Un Chant de Noël

Le très attachant « Chant de Noël » de Charles Dickens nous est offert sous une forme musicale à l’Artistic Théâtre. Cette histoire à la moralité touchante, tourne au conte de fées, laissant enfants et adultes sur un nuage !

L’avare imaginé par Charles Dickens est, pour les Anglo-Saxons, aussi célèbre que notre Harpagon national. Ebenezer Scrooge puisqu’il s’agit de lui, marquera si bien les esprits qu’il donnera naissance, quelques décennies plus tard, au fameux Oncle Picsou
Quel magnifique repoussoir ! Grand vieillard au cœur sec, Ebenezer Scrooge a tout sacrifié sur l’autel de la fortune. Il accumule deux choses : les espèces sonnantes et trébuchantes et les tares. Et il ne faudrait pas compter sur Noël pour l’attendrir. Pour chasser le naturel, rien de tel que le surnaturel ! L’apparition d’un esprit, (incarnation de sa conscience enfin réveillée), et sa joyeuse et terrifiante cohorte d’acolytes, va parvenir à l’ébranler en usant d’une imparable méthode : lui proposer un retour vers le futur et lui laisser entrevoir la fin de sa vie. Mis en face d’une terrible réalité, sa mort solitaire et misérable, Ebenezer Scrooge va enfin laisser parler les bons sentiments qu’il a trop longtemps étouffés. En sauvant le jeune enfant malade de son employé, que la pauvreté, conséquence directe de sa pingrerie, a condamné.

Talents êtes-vous là ? La réponse est assurément oui ! La réussite est au rendez-vous grâce d’abord à l’association d’un trio de choc : Éric Chantelauze au livret (bien épaulé par Julien Mouchel et Vincent Merval), Samuel Sené à la mise en scène, et excusez du peu, Michel Frantz à la musique. Tous secondés par l’ingéniosité d’Harold Simon à la création vidéo et les chorégraphies inspirées voire endiablées d’Amélie Foubert.
C’est aussi le résultat d’une distribution irréprochable. Vincent Morisse, dans le rôle principal, Julie Costanza en esprit espiègle et déterminé, June Van der Esch, Inès Amoura et enfin, trois rôles masculins admirablement tenus par Régis Olivier, Mehdi Vigier et Julien Ratel. On ne peut que s’incliner et applaudir l’homogénéité d’une troupe toujours au diapason et parfaitement convaincante.


La qualité de ce spectacle, dont le côté vivant est accentué par la présence de quatre musiciens sur scène, lui permet d’être vu par un public de tous âges, y compris les très petits. Pour les plus grands, le happy end et le côté joyeux et léger du spectacle auquel personne ne résistera, ne les empêchera pas d’être interpelés par la dimension sociale et morale, inhérente à toute l’œuvre du grand Dickens. Autant de raisons de se laisser aller, et avec quel plaisir, aux songes de cette nuit d’hiver !

Texte et photos : Philippe Escalier, tous droits réservés

Artistic Théâtre : 45 bis, rue Richard Lenoir 75011 Paris
Samedi à 18 h, dimanche à 11 h, mercredi à 14 h ; Durant les vacances, jeudi et vendredi à 14 h – 01 43 56 38 32

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La Machine de Turing

Génie des mathématiques, Alan Turing a apporté une contribution majeure à la victoire des alliés durant la seconde guerre mondiale. Son exploit ne sera connu que des décennies après sa mort, causée par la condamnation de son homosexualité. Benoît Solès a voulu apporter sa pierre à la réhabilitation de cet homme hors du commun, aux immenses mérites longtemps ignorés. Il le fait dans « La Machine de Turing », une pièce jouée au théâtre Michel, d’une intensité et d’une sensibilité qui forcent l’admiration.

