Folies au manoir

Spécial Avignon Off 2024

Pour un coup d’essai, voilà bien un coup de maître. Jouée au théâtre du Roi René, cette première pièce de Louise Colette porte bien son nom : folle mais admirablement construite, cette comédie policière est portée par des comédiens excellentissimes qui font la joie du public !

© Franck Harscoët

Il n’est rien de plus difficile au théâtre que de réussir une comédie totalement déjantée, sans baisse de régime ni gags un peu à côté de la plaque. Louise Colette a parfaitement réussi son coup, elle qui sait rire de tout, y compris de ces conventions un peu ringardes dont le théâtre raffole. Basée sur un argument policier, construite autour de Jean-Eudes marié, avec maitresse, mais qui n’éprouve de passion que pour son Alpaga, personnage excentrique à souhait, interprété par Tchavdar qui donne ici toute la mesure de son talent comique, la pièce offre un défilé de situations ubuesques et se permet d’afficher deux personnages à double rôle (Louise Colette, et Stéphane Giletta dont c’est peu de dire qu’il est exceptionnel en valet et en commissaire). Benjamin Alazraki n’est pas en reste dans le rôle de l’amant qui ne parvient pas à ses fins (vous imaginez bien que rien ne marche normalement dans le scénario de cette pièce !).

Cette construction magistrale, soutenue par une brillante mise en scène de l’autrice qui ne se refuse aucun excès (on est saturé de rouge et de tissus à carreau et on adore !) entraine le public qui ne boude pas son plaisir, lui qui ne s’est jamais senti autant associé à un spectacle (il fallait bien un complice dans cette pièce policière !). L’on pourrait ainsi enchainer les compliments, mais il n’est pas d’éloges plus flatteurs que les rires incessants qui secouent une salle enflammée et qui ressort de « Folies au manoir » avec une bonne humeur que rien ne pourra entacher ! La pièce à elle seule justifierait un aller-retour Paris-Avignon. Nous l’attendons de pied ferme à Paris, où nous serons prêts à toutes les folies si elles se font dans de telles conditions !

Philippe Escalier

Funambules

Le spectacle proposé par la compagnie Circo a Vapore aux festivaliers d’Avignon Off 2024 dans la cour du Barouf est une magnifique surprise, un moment étonnant d’ingéniosité et d’humour offert par une troupe qui déborde de talent.

« Funambules », c’est le clown dans toute sa splendeur et dans toute sa magie. Six artistes formés à L’Accademia Internazionale di Teatro, portant nez rouge et sachant divertir avec un sens de la poésie hors du commun. Personne, comme eux, ne sait danser sur la corde fine de l’absurde. Cette troupe, formée à L’Accademia Internazionale di Teatro, basée Rome, mais jouant un peu partout dans le monde, vient nous proposer une série de sketches où l’imagination et le rire sont rois. Avec un jeu tout en subtilité, toujours d’une incroyable légèreté, ils nous proposent notamment un curieux tour de magie, un concours de dessin délirant, un match de tennis très particulier, un épisode de Roméo et Juliette doublé de façon irrésistible. Chaque moment est particulier, foncièrement jubilatoire et vient enchanter les grands enfants que nous sommes restés.

Avec eux, tout fonctionne miraculeusement ou bien tout échoue, dans tous les cas, c’est pour notre plus grand bonheur. S’ils sont déjantés, loufoques, ils restent en permanence d’une précision et d’une subtilité qui est la marque de ce que leur art produit de mieux. Tantôt furieux, tantôt ridicules, parfois maladroits ou interloqués, par moment amoureux, partageant une belle complicité avec le public, Beatrice Chiapelli, Michele Deiana, Claudio Fagiani, Davide Ingannamorte, Sara Viglianese et Alessia Zamperini nous font passer par tous les états et chacun de leurs épisodes est rythmé par les rires généreux du public. À la fin du spectacle, on a bien du mal à ne pas aller les embrasser tous pour les remercier du moment hors du temps qu’avec une folle générosité, ils nous ont offerts. Une chose est sûre : nous ne les oublierons pas !  

