Inconnu à cette adresse

Théâtre Antoine

La célèbre pièce de Kressmann Taylor avec Jean-Pierre Darroussin et Stéphane Guillon savamment mis en scène par Jérémie Lippmann, nous offre un remarquable et intense moment de théâtre.

Rien n’est banal dans le parcours d’« Inconnu à cette adresse », à commencer par son contenu, fait échanges épistolaires et le moment de son écriture, entre 1937 et 1938, soit avant le déclenchement du second conflit mondial et sa cohorte d’abominations. Par ailleurs, longtemps l’autrice ne sera connue que sous son nom de famille, son entourage souhaitant, bien injustement, que l’on pense qu’il s’agissait d’un homme. Enfin, en France notamment, elle ne sera vraiment jouée et plébiscitée que plusieurs décennies après son écriture. Depuis cette renaissance, elle est fréquemment interprétée, souvent, comme ici, de la meilleure des façons.

« Inconnu à cette adresse » est bâtie sur le thème principal de l’explosion de l’antisémitisme en Allemagne, au moment de la prise du pouvoir par Hitler, sous l’angle particulier d’échanges de lettres entre deux amis, marchands d’art. L’un, Max, est juif américain et l’autre, Martin, est allemand, ayant décidé de quitter les États-Unis pour rejoindre son pays natal. Sur une période qui s’étale entre fin 1932 et début 1934, les deux hommes échangent 19 missives dans lesquelles on découvre l’emprise de l’idéologie nazie sur Martin et les conséquences qui en découlent.

Ce texte puissant s’impose par sa simplicité et la précision chirurgicale avec laquelle sont décrits les changements politiques et psychologiques. Il dévoile, avec subtilité, la transformation de cette amitié et la fascination croissante de Martin, face à un nouveau pouvoir sans scrupules, qui se propose de tout changer, en ayant recours à une brutalité inhumaine. Kathrine Kressmann Taylor sait parfaitement raconter l’emprise de l’Histoire sur les individus et c’est à travers eux qu’elle décrit le cheminement d’une Allemagne ruinée et déboussolée depuis 1918, puis visiblement fière d’être reprise en main par un pouvoir obsédé, jusqu’à la folie, par la puissance et la pureté de la race.

Jean-Pierre Darroussin et Stéphane Guillon sont face au public. Leur jeu, d’une authenticité et d’une justesse confondantes permet de redécouvrir la pièce quand bien même on la connaitrait parfaitement. Et, de ce sujet si dramatique à tous points de vue, que nos sociétés n’ont toujours pas fini de combattre, ils font un moment émouvant, faisant appel à l’intelligence et à la sensibilité des spectateurs. La mise en scène de Jérémie Lippmann, qui présente les mêmes qualités de précision et de sobriété que la pièce, laisse éclater tout à la fois la beauté du texte et le talent des acteurs.

Philippe Escalier

Les Folies Gruss

Le 50ème anniversaire de cette grande dynastie circassienne ne pouvait se fêter qu’avec un spectacle exceptionnel. C’est bien ce à quoi nous convie la famille Gruss, pendant plusieurs mois, sous leur grand chapiteau installé au Carrefour des Cascades à l’orée du Bois de Boulogne depuis 2001.

Cet anniversaire est majeur à double titre. Il célèbre un demi-siècle de vie artistique parisienne de la Compagnie Gruss consacrée au cirque et à l’art équestre. C’est aussi un hommage marqué, à Alexis Gruss, disparu le 6 avril dernier. De fait, « Les Folies Gruss » conçues comme une comédie musicale, avec la présence d’un orchestre, dans une mise en scène originale faisant appel à 50 chevaux et à 25 artistes, frappe un grand coup. Le spectacle mêle l’art équestre, la musique et les performances aériennes, tout en racontant une séduisante histoire dans un décor modernisé, totalement repensé.