Dés 1938, bien conscients des dangers que représentent les nazis, les Britanniques veulent découvrir le code allemand, qui change tous les jours, protégé par les redoutables complexités de la machine Enigma. Pour cela, il font appel à Alan Turing, un grand mathématicien, passionné par la cryptanalyse. Turing conscient de l’immensité de la tâche, élabore une machine, l’ancêtre de l’ordinateur, capable d’effectuer un grand nombre de calculs dans un minimum de temps. À force de ténacité et d’intelligence, il finit par réaliser l’impossible : casser Enigma. Une victoire qui aidera grandement à la victoire des alliés.
Parce qu’il fallait que cet exploit reste secret, l’espionnage et les tensions est-ouest obligent, personne ne saura, après guerre, la dette que l’humanité à contracté envers le savant. Pire encore, une rencontre peu heureuse avec un jeune serveur, dénué de scrupules, l’amène à voir son homosexualité découverte par les autorités et tomber, comme Oscar Wilde soixante ans plus tôt, sous le coup de la loi de 1885. La justice lui laisse alors le choix entre la prison et la castration chimique. Il choisit la seconde alternative pour continuer ses recherches. Mais ce traitement inhumain va le diminuer et le transformer. Cet athlète qui réalisait des temps remarquables au marathon ne supporte pas la déchéance physique. Comme Blanche-Neige qu’il avait découvert au cinéma dans son enfance et qui l’avait fasciné, il s’empoisonne avec une pomme enduite de cyanure, en 1954. Une pomme croquée qui renvoie immanquablement à la célèbre marque informatique née plus tard à Cupertino.

Il est impossible de ne pas être horrifié en faisant le parallèle entre ce qu’Alan Turing a fait pour le monde et ce qu’on lui a fait subir en retour. Conscient de cette injustice, Benoît Solès a voulu réhabiliter mais aussi donner vie à ce héros de la seconde guerre mondiale au destin brisé, dont les travaux, s’ils avaient lieu aujourd’hui, seraient récompensés par le Nobel. Il le fait avec beaucoup de sensibilité et d’humour. Son interprétation lui permet d’incarner un Alan Turing auquel nous croyons, compliqué et perdu, aux réactions un peu enfantines comme parfois les surdoués peuvent en avoir, avec un esprit si rapide que les mots ont du mal à suivre et s’entrechoquent dans un bégaiement touchant, preuve sonore d’un certain mal-être. À quoi s’ajoute un humour où l’on ressent un besoin de se rapprocher des autres. Différent du fait de son intelligence, Turing l’était aussi par sexualité. Toutes choses qui ne pouvaient que le rendre hors norme. Celui qui passait aux yeux des autres, au mieux comme un original, n’eut qu’un seul amour, une passion incandescente partagée avec Christopher, rencontré au collège, passionné comme lui par la science et les chiffres, qui fut emporté jeune par la maladie, le laissant seul, désemparé et marqué à vie.
Caractérisé par ses fulgurances intellectuelles et ses failles personnelles, Alan Turing revit sous nos yeux grâce au texte précis et riche de Benoît Solès, centré sur les dernières années de sa vie. Avec son complice Amaury de Crayencour qui interprète brillamment deux personnages, on refait, avec l’enquête de police et quelques flash-back, l’essentiel du parcours de vie du génie britannique. Le duo de comédiens fonctionne magnifiquement et donne quelques moments d’émotion d’une grande force, soutenus par la mise en scène subtile de Tristan Petitgirard, jouant si bien avec les années, les images et les allusions diverses. Une belle leçon de vie, de tolérance et d’Histoire expliquant l’engouement du public pour cette « Machine de Turing » découverte pour la première fois lors du festival d’Avignon 2018 et qui continue à fonctionner avec un succès dont on ne peut que se réjouir.

Philippe Escalier – Photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre Michel : 38, rue des Mathurins, 75008 Paris
Du mardi au samedi à 21h ; matinée le dimanche à 16 h
01 42 65 35 02 – http://www.theatre-michel.fr  

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photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.

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photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.

 

 

Le récit poétique, mais pas chiant, d’un amoureux en voyage

Créer un univers et des personnages, interpréter avec brio et une bonne dose de folie, narrer une aventure en se jouant des mots avec gourmandise, manier l’humour en maître, tel est l’exploit réussi par Marc Tournebœuf dans son dernier spectacle, un seul en scène aussi désopilant que surprenant.