Texte et photos : Philippe Escalier

Robson Torinni dans « Tebas land » : la découverte du OFF 2024

« Tabas land », magnifique drame psychologique de Sergio Blanco, aborde un grave fait divers par le biais d’un reportage aux allures de thriller, comprenant une imbrication d’histoires avec un dénouement surprenant. Jouée en brésilien par deux excellents comédiens, dont Otto JR, ce texte a surpris et conquis les festivaliers. Rencontre avec Robson Torinni, l’un des deux protagonistes de ce huis-clos passionnant.

Robson, comment vivez-vous ce double rôle si difficile ?

Tout est difficile et c’est toujours le cas après six ans de représentation. Pour Martin, (le personnage principal), je dois changer ma voix, mes attitudes, ma gestuelle et puis, il me faut passer, en une seconde, au second personnage, qui emprunte mon vrai nom et qui est, bien sûr, très différent.

La concentration doit être au maximum. Quand j’ai fini de jouer, je suis exténué !  Je ne pense pas interpréter Martin, je suis Martin, c’est un véritable challenge, mais c’est ce que les acteurs (et le public) aiment !

Comment avez-vous rencontré ce texte ?

Tout a commencé avec mes cours de théâtre à l’université à Rio, puis, dans la foulée, en 2016, la création de ma propre compagnie, REG’s Produções Artística. En 2017, je suis tombé sur « Tebas land » avec le metteur en scène Victor Garcia Peralta. Pour nous, ce fut comme un coup de foudre. L’œuvre, écrite en espagnol, était très dense et demandait plusieurs heures de jeu. Nous l’avons adaptée en brésilien et l’auteur, Sergio Blanco, a été merveilleux, il nous a fait confiance et nous a autorisé à faire ce que nous souhaitions. Les premières représentations ont eu lieu en 2018 à Rio.

Le rôle de Martin vous a demandé beaucoup de travail ?

Oui. D’abord, je voudrais dire qu’il y a au Brésil, beaucoup de cas dramatique comme Martin.  Ils n’ont pas d’environnement familial (le père est absent, la mère travaille). Ils ne bénéficient d’aucune aide d’aucune sorte. Pour mon rôle, j’ai pu visiter des prisons. J’y ai rencontré tellement de garçons ayant été maltraités. Cela a été très dur pour moi. Même les répétitions ont été pénibles. J’avais besoin de déconnecter : j’ai dû demander au metteur en scène d’avoir des pauses par moment.  

Deux hommes assis sur un banc en scène, séparés par une structure de grillage. Ils semblent avoir une conversation intense.

Qu’avez-vous fait en parallèle ?

Entre temps, en 2022, suite à cette rencontre j’ai pu jouer un monologue que Serge Blanco a écrit pour moi : « Tráfico » qui m’a beaucoup séduit et qui a eu beaucoup de succès au Brésil.

À l’écran, j’ai commencé à tourner une série brésilienne en février de cette année « Familia é tudo » diffusée sur TV Globe et nous continuons, ce qui explique que je doive rentrer au Brésil dès la fin du festival. Mon personnage est un bad guy, très agréable à jouer, comme toujours quand il s’agit de personnages sombres.

Comment se sont passés vos débuts ?

J’ai commencé comme mannequin à São Paulo pendant plusieurs années avant de faire une école de théâtre connue, « Globe ». Je suis allé ensuite sur Rio pour tourner pour la télévision mais en même temps, j’ai suivi des cours d’Art Dramatique à l’université.

Au Brésil, il n’est pas toujours facile de vivre sa vie de comédien, nous n’avons pas autant de protections qu’en France par exemple. Beaucoup sont obligés de faire de petits travaux pour survivre. C’est un peu triste : nous devons toujours parler d’argent ! En tous cas, j’ai plaisir à continuer à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Un homme en débardeur se tient devant un tableau blanc, pensif, avec des notes manuscrites visibles. Des livres et une bouteille d'eau sont posés sur une table à côté.

Avez-vous envie de tourner ?

Oui ! J’adore le théâtre mais j’ai envie de faire plus de cinéma. C’est un domaine qui m’attire, c’est une autre façon de s’exprimer physiquement et bien sûr aussi de travailler. J’ai fait deux films « Ruas de Gloria » et « Vazio ». Je ne compte pas en rester là :  mon rêve est de gagner un Oscar (rires) !