Stephan Gruss assure la direction artistique, brillamment assisté à la mise en scène et à la scénographie par Grégory Garell, qui signe aussi la chorégraphie et la composition musicale qui a su faire la part belle à un excellent duo de chanteurs, Candice Parise et Xavier Ducrocq. Dans cette réjouissante ambiance, la troupe composée pour l’essentiel de la famille Gruss peut proposer durant 1 h 30 des numéros surprenants de virtuosité. Impossible de ne pas remarquer les jumeaux Charles et Alexandre Gruss, dignes représentants de la sixième génération et qui comptent parmi leurs plus belles récompenses, un Clown d’Or attribué cette année à leur étonnant et périlleux travail de jonglerie à cheval.

Deux jongleurs exécutent des acrobaties sur des chevaux au cirque, sous des lumières tamisées.


Cette célébration grandiose de l’héritage de la famille Gruss, met parfaitement en lumière leur talent et leur passion pour les arts du cirque. Très abouties, « Les Folies Gruss » séduisent tout autant les adultes qu’un très jeune public qui reste béat d’admiration devant la magie qui prend vie sous leurs yeux… pour le plus grand plaisir de leurs parents !

À noter que les spectateurs qui veulent rester dans cette ambiance festive et souhaitent prolonger leur visite, peuvent profiter d’une restauration faite maison, rythmée et agrémentée, encore et toujours, par des performances artistiques et musicales.

Philippe Escalier

Photos © Eloise Vene et © Olivier Brajon

Un groupe de danseurs sur scène célébrant les 50 ans des Folies Gruss, dans des costumes colorés, en pleine action avec des poses dynamiques.


























Arletty, un cœur très occupé aux Mathurins

Cette pièce de Jean-Luc Voulfow, créée au festival d’Avignon en 2024, retrace de façon originale la passion qui a uni, durant la guerre, Arletty à un officier allemand.

Dans les années 70, un jeune journaliste interprété par François Nambot (il signe aussi une mise en scène limpide), a rendez-vous pour une interview avec Arletty à laquelle Béatrice Costantini prête ses traits. La rencontre est un peu houleuse, le jeune homme voulant d’entrée aborder le sujet de cette ancienne romance condamnée à la Libération, ce qui rebute l’actrice. Pourtant, en lui présentant certaines de ses lettres écrites trente ans plus tôt, il parvient à l’amadouer avant de l’émouvoir. Ces courriers permettent de restituer le climat passionnel d’une liaison dévorante qui a fait oublier aux deux amants, et leur nationalité, et l’état de leurs deux pays, l’un défait et occupé, l’autre vainqueur et détesté.

Arletty, qui vient de tourner avec Marcel Carné en 1942 et 1943 les deux chefs d’œuvre que sont « Les Visiteurs du soir » et « Les Enfants du paradis », est la plus grande actrice française. En 1941, à 42 ans, elle rencontre Hans Jürgen Soehring, de dix ans son cadet, officier, fils de diplomate, lettré, raffiné. Entre eux, c’est le grand amour. Il va s’exprimer aussi dans de très nombreux échanges épistolaires. C’est sur la base de ces courriers que Jean-Luc Voulfow a construit sa pièce.

Le spectateur d’aujourd’hui ne peut que comprendre le déchirement engendré par cette liaison dangereuse où la force des sentiments s’avère plus forte que tout. Les deux comédiens, si parfaits dans l’incarnation de leur personnage, Béatrice Costantini, une Arletty plus vraie que nature et François Nambot apportant la fraicheur et l’affection d’un jeune homme qui sait observer le passé de son aînée avec bienveillance, nous captivent durant toute l’heure quinze que dure ce spectacle. Et outre la découverte de tout un contexte, nous écoutons un récit qui ne manque pas de surprises avec l’impression troublante de revivre, avec intensité, une grande histoire d’amour inscrite dans notre passé récent.

Philippe Escalier – photos © Fabienne Rappeneau


























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ADN Au Théâtre Michel

Cette pièce palpitante de Caroline Ami et Flavie Péan, construite comme un thriller, mise en scène avec une formidable inventivité par Sébastien Azzopardi et portée par une superbe troupe, se révèle être l’un des moments forts de cette rentrée théâtrale.