Même Molière qui écrivait dans son « Misanthrope », « Il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire » ne pourra nous retenir d’affirmer à quel point nous avons ri à l’écoute de ce texte et combien nous admirons l’interprétation magistrale d’un jeune comédien surdoué, assez fou et suffisamment sûr de lui pour écrire, à vingt-trois printemps, un troisième opus, un seul en scène d’une tenue exemplaire, où, de surcroit, il se paie le luxe de nous faire rire, à gorge déployée, le plus souvent à ses dépens.
De quoi retourne-t-il ? L’auteur raconte un coup de foudre qui le pousse à rejoindre sa dulcinée en terre portugaise et à vivre là-bas une aventure qui se terminera par une rupture. L’histoire est-elle vraie ou le fruit de son imagination ? La question importe peu, on ne demande pas à la fin du spectacle au magicien de nous livrer ses secrets de fabrication. On se contente de partir en rêvant, envouté par le mystère fascinant de ses tours de passe-passe.
Auto-dérision, petits détours par la littérature, allusions historiques, mini cours de syntaxe et de géographie, calembours et allitérations, esquisses fines de personnages croquignolets, ce texte de Marc Tournebœuf, par sa richesse, ressemble à un roman à épisodes, aussi bien écrit qu’imaginatif, nous invitant au voyage (et à l’amour fou) tout en nous berçant d’anecdotes hilarantes. Et personne ne songera à l’accuser de pérorer tant l’humour est omniprésent, servant de base liante aux nombreux ingrédients du récit, nous montrant à quel point le jeune auteur sait prendre de la distance et de la hauteur, pour notre plus grand bonheur ! La mise en scène de Grétel Delattre apporte l’inventivité permettant de nourrir son énergie débordante et de faire de ce texte un vrai spectacle. On trouvera bien dans « Le récit poétique, mais pas chiant, d’un amoureux en voyage » quelques petits défauts véniels de jeunesse (deux très courts passages qui s’octroient un peu de facilité, détails qui d’ailleurs passeraient inaperçus si l’ensemble n’était si remarquable). Le potentiel de l’artiste nous permet d’être certain qu’ils seront bien vite gommés.
L’auteur de cette critique finira en vous disant de bien retenir le nom de Marc Tournebœuf, et ce, d’autant plus volontiers que l’originalité de son patronyme est une assurance contre l’oubli. Et ne manquez, sous aucun prétexte, ses prochains passages sur scène.
À suivre !

Texte et photos : © Philippe Escalier

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Les Sourds-Doués : « Sur un malentendu »

Les Sourds-Doués sont quatre instrumentistes classiques venus nous proposer un voyage à travers un pot-pourri de musiques prétexte à facéties, le tout dans un bel univers de finesse et de poésie. L’on accroche !

Ils ont pour point commun d’avoir fait les meilleures conservatoires, d’être virtuoses d’un instrument à vent et de vouloir faire vivre la musique, toutes les musiques, avec une bonne dose d’humour. Musiciens, acteurs, capables de jouer les magiciens, ils ont su créer un univers un peu déjanté, rappelant celui des grands films muets, ceux là mêmes où l’on n’entendait aucune parole, où l’accompagnement musical venait se juxtaposer à l’interprétation. Dans « Sur un malentendu », chacun d’eux campe un personnage, joue un rôle et une partition pour nous faire participer à une histoire toute en sensibilité et en drôlerie. Le public adhère dès les premières notes, s’amuse et applaudit tout en reconnaissant, avec une certaine délectation, les morceaux interprétés. Musique classique, jazz, tubes de la chanson ou musique de films, notre quatuor a choisi l’éclectisme. Le mariage entre le son et le l’humour est parfaitement réussi. Aucune fausse note, rien n’est pesant, on nage dans un univers léger et subtil, saupoudré par une pincée de folie rendant l’ensemble irrésistible. Le spectateur se laisse entrainer de bonne grâce dans ces épisodes pleins de fantaisie. En chemises noires et cravates oranges, Adrien Besse, Pierre Pichaud, Nicolas Josa, François Pascal, auxquels vient s’adjoindre, en alternance, Colin Peigné, nous offrent un moment musical d’une grande pureté et nous font rire sans jamais se départir d’une touchante élégance. Leur interprétation, portée par la mise en scène subtile de Pierre Cachia, visiblement à l’unisson avec ses quatre musiciens désopilants, ne laisse prise au moindre bémol critique. Quand la musique et le spectacle se rejoignent dans un moment aussi joyeux et enchanteur, il ne nous reste plus qu’à savourer et à dire bravo en réclamant un bis !