Je continue à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Revenons à « Tebas land » pour finir. Quand avez-vous formé le projet de venir au festival d’Avignon ?

La décision a été prise en 2020 mais l’épidémie nous a obligé à ralentir et à reporter. Pour nous c’est important d’être ici, avec le grand nombre de programmeurs qui peuvent nous voir. Et puis, Avignon est si agréable. Nous avons eu de magnifiques réactions ici. De nombreuses personnes sorties très émues, certaines en train de pleurer. Je reste pourtant surpris que plusieurs personnes soient venues me trouver en m’avouant avoir été traversées par la même envie que Martin, sans être passé à l’acte heureusement !

Robson, dans ce festival qui reste une fête, qu’est ce qui est le plus difficile pour vous ?

Parler français ! J’ai commencé à prendre des cours mais ce n’est pas facile. Je trouve que votre langue est belle, je la trouve même sexy ! Mais pour finir, j’ai envie de dire merci ! Merci au public, à nos supporters et à ce formidable festival. En espérant que ce ne soit que le début de l’aventure française.

Propos recueillis par Philippe Escalier

« Tebas land » se joue à l’Espace Alya, 31, bis rue Guillaume Puy jusqu’au 21 juillet à 20h15

Destins Croisés

La pièce de Soizik Moreau aux Corps-Saints procure aux spectateurs un triple plaisir trop rare : entendre un texte magnifique qui dresse un portrait réaliste et implacable de Napoléon, joué par deux excellents comédiens.

Les pièces historiques présentent parfois l’inconvénient de prendre quelques libertés avec la réalité. « Destins Croisés » fait exception à la règle et marie une superbe construction dramatique avec un scrupuleux travail d’historien.

En 1804, le général Moreau est emprisonné et injustement accusé de conspiration royaliste. Pas étonnant, le ministre de la police, Fouché, étant l’une des pires crapules de l’Histoire ! Napoléon qui sait à quel point il est mal entouré et qui connait la valeur militaire (inestimable) et la popularité de Moreau, rechigne à se passer d’un homme qui serait un atout maître dans son jeu.

Adulé par ses hommes dont il se soucie d’économiser le sang, Moreau est, en effet, à l’opposé de Napoléon, avant tout soucieux de sa gloire, quoi qu’il en coute !  Il s’agit donc, pour lui, de regagner la confiance de ce général vertueux. Pour cela, le dictateur use de tous les moyens, prouvant par là même à quel point il est tortueux et peu fiable. Moreau n’est pas dupe et ne plie pas, refusant d’associer le crime et la vertu. Le duc d’Enghien vient d’être assassiné, prouvant que Napoléon, prêt à tout, ne redeviendra jamais Bonaparte. Pour Moreau, toute entente est impossible, à moins de piétiner le sens de l’honneur qui lui est si cher.

Soizik Moreau (dont l’homonymie avec le général n’est que fortuite) orchestre un incroyable duel qui s’étale dans le temps entre 1804 et 1821. Avec la plume d’un grand auteur, elle dresse un double portrait : celui de Moreau, qui avait tout pour lui, hors l’ambition de prendre le pouvoir et celui de Napoléon dont l’objectif premier était de construire sa gloire.

Il fallait deux comédiens hors norme pour donner à ce texte tout son relief et toute sa saveur. Jean-Louis Cassarino incarne avec force un magnifique Moreau, Arnaud Arbessier donnant vie à un Empereur, aussi convaincant que possible. Y compris physiquement, chacun correspond à son personnage. Parfaitement mis en scène par Antoine Campo, ils excellent et les amateurs d’Histoire, de beaux textes et de théâtre trouveront toutes les raisons de sortir enchantés de ce spectacle.

Pourquoi Camille ?

Dans un très beau texte versifié, Philippe Bluteau met aux prises Lucile Desmoulins et Robespierre en 1794 dans une joute, brillamment interprétée, qui permet à la femme de Camille Desmoulins de défendre son mari et les idéaux de la Révolution.

Après avoir été l’ami de longue date de Robespierre, Camille Desmoulins refuse de suivre le chemin sanglant, tracé par les enragés de la Révolution qui vont obtenir sa tête. Pour essayer de sauver l’homme qu’elle aime, Lucile débarque à la maison Duplay où Robespierre a élu domicile. Il lui est impossible de concevoir que l’homme qui dirige la Convention ne fasse rien pour son mari.