Il est impossible et surtout déconseillé de résumer cette pièce. Il suffit de savoir qu’elle est basée sur une histoire vraie, qu’elle part d’une découverte perturbante liée à l’ADN d’un nouveau-né et surtout qu’elle se caractérise par une série ininterrompue de coups de théâtre donnant au spectacle une intensité rarement vu sur scène. En parfaite symbiose avec le texte (deux autrices dont on n’a pas fini de parler !), la mise en scène de Sébastien Azzopardi lui donne un aspect cinématographique marqué. À une grande richesse visuelle toujours à propos et souvent drôle, s’ajoute un jeu qui se développe, par moments, dans la salle entière grâce à des comédiens qui passent d’un rôle à l’autre avec une incroyable dextérité. Le spectateur est littéralement scotché, happé par un récit sans temps mort qui ne lui laisse que le loisir de se demander ce qui se passe et vers quoi on le mène, sachant que les réponses arriveront à la fin et pas avant !

Le texte de Caroline Ami et Flavie Péan est surprenant, ébouriffant, d’une grande tonicité et parfaitement structuré. Ne manquait plus que les comédiens capables de porter cette énergie avec la justesse qu’impose ce style de récit mené tambour battant. Autour du couple, au centre de l’histoire, formé par les excellents Anne Plantey et Benoît Facerias, Alexandre Guilbaud, Julie d’Aleazzo, Valérie Even et Éric Pucheu sont à l’unisson. Tous sont justes et magnifiquement convaincants avec une vitalité capable de donner toute sa force à ce texte sur-vitaminé. Depuis quelques années, le Théâtre Michel a pris l’habitude d’ouvrir sa saison par une pièce remarquable qui fait l’unanimité. Avec « ADN », la tradition est respectée et personne ne s’en plaindra !  

Philippe Escalier – Photo © Emilie Brouchon

Les Liaisons dangereuses

Le roman épistolaire de Choderlos de Laclos a fait l’objet d’une multitude d’adaptations, en particulier au cinéma. Celle que propose Arnaud Denis sur la scène de la Comédie des Champs-Élysées est ciselée, élégante et portée par une magnifique distribution.

La musique (Beethoven puis Mozart et Fauré) et le décor soigné, c’est ce qui frappe au premier abord. Tout commence par une courte scène dans un couvent, avant que l’on retrouve Merteuil et Valmont qui s’apprêtent avec grand soin. S’ils ont l’apparence de deux aristocrates fortunés, ils sont avant tout deux gladiateurs déterminés à livrer combat.

Nous ne ferons pas au lecteur l’affront de résumer une intrigue connue et par ailleurs très dense, au point qu’il est indispensable, même pour une adaptation conséquente, d’en faire une synthèse. C’est ce qu’à fait Arnaud Denis pour se concentrer sur l’essentiel, afin de nous laisser entendre cette œuvre extraordinaire pour l’époque, où Dieu est quasi absent et où triomphe une femme. Comme si cela ne suffisait pas, l’amour y est dépeint sous toutes ses formes, et surtout les plus noires. Nous sommes très loin des douceurs compliquées de Marivaux, et si les deux auteurs ont en commun de manier une langue sublime, tout sur le fond les opposent. Avec Choderlos de Laclos, l’amour est présenté, (quelle audace !), sous une forme peu commune, une lutte, un jeu cruel, un moyen d’affirmer son pouvoir, ce que résume parfaitement la formule lancée par Merteuil à l’adresse de Valmont : « Venger mon sexe et maîtriser le vôtre ! ». Une vengeance compréhensible lorsque l’on sait à quel point la femme était inexistante, tant qu’elle était mariée. Devenue veuve, un statut assez fréquent à cette époque où les barbons épousaient des jeunettes, la femme, débarrassée des atours du sexe faible, reprenait avec joie les rênes de son existence, pour peu que le patrimoine du ménage n’ait pas été dilapidée.