Texte et photos : Philippe Escalier, tous droits réservés

Théâtre Trévise : 14, rue Trévise 75009 Paris
Tous les lundis à 19 h 30

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La Commission des destins

Marc Tourneboeuf et Martin Campestre, deux bêtes de scène, jouent dans un spectacle construit essentiellement à base de jeux de mots, d’allitérations, ponctués de quelques alexandrins et de joyeuses facéties. Le tout avec une énergie débordante et un humour dévastateur capable de tenir l’auditoire en haleine de bout en bout.

Pour une surprise, c’est une surprise ! Voici deux (très) jeunes comédiens sortis du Cours Florent ayant décidé de monter leur propre spectacle. Leur fond de commerce est le jeu de mots et le calembour. En évitant tous les pièges du genre (facilité, vulgarité), Marc Tourneboeuf et Martin Campestre réussissent le tour de force d’éblouir. Mieux, ils se montrent capables d’alterner les styles, passant du texte à l’expression corporelle, à travers la scène et la vidéo. Tout en gardant leur personnalité (forte et affirmée), les deux artistes nous font penser au meilleur de quelques-uns de nos plus grands comiques. Bref, l’on se demande ce que ces deux saltimbanques classieux pourraient ne pas savoir faire ?
La seule finesse du texte de Marc Tourneboeuf (auteur prometteur!) qui se hisse au niveau des grands maîtres du genre (Raymond Devos, Vincent Rocca ou Stéphane De Groodt) mérite notre visite. Nous voici, dès les premières secondes, emportés dans un malestrom verbal. Visiblement, le spectateur se délecte sans interruption, les deux artistes ayant su nous éviter de passer des jeux de mots aux maux de tête. L’on reste ébahi par la forme très élaborée de « La Commission des destins » qui nous permet d’être surpris à chaque instant, nous ne sommes pas dans un alignement de sketches mais bien dans une histoire brillamment imaginée et élaborée. Si l’on excepte quelques très courtes baisses d’intensité (bien normales vu le rythme et le niveau atteints dés le départ), c’est bien un petit bijou que Marc Tourneboeuf et Martin Campestre nous proposent. Embarqué dans leur virevoltante aventure débouchant sur la question très sartrienne : est-on libre ou conditionné ?, posée avec le sérieux et surtout la légèreté qui conviennent ici, l’auditoire jubile. L’on sort du théâtre heureux et rafraîchi, bien décidé à suivre les prochaines aventures artistiques de ces deux jeunes comédiens au talent protéiforme.

Texte et photos © Philippe Escalier

Théâtre Tremplin : 7, rue du bon pasteur 84000 Avignon
À 15 h 30 – 04 90 85 05 00

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La Cigale sans la Fourmi

Jean de la Fontaine et ses plus célèbres fables font l’objet d’un détournement musical et humoristique signé Stéphane Laporte et Gaëtan Borg qui est juste…fabuleux ! L’équipe des comédiens qui nous permet de partager cette douce folie pleine d’originalité est à la hauteur et remplit de joie les spectateurs de tous âges du Collège de la Salle en Avignon.