Très vite, la malheureuse doit déchanter. Robespierre a compris que s’il défendait celui que ses amis taxent maintenant de contre-révolutionnaire, il prenait de grands risques. La patrie ayant été déclarée en danger, tout est permis pour couper les têtes qui gênent un tant soit peu. L’Incorruptible n’est pas du genre à laisser chômer le Rasoir National !

Les alexandrins de Philippe Bluteau, de facture très classique, mettent bien en évidence le combat de cette femme passionnée qui n’hésite pas à accuser Robespierre de tyrannie. Combattive, essayant par tous les moyens d’arriver à ses fins, Lucile Desmoulins est Interprétée par Kelly Rovera. La jeune comédienne déploie un jeu tout en finesse et donne à son personnage une intensité peu commune. Face à elle, tout aussi exceptionnel, Clément Boecher, donne à Robespierre sa froide détermination et laisse apparaitre son implacable logique meurtrière. Le tribun qui se permet tout pour conserver le Comité de Salut Public à sa main, ne manque pas de justificatifs (la guerre et le maintien de l’ordre) pour fouler aux pieds les grands principes de la Révolution, posant les bases des futures dictatures sanglantes qui défigureront l’Histoire des siècles suivants.  

Pour compléter le tableau et le rendre plus humain, Philippe Bluteau a imaginé la fille Duplay, qui prend les traits de l’excellente Victoire Nier, partageant une liaison amoureuse avec Robespierre. Si la réalité historique est, sur ce point précis, bien différente, nous vivons néanmoins, sans résistance, les deux drames amoureux se déroulant sous nos yeux et que Manon Glauninger met en scène avec une belle efficacité.

Le couple Desmoulins n’évitera pas la guillotine, suivi quelques mois plus tard par Robespierre, la révolution ayant toujours cette terrifiante capacité à dévorer ses enfants.

Le texte de Philippe Bluteau est parfaitement écrit. Ses alexandrins, dits par trois jeunes interprètes au talent si prometteur, ont des résonances qui nous enchantent. Ce spectacle a un charme et des attraits auxquels il est impossible de résister !

Philippe Escalier – Photos © Franck Harscouët

Nicolas s’affirme

Dans ce seul en scène, Nicolas Guillemot s’affirme comme un comédien drôle, sensible, touchant et pour tout dire, étonnant. Plus qu’un excellent moment, son spectacle nous propose une belle rencontre. Personne n’y résiste !


L’idée première de ce spectacle très personnel était, pour Nicolas Guillemot d’aborder sa difficulté à s’affirmer, en garçon gentil et introverti qu’il est. Cette description, surprenante quand on découvre ses talents d’artiste, ne pouvait que passer par la scène, endroit où il perd toute inhibition. Le public est donc amené à découvrir cette curieuse schizophrénie consistant à être timide dans la vie et tellement à l’aise sur les planches.  À côté de ce trait de caractère, l’artiste nous parle aussi de la maladie qu’il a dû affronter et de son rapport à la nourriture. L’ensemble constitue un texte intimiste, travaillé et peaufiné durant plusieurs années, ayant reçu, il y a deux ans, le Prix du Jury du festival d’Humour de Bourges. Cette récompense, véritable point de départ de cette aventure, permet au public de découvrir enfin « Nicolas s’affirme ». Très personnel, ce récit d’une trajectoire séduit immédiatement par sa drôlerie et son côté profondément naturel. Nicolas Guillemot, que je qualifierais volontiers d’artiste « bio », a une façon bien à lui de s’observer, sans ego, de se raconter, sans pathos, de se présenter, sans tricher, le tout en nous faisant rire tout du long, et avec quelle finesse ! Mis en scène par Bruno Banon, il est la preuve que l’humour est un domaine qui se renouvelle constamment, et pour notre plus grand bonheur, en particulier quand l’originalité et la sincérité se conjuguent aussi harmonieusement.

