensier abrite un traité de savoir-vivre où le poison figure au chapitre des bonnes manières, et l’on en ressort avec cette gaieté légèrement coupable que procurent les crimes bien exécutés.

L’argument se divulgue rapidement : un jeune homme sans le sou apprend qu’un titre de comte et une fortune considérable lui reviennent, huit héritiers seulement le séparant de son dû. Il entreprend, avec une politesse exquise et une franche détermination, de dégarnir l’arbre généalogique.

L’histoire a de la bouteille. Roy Horniman publie en 1907 Israel Rank : The Autobiography of a Criminal, chronique d’un arriviste méthodique dont le cinéma anglais tire en 1949 un chef-d’œuvre de cruauté souriante, Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets), où Robert Hamer confie à Alec Guinness les huit membres de la famille d’Ascoyne à éliminer. Broadway s’en empare en 2013, livret et lyrics de Robert L. Freedman, musique de Steven Lutvak, et remporte l’année suivante le Tony Award de la meilleure comédie musicale, parmi quatre récompenses. Stéphane Laporte a fait passer l’ensemble au français, et sa version conserve intacte cette insolence de l’Angleterre d’Édouard VII, qui consiste à commettre l’irréparable sans jamais se départir d’un certain flegme.

Le Guide du parfait gentleman assassin, une machinerie de théâtre qui se passe d’écran

Virginie Lemoine règle cette horlogerie avec une inventivité qui laisse pantois. Chaque meurtre appelle un lieu, un climat, une géographie, et la scène du Palais-Royal les fabrique à vue, par la grâce des décors de Grégoire Lemoine, des lumières de Mehdi Izza et d’une troupe qui déplace les mondes en trois pas de côté. On passe d’un manoir glacial à une chapelle, d’un salon londonien à un lac gelé, sans que jamais le tout-écran vienne suppléer l’imagination. Le spectateur voyage, littéralement, et cela doit tout à l’artisanat du plateau. Les costumes d’Axel Boursier, taillés dans l’Angleterre de 1906, achèvent de composer un tableau où l’élégance rend le crime encore plus drôle.

La direction musicale de Charlotte Gauthier, secondée en alternance par Arnaud Tibère-Inglese, Delphine Dussaux et Benjamin Pras, tient trois musiciens qui sonnent comme une fosse entière. Les chorégraphies de Mariejo Buffon ramènent l’âge d’or de la comédie musicale américaine, celle des claquettes et des ensembles lumineux, avec une légèreté qui ne retombe jamais.

Benoît Cauden, huit fois assassiné

Le clou du spectacle porte un nom. Benoît Cauden endosse à lui seul la totalité de la famille à supprimer, les hommes comme les femmes, et opère ses métamorphoses à une vitesse qui tient du prodige. Il est tour à tour révérend hautain, dame patronnesse égocentrique, athlète imbécile, vieille tante, chaque figure dotée d’une voix, d’une démarche, d’un ridicule propre, chacune emportée par un trépas plus désopilant que le précédent. Le comédien, que l’on avait applaudi en Léo Bloom dans Les Producteurs, confirme ici un abattage burlesque, une science du minutage et une virtuosité qui sidèrent. Les scènes de meurtre sont d’une drôlerie irrésistible, et la salle, complice, découvre chaque nouvelle victime comme un enfant son cadeau de Noël.

Gaëtan Borg, que l’on avait vu, l’hiver précédent, dans la peau de Bobby, le célibataire new-yorkais de Company, signé Sondheim, à l’Opéra Grand Avignon, assume son rôle d’héritier calculateur avec un brio parfaitement dosé, gardant à ce charmeur sans scrupules l’innocence de façade qui fait tout le sel de la fable. Sa voix claire, son aisance de plateau et son art de prendre la salle à témoin installent une connivence immédiate, et chacune de ses chansons scelle un peu davantage le pacte avec le public. Autour de lui, Camille Nicolas, Emma Brazeilles, Sandrine Montcoudiol, Carole Deffit, Anne-Laure Triebel, Rachel Pignot, Guillaume Beaujolais, Jérémy Petit et Hervé Lewandowski forment un ensemble d’une homogénéité rare, chanteurs autant que comédiens, capables de tenir un contrechant en toutes circonstances. Voilà onze interprètes capables de peupler tout un royaume.

Stéphane Laporte, qui porte ce projet depuis l’origine, se surpasse. Passé maître dans l’art de la traduction et de l’adaptation, il ne s’y cantonne pourtant pas. Deux comédies musicales originales portent sa signature, l’inoubliable 31, couronnée en 2017 du meilleur livret aux Trophées de la comédie musicale, et l’excellent Exit, créée en 2021 au Théâtre de la Huchette, toutes deux coécrites avec Gaëtan Borg. Il trouve ici la note juste, drôle et piquante que réclame ce boudoir criminel. Lui qui n’a jamais eu son pareil pour loger une malice dans une rime s’amuse visiblement beaucoup, et entre deux couplets bien troussés, le voici célébrant l’amour entre hommes et s’interrogeant, avec une fausse candeur, sur l’utilité décidément indispensable, en tous domaines, du sexe masculin. La salle rit de bon cœur, et savoure l’allusion élégante dont l’auteur possède le secret. Rien ici ne pèse, rien ne moralise, et cette belle légèreté est bien la marque des grandes comédies.

Vient la chute que nous vous laisserons découvrir. Sachez juste qu’entre les deux fins que Robert Hamer avait imaginées, en 1949, l’une pour l’Angleterre et l’autre pour l’Amérique, moins indulgente avec le crime, Stéphane Laporte a tranché. Ce faisant, il n’a pas oublié ce que le Palais-Royal, où il est accueilli, doit à Georges Feydeau, qui y créa Un fil à la patte en 1894. Le rideau tombe et le public reconnaissant applaudit à tout rompre. Rarement succès aura été si justement mérité.

Philippe Escalier


« Le Guide du parfait gentleman assassin », d’après A Gentleman’s Guide to Love and Murder, livret et lyrics de Robert L. Freedman, musique et lyrics de Steven Lutvak, inspiré du roman de Roy Horniman. Adaptation française de Stéphane Laporte. Mise en scène de Virginie Lemoine, assistée de Laury André. Direction musicale de Charlotte Gauthier, en alternance avec Arnaud Tibère-Inglese, Delphine Dussaux et Benjamin Pras. Chorégraphie de Mariejo Buffon. Décors de Grégoire Lemoine. Costumes d’Axel Boursier. Lumières et vidéo de Mehdi Izza. Avec Gaëtan Borg, Benoît Cauden, Camille Nicolas, Emma Brazeilles, Sandrine Montcoudiol, Carole Deffit, Anne-Laure Triebel, Rachel Pignot, Guillaume Beaujolais, Jérémy Petit et Hervé Lewandowski. Musiciens, en alternance, Nicolas Fargeix, François Chambert, Vincent Boisseau, Raphaël Aubry, Benjamin Fabre et Antoine Züng Pham. Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris. Du mardi au samedi à 20 h 30, jusqu’au 20 décembre 2026. Durée, 1 h 50 plus entracte.

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