Du conservatoire aux rues de Margherita di Savoia, en passant par The Voice, itinéraire d’un duo aussi atypique qu’attachant.
En juin, dans les Pouilles, un piano résonne en plein air à Margherita di Savoia. Au clavier, Tarik installe une introduction claire, d’une netteté qui évoque l’école classique. Puis entre la voix d’Amadè, un timbre chaud, légèrement voilé, porté par un phrasé nourri de jazz. Dans cet équilibre entre tenue et liberté apparaît déjà la singularité d’un jeune duo lillois invité au festival Salinstrada.
Deux mondes qui se reconnaissent
Tarik a grandi avec Frédéric Chopin, Franz Liszt et Wolfgang Amadeus Mozart dans une oreille, et les grandes voix du rap français et américain dans l’autre. Le Conservatoire de Lille lui a donné la rigueur du toucher et le sens des nuances ; le reste, il l’a puisé dans une culture musicale plus large, nourrie autant par la rue que par la salle de concert. Amadè vient d’un univers plus directement marqué par le R&B, le jazz, la soul et le hip-hop, et défend depuis l’enfance une vocation tenue avec constance. « J’ai voulu être chanteuse depuis le début », dit-elle simplement, encadrée aujourd’hui par des professionnels qui accompagnent sa progression. Leur rencontre, en mars 2024, à l’occasion d’un événement culturel à Roubaix, s’est faite sans calcul : deux sensibilités qui se reconnaissent et commencent aussitôt à travailler ensemble.
Une esthétique sans frontières
Pour qualifier leur registre, ils ont forgé un mot cocasse, volontairement impossible à classer : « jazzyclassisoulrapburlesque ». Le néologisme dit l’essentiel : refuser les cases, faire dialoguer des traditions que l’enseignement musical sépare le plus souvent. Lorsqu’il faut bien répondre à la question rituelle du genre, ils acceptent l’étiquette de R&B hybride, plus praticable dans la conversation. Mais le cœur du projet est ailleurs. Ils veulent s’ancrer dans le R&B à leur manière, en y intégrant tous les styles qui les habitent, sans qu’aucune porte ne se referme. Au piano, Tarik déploie une base classique souple et solide, capable de l’arpège comme de la syncope. Amadè y pose une voix qui peut envelopper aussi bien que trancher, accueillir l’éclat d’un standard puis l’emmener ailleurs. Ce qui domine, surtout, c’est l’espace que cette base leur ouvre : l’improvisation comme respiration, le sens de l’instant comme ligne de conduite.
L’enfance d’une discipline
Tarik a derrière lui une quinzaine d’années de conservatoire. La formation a commencé très tôt, en horaires aménagés, dès l’école primaire, sans renoncer pour autant à la vie d’un enfant comme les autres. « Étant sportif, je faisais mon match de foot le samedi après-midi puis, après la douche, je filais au cours du conservatoire jusqu’au soir », se souvient-il. De ce double apprentissage, il a tiré une endurance et un sens du concret qui irriguent encore son rapport à l’instrument. Mais très vite, l’envie de composer a pris le pas sur celle d’interpréter. « J’ai toujours été plus attiré par l’idée de faire ma propre musique que par celle d’être un interprète », confie-t-il. C’est cette inclination, autant que sa formation, qui l’a rapproché d’Amadè et a rendu possible la naissance d’un projet d’écriture à deux.
Le concert avant tout
Le duo a choisi le plateau plutôt que le disque. Quelques titres existent déjà sur Spotify et Deezer, mais la priorité demeure le contact direct avec le public. L’idée d’un premier album mûrit, sans précipitation, à mesure que le répertoire se stabilise. Les sollicitations sont triées à l’aune d’un seul critère : leur vocation artistique. Quant aux réseaux sociaux, ils servent moins à se montrer qu’à prolonger le lien avec ceux qui suivent leur travail, jusqu’à partager le quotidien et le détail du processus créatif. Cette transparence, loin du jeu de scène attendu, fait partie de leur identité et trouve un écho réel auprès de ceux qui les écoutent.