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre des Barriques (22 h 15)

Clément Marchand

« Frère(s) », la première pièce de Clément Marchand, auteur, scénariste, rencontre un franc succès et sera programmée au Festival d’Avignon au Théâtre des Corps Saints. Avec une actualité riche sur laquelle nous revenons, il sort de l’ombre et s’affiche comme un auteur aimant raconter des histoires avec lequel le théâtre va devoir compter.

« Frère(s) » s’accompagne pour vous d’une riche actualité. À commencer par le film d’Artus. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?

J’ai eu la chance de co-écrire « Un p’tit truc en plus » avec Artus et Milan Mauger. Nous nous sommes rencontrés sur l’écriture d’une série encore en développement. L’entente était parfaite et au bout de quelque temps, Artus nous a parlé de ce film dont il mûrissait l’idée depuis longtemps. C’était un projet très important pour lui et il nous a proposé de l’accompagner dans l’écriture du scénario. J’ai encore du mal à croire au succès que le film rencontre…  C’est pour moi une forme de validation, car c’est un projet dont tout le monde, au minimum, aura entendu parler. C’est le genre d’aventure qui change la vie d’un auteur.

Toujours en tant que scénariste, j’ai travaillé sur un film d’action, dont le tournage se termine bientôt. Et sur la série « Septième Ciel », dont la saison 2 sera bientôt diffusée sur OCS.

En parallèle je développe plusieurs longs métrages et séries pour le cinéma ou les plateformes. C’est dense mais le métier de scénariste est un peu particulier : nous avons beaucoup de projets mais tous n’aboutissent pas, loin de là ! Aujourd’hui, je vais pouvoir faire des choix et me concentrer sur ceux qui me paraissent les plus intéressants.

Comment en êtes-vous venu à écrire pour le théâtre ?

De manière un peu inattendue. En 2020, je travaillais sur un spectacle de théâtre immersif, une très grosse machine, avec une vingtaine de personnes au plateau. Dans ce projet, j’étais entre l’écriture et la direction d’acteurs qui m’intéresse beaucoup. C’est ainsi que j’ai rencontré Guillaume Tagnati, l’un des deux personnages de « Frère(s) ». Il me parle alors de sa compagnie gérée avec Jean-Baptiste Guinchard (l’autre personnage de la pièce) et me fait part de son souhait de travailler avec moi sur un texte dont je serai l’auteur. On sortait à peine du Covid et j’ai pensé que travailler sur une petite forme, pouvant tourner partout, cela allait m’amuser et je me suis lancé. Nous avons commencé modestement nos répétitions dans un laboratoire de cuisine à Montreuil, chez une amie. La thématique de la cuisine (qui est assez fédératrice) me plaisait mais je ne voulais pas que ce soit le seul sujet. En découvrant la proximité existante entre les deux comédiens, le registre de l’amitié s’est imposé comme point d’ancrage du spectacle. L’amitié est un des piliers de ma vie et j’ai eu envie de mixer ce sujet avec celui de la cuisine. Je trouve qu’il y a dans l’amitié une ampleur émotionnelle et puissante qui, selon moi, n’est jamais assez racontée. Par ce biais, j’ai mis beaucoup de moi dans cette pièce, mais transposé dans une histoire qui n’est pas la mienne. Un décalage indispensable pour s’emparer de la fiction !

Sur un plan pratique, les choses ont été difficiles à mettre en place ?

Ce n’est jamais simple mais nous avons eu de la chance sur ce spectacle : à toutes les étapes, nous avons été soutenus. À commencer par la directrice du théâtre qui nous a accueilli en résidence et qui un jour, passe une tête en répétition. Séduite par notre travail, elle décide de nous programmer. C’est le moment où je prends conscience de ma capacité à écrire une pièce et à mettre en scène. Nous en sommes aujourd’hui à un projet soutenu par des producteurs et des théâtres associés. Là aussi c’est une forme de validation. Alors j’ai envie de me réserver de plus en plus de temps pour le théâtre… d’autant que les métiers de scénariste et de metteur en scène vont bien ensemble !

En vous écoutant, l’on comprend que pour vous, le collectif est très important !