Depuis plus de trois siècles, les écoliers apprennent sagement La Fontaine. Ses animaux font partie du bestiaire commun et font la joie de tous, offrant, au passage des leçons de morale, aussi sages qu’universelles. Comment s’étonner dès lors que les stars du plus célèbre des zoos aient envie de s’évader et de visiter un monde moins moral et plus jubilatoire ? Voici que la cigale disparait pour réapparaitre dans un monde souterrain où l’on vit (enfin!) comme l’on veut, en se souciant de dame morale comme d’une guigne ! Mais la fourmi ne l’entend pas de cette oreille et mobilise les copains tortue, renard, grenouille et lièvre pour faire revenir l’excentrique dans le droit chemin. Avec beaucoup de subtilité, les épisodes cocasses s’enchainent et si les animaux gardent leur principales qualités, attendez-vous à les découvrir sous un angle bien différent de celui auquel vous êtes habitués. D’autant que, pour faire vivre cette fable inattendue, iconoclaste et irrésistible, le meilleur de la comédie musicale est mis en scène par Marina Pangos. Cloé Horry, Vincent Gilliéron, Simon Heulle, Camille Nicolas, Angélique Rivoux et Jacques Verzier font assaut de talent pour donner à leur personnage, leur voix, leur sensibilité et leur drôlerie. Autre tour de force des magiciens que sont Stéphane Laporte et Gaëtan Borg, l’écriture de leur texte, mis en musique par Julien Goetz, est à double entrée et convient aussi bien aux parents qu’aux enfants qui ne pourront que survoler les allusions croquinolesques et subtiles à destination d’oreilles un peu moins chastes.
Pour nous, « La Cigale sans la Fourmi », l’une des révélations du Off d’Avignon 2018, pourrait être sous-titré « Délices au pays des merveilles » ! Avec ces auteurs et cette troupe, le chemin de l’école (ou du collège) se reprend avec un plaisir non dissimulé et jamais le spectacle n’aura été aussi vivant et musical !

Texte et photos : Philippe Escalier

Collège de la Salle : 3, place Pasteur 84000 Avignon
Tous les jours à 15 h 10 – 04 90 83 28 17

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Suite française

L’œuvre et le destin d’Irène Némirovsky, en particulier « Suite française » méritaient le meilleur. C’est bien ce que proposent Virginie Lemoine et Stéphane Laporte à l’origine d’une adaptation fidèle et passionnante, créée pour la première fois dans le Off d’Avignon, au théâtre du Balcon, avec une troupe, en tous points magnifique.

Irène Némirovsky, nait en 1903 à Kiev. La révolution russe la pousse, avec sa famille, vers l’exil. Baignée de culture française depuis son enfance, elle finit par s’installer à Paris, s’inscrit à la Sorbonne avant de publier ses premiers livres. Son dernier opus, « Suite française », inachevée, du fait de sa déportation en 1942 à Auschwitz où elle meurt du typhus, a la particularité d’être le seul roman à recevoir un Prix, (le Prix Renaudot) à titre posthume. Dans ce récit, inscrit dans la terrible actualité de la défaite, elle entreprend un tableau du début de l’occupation, à travers la vie d’une famille. Le fils est prisonnier en Allemagne, la mère vit avec sa belle-fille qu’elle ne semble pas porter dans son cœur. Arrive un officier de la Wehrmacht qui réquisitionne la demeure. On se prend à penser au « Silence de la mer » de Vercors, la belle-mère considérant que parler à un allemand revient à trahir sa patrie. La belle-fille, que son mari, délaissait pour une maîtresse, est sensible à la présence de l’officier dont elle tombe amoureuse, sans s’abandonner pour autant. L’ensemble des personnages permet une fresque intimiste, ciselée, qui décrit parfaitement la déchirante bataille entre les élans du cœur et du devoir, dans cette époque terrible. Si le texte, tout en finesse, s’attache aux personnes et aux petits détails, son sens en est bien universel. Le drame est partout présent, « j’écris sur de la lave brulante » disait Irène Némirovsky et pourtant, l’humour n’est jamais loin. Les mots toujours simples sont d’une beauté et d’une précision exemplaires. Une richesse du propos soutenue par la mise en scène très efficace, vivante et subtile de Virginie Lemoine et le jeu de comédiens merveilleux. Florence Pernel est parfaite en belle-fille douce et déchirée, Béatrice Agenin, impériale en belle-mère inflexible, Christiane Millet incarne une vicomtesse truculente, qui se pose en altruiste, prenant bien soin de ne jamais s’oublier. Emmanuelle Bougerol est juste, expressive, délicate comme toujours, dans son rôle de domestique. Coté masculin, Samuel Glaumé est un officier allemand, mélomane (jouant une musique signée Stéphane Corbin), déchiré, tout en retenue et Cédric Revollon un révolté, jaloux et bouillonnant. Deux personnages dont on sent bien qu’ils ont entamé un combat avec la mort dont ils ne sortiront pas vainqueurs. « Suite française » nous convie à un rendez vous avec l’intensité et l’émotion. Personne ne voudra le manquer !