Le roman nous fait évoluer dans cet univers d’Ancien Régime en fin de course, où régnait l’oisiveté, le travail étant interdit, l’on y avait tout loisir, de médire, de comploter, de perdre des fortunes aux cartes ou de ruiner la réputation d’autrui. C’est ce à quoi Merteuil et Valmont vont s’employer, d’abord par jeu, puis par nécessité, emportés dans la tourmente qu’ils ont mis tant de soin à déclencher.

Dans un magnifique décor, des jeux de lumières subtils et des costumes XVIIIème, les comédiens nous entrainent immédiatement dans cette guerre où le sexe faible peut se montrer fort. Delphine Depardieu, altière, superbe, est une Merteuil mémorable, maîtresse femme qui coupe, tranche, caresse, flagelle, sans jamais se laisser attendrir par Valmont, Valentin de Carbonnières, parfait en Casanova, séducteur compulsif et retors mais efficace. Face à lui, Madame de Tourvel à qui l’excellente Salomé Villiers prête sa beauté et sa fragilité, est une proie facile, à l’image de Cécile de Volanges, si bien incarnée par Marjorie Dubus. Pierre Devaux, un parfait Danceny, sait donner de la consistance à quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il veut. Enfin, Michèle André est une touchante Madame de Rosemonde, toute en douceur qui désespère de son neveu et Guillaume de Saint Sernin porte la livrée de fort belle façon. Tout est donc réuni pour que l’on assiste, tout ouïe et yeux écarquillés, à cette apologie du vice, jusqu’au moment où enfin, la morale viendra dissiper la noirceur et punir les coupables. Sans pouvoir, pour autant, sauver les victimes de ces deux maîtres de la manipulation que sont Merteuil et Valmont, deux diaboliques qui auraient pu avoir pour devise : l’amour à mort !

Philippe Escalier

Le Père Goriot aux Gémeaux Parisiens

Au Théâtre des Gémeaux Parisiens, trois acteurs et un metteur en scène réussissent le prodige de nous plonger dans l’univers balzacien. Le Père Goriot est une réussite théâtrale qui fera date.

Balzac c’est la vie et c’est passionnant. Pour ceux qui en douteraient, l’intrigue de ce roman, qui débute une incroyable trilogie au cœur de la Comédie Humaine, en est la preuve la plus éclatante.Nous sommes en 1819, dans une modeste pension de famille. Le Père Goriot a travaillé toute sa vie pour accumuler une petite fortune seule capable de marier ses deux filles adorées à un aristocrate et à un banquier. Ces deux unions l’ont laissé ruiné, vivotant au sein de la pension Vauquer où évoluent le jeune Rastignac qui découvre Paris et Vautrin, un génie du crime et de la manipulation, « qualités » qu’il met au service de jeunes gens attirants et qui est l’exact opposé de Jean Valjean, autre grande figure romanesque. Rastignac, ce bel ambitieux, a tout pour le fasciner et l’ancien forçat évadé lui propose de se mettre à son service pour en faire la coqueluche de la haute société parisienne.  

David Goldzahl, dans son adaptation, s’est attaché à retranscrire fidèlement la lettre et l’esprit du « Père Goriot », avec une modernité que Balzac, capable de placer un homosexuel assumé parmi ses héros, n’aurait pas renié. Sa mise en scène redoutablement efficace et stylisée, permet de donner vie à une multitude de personnages et de rendre la pièce vivante et énergique, promenant, sans temps mort aucun, le spectateur d’un caractère à l’autre, d’un lieu à un autre. Quasiment pas de décors, mais trois comédiens qui font merveille et portent ce spectacle à des sommets. Delphine Depardieu, magistrale, incarne avec fougue et justesse les personnages féminins. Jean-Benoît Souilh, magnifique, est à l’unisson avec ses différents rôles, dont celui de Goriot.  Duncan Talhouët a le privilège d’incarner avec finesse le rôle unique (à tous les sens du terme) de Rastignac. Séduit, silencieux, le public, avant de ressortir heureux, assiste à une rocambolesque histoire doublée d’une magistrale leçon de théâtre qui nous a donné une furieuse envie de lire ou de relire Balzac. Rendez-vous au Théâtre des Gémeaux Parisiens pour y assister au plus beau des mariages, celui de la littérature et du théâtre !