Oui, nous avons eu un processus de création bien huilé et très collectif en effet. L’entente est parfaite et nous travaillons vraiment ensemble. Tout est une histoire de rencontres. Je n’avais pas d’idée préconçue de ce que je voulais raconter et j’ai créé les deux personnages en fonction des deux comédiens. Pour eux et avec eux. C’est une façon d’écrire, très agréable, un peu sur le vif, donnant au texte des aspects très sincères qui réjouissent le public et qui viennent contrebalancer tout ce qui doit être construit dans un spectacle. Plus tard, quand la musique est arrivée, j’ai retravaillé mon texte, j’ai fait de même quand est venu le temps d’intégrer la chorégraphie et ce pour avoir une symbiose parfaite entre tous les éléments du spectacle.

Selon vous, quelles sont les caractéristiques de votre écriture ?

Je suis attiré par la comédie dramatique, ayant toujours besoin d’une forme de légèreté dans l’écriture sans pour autant rester dans le registre de la comédie pure. Le rire seul où les larmes seules ne m’intéressent pas. Sensible, j’aime bien passer de l’un à l’autre, un peu comme dans la vie ! Je n’aime pas le pathos et je suis un adepte du rire « capable de désamorcer le réel » comme disait Romain Gary. J’ai des obsessions de metteur en scène : le sourire triste comme dans le monologue d’Oncle Vania où il raconte la déception de sa vie et ce sentiment d’avoir, à un moment donné, raté le train ! Je me sens à l’aise sur un entre-deux, sur cette forme hybride que l’on a plus de facilité à construire au théâtre.

Pour finir, comment peut-on résumer votre parcours ? Vous avez toujours aimé écrire ?

Je pense que j’ai toujours voulu écrire, j’ai toujours aimé cela. Gamin, j’ai commencé plein de romans… que je n’ai jamais fini. Plus tard, en cours, tout s’est bien passé. Un peu trop bien sans doute. J’ai fait une Prépa Henri IV, puis Sciences Po… Je faisais déjà pas mal de théâtre mais je n’assumais pas du tout d’embrasser une carrière artistique. Mon premier job a été dans une start-up. Et puis se produit une conjonction décisive : ma boite fait faillite et j’ai un accident grave suivi d’un long séjour à l’hôpital. C’est le moment où j’ai réalisé que la vie est courte, j’avais fait tout ce qu’on attendait de moi. J’ai donc voulu me donner du temps pour essayer autre chose et j’ai intégré une école de théâtre. Comme comédien, je n’avais pas tout à fait le feu sacré, il me fallait donc trouver un travail à côté et j’avais des amis qui écrivaient pour la télé. J’aime bien les blagues donc j’ai commencé à écrire pour des humoristes. De là, je suis rentré chez Canal +. Et puis je me suis lassé du flux et du côté éphémère de cette écriture. J’ai eu envie de raconter des histoires plus importantes, qui durent, d’où ce métier de scénariste, avant de boucler la boucle et de revenir enfin au théâtre.

Philippe Escalier – photo © Hugo Roux

« Mercutio » : un Shakespeare survitaminé au Rouge-Gorge

Cette adaptation étonnante et énergisante de « Roméo et Juliette », signée Kévin Olivier Salles a été remarquée lors du dernier festival Off d’Avignon. Les festivaliers pourront retrouver les six comédiens de « Mercutio », cette année à 15 h 25 au Théâtre Le Rouge-Gorge. Nous revenons sur le beau parcours de ce spectacle, porté par une troupe qui a suscité l’enthousiasme du public.

C’est à l’issue des cours Florent où les comédiens de la troupe se sont rencontrés (en cours du soir de deuxième année) que Kevin Olivier Salles leur propose cette création qui lui trottait dans la tête et lui tenait à cœur : « J’attendais de trouver des gens assez fous pour me suivre dans ce projet ». Se focaliser sur l’envers du décor de « Roméo et Juliette » à travers le personnage de Mercutio, dans une folle ambiance de cabaret, tel était le pari de départ. Le travail d’adaptation se fait à partir de la traduction de Jean-Paul Jouve et sur la base d’une écriture de plateau qui permet de mixer adroitement le texte de Shakespeare avec des apports d’une tonalité moderne et jeune correspondant parfaitement à l’œuvre. À quoi s’ajoutent des parties musicales importantes en live, dont Kevin Abgrall (l’interprète de Benvolio) est en grande partie l’auteur. S’y ajoute du chant et de la danse contribuant à nourrir un univers décalé, onirique et burlesque, teinté de fantaisie. Ce petit bijou vient de trouver son écrin dans l’espace l’atypique du Rouge-Gorge avec ses 200 places et sa structure très « cabaret » sur plusieurs niveaux.