Philippe Escalier

Théâtre du Balcon : 38, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
Tous les jours à 19 h – 04 90 85 00 80

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Les Demoiselles du K-barré

Le OFF d’Avignon ne manque pas de pépites. Aussi inventif que festif, « Les Demoiselles du K-barré », un cabaret déjanté, imaginé par Pauline Uzan, a tout pour nous séduire. On a beaucoup aimé cette troupe de quatre artistes qui met, dans la douceur, le feu à L’Arrache-Cœur.

Pas simple de s’attaquer au thème du cabaret. Beaucoup y ont laissé des plumes ! Pauline Uzan a décidé de s’emparer du genre mais pour casser les codes. Mission accomplie. Avec « Les Demoiselles du K-barré », elle a créé un spectacle bourré d’humour, cravaché par une bonne dose de dérision, biberonné à la folie et charpenté par une construction irréprochable. Rien n’est laissé au hasard, ce spectacle, indubitablement pro, est galvanisé par une générosité incroyable : la troupe a visiblement décidé de donner le meilleur au public. Aux côtés de Vanessa Ghersinick et Roxane Merlin, Pauline Uzan, qui assure aussi la mise en scène, nous donnent une vision de la femme, séductrice, dominatrice, mais aussi fragile et surtout, délivrée des canons sévères et restrictifs de la froide beauté classique. Nous assistons à un festival de charme d’autant plus dévastateur qu’il est empli d’humour. Les quatre artistes se moquent de tout et surtout d’eux-mêmes. Au milieu de ces trois filles à fort caractère, jouant les aguicheuses comme personne, Harold Simon est loin d’être perdu ! Un peu tyrannisé au départ, (l’homme objet, quelle tentation !), il incarne le partenaire idéal. Sexy, souriant et dynamique, (visiblement doué et en rien, prisonnier d’un physique avantageux), le jeune comédien, si expressif, apporte sa part de fraicheur. Il joue le jeu avec autant de force et de ferveur que ses trois partenaires. Tous quatre sont parfaitement à l’unisson. La salle est le cinquième acteur de ce spectacle original et décoiffant. Elle participe et réagit tout du long et finit en envahissant la scène pour danser avec la troupe. Il n’est pas de spectacle réussi sans échange. Il est ici parfaitement au rendez-vous. Le public vote avec ses mains…et ses pieds, les trainant au maximum pour quitter la salle.

Texte et photos : Philippe Escalier

L’Arrache-Cœur : 13, rue du 58e R.I. 84000 Avignon
Jusqu’au 29 juillet 2018  à 22 h 20

Relâches les 18 et 25 juillet –  04 86 81 76 97

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La Machine de Turing

Dans cette pièce d’une belle intensité, l’auteur Benoît Solès donne vie au mathématicien Alan Turing. Lors de cette création au festival OFF d’Avignon 2018, le public est au rendez-vous, visiblement heureux de plébisciter un travail aussi enrichissant que passionnant.