Philippe Escalier























La Joie au Théâtre de la Reine Blanche

L’adaptation de l’essai philosophique de Charles Pépin par Olivier Ruidavet, qui en est aussi l’interprète, donne lieu à un moment théâtral aussi original que tonifiant que Tristan Robin met en scène avec une simplicité et une limpidité remarquables.

Inspiré par les thèmes de « L’Étranger » d’Albert Camus, « La Joie » est un hymne à l’instant présent, une vision de la vie qui exile tout pessimisme et fait rempart à l’absurdité du quotidien. Le parcours que nous faisons en suivant Solaro, cet homme qui traverse l’existence sur un fil qui lui permet d’être présent tout en s’émancipant des contingences de l’existence, comme détaché et anesthésié par un sens du bonheur exacerbé, est plein de surprises. Ce récit est une sorte d’inventaire de tous ces petits moments, de ces minuscules détails qui rendent la vie désirable pour peu que l’on sache les reconnaitre et les apprécier. Cet oxygène jubilatoire, notre héros le respire à plein poumons, quels que soient les moments difficiles qu’il traverse. L’on pense alors à ces auteurs, notamment Julien Green dans son « Journal », qui ont su parler du mystère de ces bouffées de bonheur soudaines qui parfois, l’espace d’un moment, les transportent sur un petit nuage. Pour décrire ce parcours de vie qui n’est pas exempt, loin s’en faut, de moments dramatiques, pour donner tout son sens à l’œuvre de Charles Pépin, il fallait la finesse et l’agilité d’Olivier Ruidavet qui fait des miracles sur scène, toujours dans le bon rythme et avec le jeu subtil qui convient, admirablement mis en valeur par le travail de Tristan Robin. Le jeune metteur en scène a su parfaitement traduire le sentiment de lumière et de légèreté qui caractérise cette œuvre étrange et si particulière à laquelle il a su rester fidèle.

Donné au dernier festival d’Avignon, le spectacle a réjoui un public nombreux. Il est heureux qu’il soit repris à la Reine Blanche et que l’on puisse s’immerger dans ce travail qui a fait sur nous l’effet d’une caresse tonifiante.

Philippe Escalier
 

L’ouverture du Théâtre des Gémeaux Parisiens

Le théâtre qui ne dort jamais !

Les 14 et 15 septembre 2024, dates de son inauguration, un nouveau théâtre a été ouvert dans l’est parisien offrant une grande salle moderne et confortable de 300 places ainsi qu’une programmation qualitative que l’on pourra découvrir tous les jours de la semaine, du lundi au dimanche.

Ses directeurs, Nathalie Lucas et Serge Paumier, nous ont proposé, en ce week end de la mi-septembre, de découvrir « Belles de scène » l’immense succès signé Jeffrey Hatcher, mais aussi les premiers spectacles programmés, dont « Histoires comme ça », un musical familial inspiré de Rudyard Kipling signé Olivier Morançais auquel nous donnons aussi la parole.

 « Le Petit coiffeur » de Jean-Philippe Daguerre fait partie de cette toute première programmation. Un choix qui s’imposait du fait du phénoménal succès avignonnais ces deux dernières années et pour faire oublier que la Covid a injustement privé les parisiens de cette réussite sur la durée. Viennent ensuite des spectacles jamais joués à Paris (ce sera le cas de 6 pièces sur 8) comme « Formica » de Fabcaro qui a fait une tournée triomphale à Nantes et à Lyon où, comme le dit Serge Paumier, « il a fallu pousser les murs ! ».