Ce spectacle, émotionnellement très fort, assez rock, demande une énergie particulière. Lucas Berger qui interprète le rôle-titre en souligne les aspects très physiques, « on perd 3 kilos par soir » dit-il. Cette véritable intensité génère des états émotionnels forts que les acteurs partagent avec un public toujours très réactif, touché par cette sensibilité à fleur de peau qui caractérise un « Mercutio » émaillé de surprises

Deux artistes sur scène, l'un en costume flamboyant avec un chapeau rouge et des paillettes, l'autre en tenue glamour avec une perruque blonde, entourés de confettis.

Roméo (Tudual Gallic), Benvolio, Juliette, Tybalt (Bokai Xie), le frère Laurent et le père Capulet sont les personnages de la tragédie qui l’on retrouve dans « Mercutio ». À quoi s’ajoute la personnification de la Reine Mab, une fée des songes assez lunaire qui prend, sous les traits de Diane Renier, un aspect « méchante reine », drag-queen, un peu à l’image de la fée dans le « Cendrillon » de Joël Pommerat. Cette face cachée de Mercutio, qui marche de pair avec lui et permet de donner quelques clés du personnage, comme le souligne Lucas Berger, vient pimenter encore davantage un spectacle haut en couleurs. Preuve que ce dernier est d’abord et avant tout une affaire de troupe, les costumes colorés et originaux créés par Simon Davalos (interprète de Frère Laurent) font partie du décor, et leur tendance fashion peut donner parfois le sentiment d’un défilé de mode, tout en apportant au spectacle sa dimension intemporelle.

« Mercutio » a su rassembler en 2023 une audience large et variée. D’abord, et les comédiens en sont particulièrement heureux, un public jeune, (lycéens et adolescents) séduit au point de constituer un vrai fan-club, revenant voir la pièce à de nombreuses reprises. « Je me revoyais à 11 ans en train d’aller au cinéma voir Harry Potter pour la 4ème fois » énonce Kevin Abgrall en souriant. De leur côté, les séniors ont aussi été embarqué par cette tempête théâtrale. Parmi eux, des membres de la communauté shakespearienne de Paris n’ont pas tari d’éloges. Cerise sur le gâteau, les comédiens ont eu un soir le plaisir de trouver James Thierrée à la sortie du spectacle, désireux de leur faire part de ses encouragements et de son souhait de suivre leur aventure dans le temps. Encouragé par cet accueil chaleureux du public lors du dernier festival Off d’Avignon 2023, la troupe a perfectionné le spectacle tout en lui permettant de profiter des riches possibilités scéniques offertes par le Rouge-Gorge.

Soutenu aujourd’hui par Enscène Production pour la diffusion, la troupe de « Mercutio » va entamer son second Avignon, certaine que la folie de son spectacle va continuer à être diablement contagieuse. Un succès qui, personne n’en doutera, va en appeler d’autres. Il conviendra de suivre attentivement ces jeunes comédiens doués, ayant le spectacle dans la peau. Mais pour l’heure, place à l’amour, place à Shakespeare !

Philippe Escalier – Photos : Piéton Parisien

Affiche de la pièce 'Mercutio', présentée par le Collectif NOX, inspirée de Roméo et Juliette de William Shakespeare. Un homme en costume éclatant se tient en scène, bras ouverts, sous une lumière intense avec des lettres lumineuses en arrière-plan. Informations sur la mise en scène et les dates de représentation sont indiquées.

ZEPHYR : un vent de liberté souffle au 13ème Art

Le chorégraphe lyonnais Mourad Merzouki nous offre, comme toujours, le meilleur de la danse contemporaine urbaine et du hip-hop dans cette magnifique symphonie de mouvements accompagnée d’une scénographie à la beauté foudroyante.Il est impossible de résumer cette œuvre centrée autour du vent et de la voile, sollicitée par le Vendée Globe, qui touche avant tout par sa finesse, sa sensibilité et sa légèreté
Le public est conquis par la grâce infinie de cette chorégraphie créée en 2021, si subtilement travaillée, portée par dix incroyables danseurs qui évoluent et parfois s’envolent sur une musique de Armand Amar.
La salle comble s’est levée comme un seul homme pour ovationner les artistes et apprécier un dernier passage dansé consacré aux saluts.
Une bien belle soirée avec ce spectacle que l’on n’a pas fini de vanter !