Parmi les hommes auxquels l’Humanité est redevable, Alan Turing figure en bonne place. Ce mathématicien britannique génial (le mot est faible) est non seulement le père de l’ordinateur mais il est en outre celui qui contribua à casser Enigma, le code ultra sophistiqué utilisé par l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Sans lui, le conflit eut été encore plus long et meurtrier. Il se trouve qu’après 1945, l’on ignora tout de ses mérites, le Secret Défense pesant comme une chape de plomb sur son travail et son incroyable exploit. En 1952, victime d’un cambriolage, une enquête de police met à jour son homosexualité. Un délit puni par la loi (il faudra attendre les années 2000 pour que disparaissent, outre-Manche, ces discriminations légales !). On place alors l’amoureux inconditionnel des chiffres, auquel pourtant la plus élémentaire gratitude aurait imposé d’élever des statues, devant un choix cruel : 2 ans de prison ou la castration chimique. Ne voulant pas être privé de ses livres et de ses recherches, il choisit la seconde option. Elle va détruire de l’intérieur ce grand sportif. Marathonien de haut niveau, Alan Turing se voit changer et décliner à grande vitesse. Pour fuir une vie qui ne pouvait que lui faire horreur, cet amoureux du film « Blanche-Neige » de Disney (qui l’avait tant marqué dans son enfance), choisit de croquer dans une pomme plongée au préalable dans du cyanure. La pomme et l’ordinateur, au passage, vous voyez le lien ? Ainsi finit l’un des plus grands cerveaux du XXéme siècle et il faudra attendre 2013 pour que la Reine le gracie à titre posthume.

L’objectif de réhabiliter Alan Turing au théâtre et de lui rendre hommage est hautement louable et nécessaire. Mais ce serait  insuffisant sans un texte précis et vivant, faisant revivre Alan Turing sous nous yeux, et l’interprétation forte et subtile qu’en font Benoît Solès et de son complice Amaury de Crayencour ni sans la mise en scène de Tristan Petitgirard. Ce dernier joue habilement avec les époques et les images, projetées ici dans des cases pouvant symboliser l’intelligence du héros malheureux ou encore un échiquier (qu’il connaissait bien) et sur lequel Turing n’a finalement été qu’une pièce majeure sacrifiée sur l’autel de l’Histoire. Le bond en arrière que « La Machine de Turing » nous propose de faire nous amène, non sans émotions, à réfléchir sur les aspects les moins reluisants de la condition humaine, heureusement compensés par la force de l’espoir et de l’esprit.

Philippe Escalier – photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre Actuel : 80, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
A 12 h 05 jusqu’au 29 juillet – 04 90 82 04 02

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Les Crapauds fous

Prendre un moment peu connu de la seconde guerre mondiale concernant les juifs de Pologne, en faire une comédie adossée à une réflexion sur le courage, l’objectif est ambitieux. Melody Mourey qui signe le texte et la mise en scène, n’a pas reculé devant la difficulté offrant un spectacle foisonnant et surprenant.
Nous sommes en Pologne en 1942. C’est en découvrant qu’un vaccin du typhus donne dans la foulée un test positif à la maladie (hautement contagieuse et mortelle) qu’un médecin, Eugene Lazowski, secondé par son meilleur ami, le docteur Stanisław Matulewicz, a l’idée de se servir de ce subterfuge pour placer sa ville en quarantaine et sauver 8 000 juifs, soit six fois plus qu’Oskar Schindler.
« Les Crapauds fous » (on vous laisse aller découvrir le pourquoi de ce titre), retrace cet épisode particulier avec une bonne dose d’originalité. Le résultat est très dynamique, avec quelques scènes assez irrésistibles, rendant le sujet attrayant malgré sa charge dramatique. Si l’équilibre entre comédie et émotion est, par moments, un peu difficile à trouver, du fait d’un jeu d’acteurs parfois trop poussé, (surtout au début), la pièce qui nous est proposée reste marquée par l’inventivité de la mise en scène qui permet à deux époques de se chevaucher et par la générosité des comédiens incarnant plusieurs rôles. L’Histoire et le spectacle vivant font ici un mariage heureux, qui, au delà du divertissement, rend hommage à ceux qui ont refusé de subir et qui sont sortis du rang, par altruisme et sens de l’honneur. Ce faisant, ils ont démontré que derrière les héros, se cachaient des gens ordinaires mais audacieux, prenant leur destin en mains, pour ne faire que leur devoir. Le spectateur est plongé dans ce passé récent et sombre par la meilleure des voies, celle où le rire est appelé en renfort pour décrire et combattre le pire.

Philippe Escalier

Théâtre des Béliers : 14bis, rue Sainte-Isaure 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21h et dimanche à 15 h – 01 42 62 35 00

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