« Pendant tout le trimestre, nous avons voulu nous mettre à l’écoute de la population, à la fois celle qui ne peut pas venir à 19 h et celle pour qui 21h, c’est un peu tard. Par conséquent, chaque spectacle du soir verra son horaire alterner, un jour sur deux. Dans la mesure du possible, c’est un politique que nous allons essayer de garder. Pour « Belles de scène », programmées au second trimestre, le décor imposant nous oblige à garder 21 h. « Le Père Goriot » ainsi que « Le Choix des âmes » font partie des premières à Paris » précise Nathalie Lucas, avant de mettre en évidence cette idée de « maison commune » qui vit en permanence. À côté de la programmation « classique » allant du mercredi au dimanche, vont exister les lundis et mardis des Gémeaux. C’est sur ce créneau que seront présentés « Le Père Goriot » avec Delphine Depardieu (ce sera une création) ou « Le Souper » avec Daniel et William Mesguich. À quoi il convient d’ajouter une particularité : chaque jour du weekend permettra de voir quatre spectacles, le samedi à 14 h 30, 16 h 30, 19 h et 21h et le dimanche à 11 h, 15 h, 17 h, 19 h.
À noter que les 6 premières, entre le 19 et la fin septembre, seront accompagnées d’un pot qui permettra, chaque fois, de présenter l’ensemble de cette première grande programmation. Histoire de souligner à quel point l’ouverture des Gémeaux Parisiens sera bien l’évènement de cette rentrée théâtrale 2024-2025.

Et vive le théâtre !

Texte et photos © Philippe Escalier

Rentrée 42

Comédie Bastille, Paris

Mêlant l’humour et l’émotion, ce texte fort nous fait vivre les conséquences de la Rafle du Vel’d’Hiv dans une école du XIème arrondissement de Paris en octobre 1942.

Après leur première collaboration dans « Là-bas de l’autre côté de l’eau » consacrée à la guerre d’Algérie, les deux passionnés d’Histoire que sont Pierre-Olivier Scotto et Xavier Lemaire ont décidé de s’intéresser à une autre guerre, le second conflit mondial et ses conséquences en France, en particulier la déportation des enfants juifs.

Dans « Rentrée 42 », Xavier Lemaire n’a pas seulement signé la mise en scène, il a également participé à l’écriture de la pièce. L’art consommé de ces deux hommes de théâtre est mis au service d’un texte qui réussit à traiter un sujet historique tout en faisant passer dans le public l’émotion inhérente à un thème ô combien dramatique, sans jamais oublier ces moments de légèreté et de drôlerie qui peuvent accompagner la préparation d’une rentrée scolaire, fût-elle très particulière.

« Rentrée 42 » fait vivre six personnages dont les différents caractères vont permettre de brosser l’ambiance qui régnait à Paris sous domination allemande. Dans ce lieu clos qu’est une salle de classe d’une école de filles, les trois institutrices, leur directrice, secondées par un gardien, invalide de guerre et patriote, vont découvrir avec stupéfaction puis avec colère une situation anormale. D’abord incrédules, elles vont se heurter avant de retrouver leurs forces et leur unité après l’arrivée d’un inspecteur vichiste bien peu sympathique. Les dialogues enlevés, ne laissant aucune place aux temps morts, permettent de découvrir peu à peu une terrible réalité, certes connue de tous aujourd’hui, mais que l’on observe ici sous un angle tout à fait original, celui de l’absence. La remarquable distribution donne à ce texte toute sa saveur et toute son ampleur. Anne Richard, Isabelle Andréani, Émilie Chevrillon, Fanny Lucet, Dominique Thomas et Michel Laliberté le font vivre avec une précision et une force étonnantes. Peut-on imaginer meilleure critique que les longs et chaleureux applaudissements du public à la tombée du rideau, façon de dire que le but est atteint au-delà de toutes les espérances ?

Philippe Escalier

Michel Marc Bouchard

L’œuvre Michel Marc Bouchard a toujours eu en France un retentissement particulier. La création de « La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé » au Tristan Bernard à la mi-septembre avec une brillante distribution dirigée par Didier Brengarth fera date. Elle aura lieu en présence de l’auteur qui, depuis le Québec, a répondu à nos questions.

Michel Marc, en quelques mots, (il faut toujours avoir le bonheur de la surprise au théâtre) comment résumeriez-vous le thème de « La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé » et d’où vient l’idée de cette pièce ?