Avec : Soirmi Amada, Ethan Cazaux, Emma Guillet, Ludovic Collura (ou Wissam Seddiki), Adrien Lichnewsky, Simona Machovicová (ou Vanessa Petit), Camilla Melani, Mourad Messaoud, Tibault Miglietti, James Onyechege

Philippe Escalier – Photo Laurent Philippe

Une performance de danse contemporaine avec des danseurs en mouvement, mettant en avant un éclairage dramatique et un décor minimaliste.

Après Hugues Gall, la disparition d’Éric Vu-An

À quelques jours d’intervalle, le prestigieux directeur d’opéra Hugues Gall et son mari, le danseur Éric Vu-An ont été séparés par la mort.

Danseur, chorégraphe et maître de ballet français Éric Vu-An est né le 3 janvier 1964 à Paris. Son père biologique est guadeloupéen, sa mère française et son père nourricier est vietnamien. Il commence sa formation à l’École de danse de l’Opéra de Paris à l’âge de 10 ans. Il y affrontera moqueries et railleries mais sera protégé et formé par Claude Bessy. Il devient danseur professionnel à quinze ans et sera rapidement remarqué.

Surdoué, il intègre le ballet avec une dispense d’âge mais continue à souffrir des quolibets. Noureev qui a connu ce genre d’attaques du fait de son physique de tatar, lui met le pied à l’étrier. Les ovations du public viendront apaiser les questionnements liés à son parcours de vie.

Un danseur en tenue bleue élevant les bras vers le haut, sur un fond noir.

Au cours de sa carrière, Éric Vu-An a interprété des rôles principaux dans des ballets classiques et contemporains, travaillant avec des chorégraphes célèbres tels que Maurice Béjart (qu’il va suivre) et Rudolf Noureev. Malgré une controverse en 1986 concernant sa nomination (par Béjart) comme danseur étoile, décision révoquée par Noureev qui considérait qu’elle était de son seul ressort, Vu-An a continué une magnifique carrière en tant qu’artiste indépendant et soliste invité.
Il a également contribué à la culture de la danse en tant que comédien, chanteur et animateur d’émissions sur la danse. Après Bordeaux, Avignon et Marseille, Éric Vu-An a été directeur artistique du Ballet Nice Méditerranée qu’il a magistralement dirigé à partir de 2009. Il est décédé le 8 juin 2024 à Nice quelques jours à peine après la mort de son mari, Hugues Gall.

Hugues Gall

Portrait d'un homme en costume formel avec des motifs floraux, regardant vers l'objectif, avec des étagères de livres en arrière-plan.

Hugues Gall, né le 18 mars 1940, a été le directeur de l’Opéra de Paris de 1995 à 2004. Reconnu pour avoir consacré sa vie au rayonnement de l’opéra et du ballet, son mandat est marqué par la réussite du projet Opéra Bastille, associé au Palais Garnier.

Il aimait et connaissait le ballet comme personne. Il admirait profondément George Balanchine, Rudolf Noureev et Jiří Kylián, devenu un ami proche.
Fidèle à ceux qui ont accompagné son parcours, ce très grand directeur d’opéra confia la scène à Jorge Lavelli, Jérôme Savary, Andrei Serban, Francesca Zambello, Robert Carsen, mais aussi à Lev Dodin, Herbert Wernicke, Willy Decker, Graham Vick, et Laurent Pelly. Il nourrissait la même fidélité avec les artistes lyriques, et particulièrement Renée Fleming, qui avait fait ses débuts en Europe au Grand Théâtre de Genève, et qui chanta la comtesse de « Capriccio » pour son dernier spectacle au Palais Garnier en juin 2004.

Il a également été directeur du Grand Théâtre de Genève de 1980 à 1995. Hugues Gall est décédé dans la nuit du 24 au 25 mai 2024

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