L’apprentissage le plus formateur, ils le doivent aux bars et aux restaurants, là où l’on ne vient pas pour les entendre. « Nous nous sommes produits souvent dans des restaurants ou des bars où les gens mangent et parlent. Ils ne sont pas là pour t’écouter, il faut apprendre à mettre son ego de côté. C’est très formateur. Notre concentration est décuplée. Nous sommes vraiment connectés avec la musique et les gens le sentent très vite. » De cette école sans pitié, ils ont rapporté une exigence intérieure et un rapport décomplexé à la captation de l’attention. Sur un festival d’arts de la rue comme Salinstrada, où le passant ne s’arrête pas par devoir, cette aptitude devient une seconde nature.

Un parcours qui s’accélère
En peu de temps, le duo a franchi plusieurs étapes décisives. Passage par le Tour de Chauffe à Lille, première partie de la chanteuse américaine Sarah McCoy à la salle Allende de Mons-en-Barœul en novembre 2025, puis l’aventure de The Voice sur TF1, où Amadè est allée jusqu’à l’étape des performances avec Halo de Beyoncé parmi les 14 autres candidats restants. Elle y a défendu à l’écran des reprises arrangées par les musiciens de l’émission dans des compositions riches en instruments. C’est une fois sortis de l’émission, que le duo effectuera un travail de réécriture de chacun des morceaux dans des versions piano voix propres au duo, versions que l’on peut toutes retrouver sur les plateformes de musique » aujourd’hui. L’expérience télévisuelle, étalée sur une année d’auditions et un mois et demi de tournage, a laissé une trace heureuse. Amadè en parle avec gratitude, en évoquant l’esprit de troupe qui s’installe à l’hôtel entre candidats venus de partout, l’entraide pour préparer les chansons, la tension qui monte aux abords du plateau. Tarik n’apparaissait pas à l’écran, mais il accompagnait Amadè en répétition, présence discrète qui a permis au duo de préserver son équilibre pendant ces semaines particulières. De cette aventure, Amadè a également rapporté des amitiés solides.La présence dans les Pouilles, dans le cadre du festival Salinstrada porté par la compagnie Gipsy Raw, prolonge cette trajectoire dans un autre espace scénique, où la représentation déborde naturellement du plateau vers la rue.
Vers un élargissement
Au moment de leur rencontre, les premières compositions naissaient de la juxtaposition de deux univers. Depuis, les choses se sont affinées et leur geste a gagné en cohérence : moins d’addition, davantage de fusion. La prochaine étape se dessine déjà. Ils veulent ouvrir le duo à d’autres compositeurs et musiciens, confier leurs mélodies à la batterie, à la basse, aux guitares classique et électrique, au violon, et faire vivre leurs morceaux dans des ensembles plus larges. Tous deux disposent par ailleurs d’une base de danse, qu’ils projettent d’intégrer à leurs spectacles. Sortir du schéma attendu, où la chanteuse se tient devant le pianiste assis, devient un axe de travail à part entière et invite à imaginer de nouveaux dispositifs scéniques.
Une génération qui ne choisit plus
Amadè et Tarik appartiennent à une génération qui ne se demande plus s’il faut choisir entre la salle de concert et la playlist, entre Chopin et le freestyle. Ils assument cette porosité sans discours, avec un sérieux d’artisans et une évidente joie de faire. À Margherita di Savoia, leur duo trouve un public peu enclin à compartimenter les genres, et l’accord paraît presque immédiat. La suite se jouera entre les scènes qui s’ouvrent à eux, en France comme à l’étranger, et le studio où devra se préciser leur écriture commune. Pour leur retour annoncé au festival Salinstrada, ils ont demandé à Pasquale Fortunato et Manon Mafrici de leur proposer des chansons italiennes, signe d’une envie d’aborder ce répertoire et de le faire vivre à Margherita di Savoia, là où le duo a déjà inscrit sa marque.
Philippe Escalier
Chronologie
2024 — Rencontre d’Amadè et Tarik à Lille, formation du duo
2024 — Première partie au célèbre théâtre Sébastopol au cœur de Lille
2025 — Sélection au tremplin du Festival de Poupet, présentation au Tour de Chauffe à Lille, première partie de Sarah McCoy à Mons-en-Barœul ; Tarik arrive 3e sur le podium du concours national de piano Art en Gare dont André Manoukian est le parrain
2026 — Participation à The Voice sur TF1, Festival Salinstrada à Margherita di Savoia
Compte officiel sur Instagram : @amadetarik.

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