Le pardon apporte la consolation. La rédemption apporte L’élévation. Dans un monde où la spiritualité se range dans les notions d’un autre temps, où la morale et l’éthique sont des valeurs qui s’érodent chaque jour, comment parler de la quête de la rédemption ? Umberto Eco dit que notre époque qu’elle a presque tout tué. Elle a même tué la honte car on y marchande la dignité. La valeur dominante est «  de paraître » même si on doit se couvrir de déshonneur pour le faire. En ce sens, la honte et la vulgarité ont maintenant la cote. Pourtant,  c’est à l’implacable jugement social que les protagonistes de ma pièce ont tenté d’échapper et la solution fut dévastatrice. Pouvons-nous vraiment « naître de nouveau ». Pouvons-nous redonner vie à ces parties sombres et embaumées de nos passés ?  Sommes-nous d’une nature irréconciliable ?

Comment observez-vous les différentes et nombreuses mises en scène de vos pièces ? Considérez-vous qu’une fois écrite, une œuvre ne vous appartient plus ?

Mes mots libérés de leur égocentrique geôlier deviennent à chacune des étapes de leur mise au monde des pas qui vont vers l’autre. Car au théâtre, tout réside dans ce geste d’aller vers l’autre. Le dramaturge abandonne ses mots, car ils ont été créés pour subir l’interprétation de l’autre. Dans leur processus de mise au monde, ils deviendront aléatoires, ils seront trahis, sacrifiés. Ils seront livrés à la lecture du metteur en scène, à la merci du comédien qui les livrera à son tour à la merci du public. Un formidable saut en chute libre. Un assemblage d’accidents artistiques, comme le disait le regretté Patrice Chéreau, qui marquera pour l’auteur soit une élévation insoupçonnée, soit une résurrection perpétuelle, soit la chute redoutée. C’est une écriture vivante dans son inachevé. Je vois dans chacune des productions de mes pièces, une nouvelle aventure.

Vous avez dit être inspiré, au départ, par la musicalité du texte. Qu’entendez-vous par là et que pouvez-vous nous dire sur « La Beauté du monde » qui est une œuvre musicale à part entière ?

« La Beauté du monde » a été créé en 2022 à l’opéra de Montréal sur une musique de Julien Bilodeau. Dans ce même lieu, en janvier dernier, nous avons créé l’adaptation opératique de ma pièce Christine, la reine -garçon. 

Je crois fondamentalement dans la musicalité des mots, dans leur rythme, dans leur résonnance et leur évocation. La langue française est dans une constante mouvance polyphonique, modulée par la tradition et le choc de ses dialectes. Comme je suis beaucoup plus de la tradition orale que de la tradition littéraire, je suis donc sensible à la richesse et à l’efficacité de la parole et du silence.

Très logiquement, les adaptations de vos pièces au cinéma, on pense en particulier aux films du réalisateur Xavier Dolan, ont donné à votre travail une résonnance mondiale. « Les Feluettes » par exemple ont été créées au Japon. Vous avez écrit un scénario pour un film « L’Habit du héros » que va réaliser Léa Pool. Ce succès vous étonne-t-il et vous donne-t-il des ailes ?

Le cinéma est une formidable carte de visite et collaborer avec cet ami de longue date en augmente le plaisir. « Les Feluettes » ont été adaptées à l’cran par John Greyson (Lilies) en 1996 et viennent tout juste d’être remasterisées pour la prestigieuse collection Criterion.  La pièce a été produite au Japon en 2002 et jouée jusqu’en 2008.  « La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé » vient d’être créée à Tokyo, c’était le 1er septembre 2024.

Tout cela me rend heureux ! Tout artiste vous dira que c’est un métier difficile. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Je me considère comme étant extrêmement privilégié. Les projets que j’initie ont un accueil enthousiaste dès leur genèse. J’ai des collaborateurs exceptionnels. Alors, oui j’ai des ailes !

Propos recueillis par Philippe Escalier

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