Givré !

Show devant !

De drôles
d’idées, une interprétation sidérante, le spectacle dans lequel
Philippe Lelièvre joue une troupe à lui tout seul, ne laissera personne
froid.

Pour une
surprise c’est une surprise ! Certes, le comédien a déjà un beau
parcours devant lui, y compris à la télé (3 ans sur la chaîne « Comédie
! ») mais on le connaît assez peu et un premier one-man-show est
toujours un exercice périlleux. Visiblement pas pour Philippe Lelièvre
incarnant une douzaine de personnages avec une facilité qui rappelle
Philippe Caubère dans ce texte coécrit en compagnie d’Arnaud Lemort et
repris après son récent succès au Ciné 13 Théâtre.

Le sujet :
une petite troupe de théâtre monte "Pataquès", un vaudeville foireux
avec un metteur en scène plutôt pauvre, y compris en bonnes idées. Les
comédiens, tous un peu allumés, sont loin de former un groupe soudé.
L’aubaine d’un gain au loto foot permet à ce petit monde d’aller
travailler et se ressourcer à la campagne. Entre la comédienne à la
voix cassée par le tabac, la jeune fille un peu mièvre, l’alcoolique de
service et celui qui ne jure que par « l’Actors Studio », les divers
personnages héritent, grâce à la finesse de l’interprétation, d’une
véritable crédibilité aux accents croustillants. Mis en appétit, le
spectateur espère bien qu’il ne lui faudra pas attendre le dégel pour
voir la suite de « Givré ! »

Splendid : 48, rue du Faubourg Saint-Martin 75010 Paris – M° Strasbourg St-Denis – du mardi au samedi à 19h30 – 01 42 08 21 93

Philippe Escalier

Mon alter Hugo

Victor Hugo ce génie, ce géant, cette force qui va, ce tribun, démocrate et visionnaire a inspiré à Gérard Berliner un spectacle passionné.

On croit tout connaître des grands hommes et pourtant ! On rabâche toujours les mêmes œuvres ou les mêmes extraits, on se complait des mêmes anecdotes. Comme beaucoup d’hommes célèbres, Victor Hugo se fait de l’ombre à lui-même. L’un des mérites de Gérard Berliner est d’être allé dénicher l’homme privé derrière l’homme public. Sa méthode est simple, elle consiste à revêtir ses habits, à prendre son allure, à partager ses passions et ses combats. Barbe blanche et œil malicieux, on pourrait s’y tromper tant le comédien s’identifie au poète, au point que parfois, on ne sait plus trop qui s’exprime.

Pourtant dans ce mariage, chacun garde sa personnalité. Gerard Berliner dit un texte de sa composition avec une truculence peu commune. Rarement mots auront été dits avec une telle gourmandise. On boit ses paroles comme du petit lait, on le suit dans ses évocations entrecoupées de chansons accompagnées au piano par un autre grand, Roland Romanelli. On entend, non sans émotion qu’Hugo s’opposa à la peine de mort, combattit le travail des enfants, dénonça la misère, revendiqua les États-Unis d’Europe et la monnaie unique. Avec une bonne dose d’humour, on découvre l’amant passionné, trahi par sa femme pour un critique introverti et subjectif (Sainte-Beuve) puis l’homme amoureux de Juliette Drouet à en devenir possessif et mesquin. Non sans émotion, on se rappelle à quel point il détesta « Napoléon le Petit » et souffrit le martyr à la mort de sa fille. Et qu’il fut admiré par des millions de gens, dont des ouvriers sans le sou recourant à des loteries pour espérer lire ses livres et qui, le 22 mai 1885, remplirent les rues de Paris pour suivre son cercueil, chapeau bas, jusqu’au Panthéon.

Le talent de conteur de Gérard Berliner est grand. Son évocation humaine, sensible, fait naitre l’envie de se replonger dans l’œuvre du vieux lion, superbe et généreux.

Philippe Escalier

Petit Marigny : Carré Marigny M° Champs-Elysées-Clémenceau 75008 Paris – du mardi au samedi à 19h, matinée le samedi à 16h – 01 53 96 70 20

Photo Bernard Marie Palazon

Des cailloux plein les poches

Un spectacle bourré d’humour servi par deux acteurs en excellente forme. 

 

Charly et Jake font partie d’un lot de figurants choisi par la production de La Vallée tranquille un film américain niaiseux. Managés à la dure par une walkyrie blonde un peu hystérique, obéissant à son réalisateur au doigt et à l’œil, ils vivent comme des indigènes sous le joug d’une grande puissance coloniale. Interprétant au total une quinzaine de rôles, Alex Métayer et Érick Thomas donnent naissance à une galerie de portraits irrésistibles, virevoltant sans cesse d’un personnage à l’autre. Tous sont campés avec une grande précision et leur histoire, sans quitter la fantaisie, sait prendre des accents émouvants. On découvre le neveu, paumé et camé, un vieil intermittent rescapé des films de John Wayne ou encore l’irrésistible star italienne cabotine et surprotégée. On croit dur comme fer aux aventures de ces personnages, et pourtant, texte et interprétation jouent ensemble, et parfaitement, la carte comique.

 

Éric Métayer et Érik Thomas détiennent la solution à la crise du cinéma et de l’intermittence. Après les avoir vus interpréter le texte de Marie Jones traduit par Attica Guedj et Stephan Meldegg, on les sait capables d’assumer, à eux deux, tous les rôles masculins et féminins d’un film à grand spectacle ! Autre certitude : ils nous font passer une excellente soirée dont nous sortons avec de merveilleux souvenirs d’éclats de rire plein la tête.

 

Philippe Escalier 

 

Théâtre Michel : 38 rue des Mathurins 75008 Paris M° Havre-Caumartin – du mardi au samedi à 20h30 matinée samedi 17h – 01 42 65 35 02

 

 Photo Fabienne Rappeneau

Carmina Burana

Ces Carmina Burana sont d’une grande beauté chorégraphique et musicale. Rares sont les spectacles populaires de cette qualité. J’ai découvert hier soir une superbe surprise à ne surtout pas rater..attention, il ne reste plus que quelques représentations  !  Le 16/06/2005

 

Créée en Chine il y a cinq ans, la chorégraphie de Carmina Burana par Jin Xing arrive au Palais des Congrès pour dix représentations avant d’entamer une tournée internationale.

La rencontre de la chorégraphe chinoise avec Carl Orff est un «choc de civilisation» s’expliquant par la place que le compositeur bavarois a octroyé à la danse dans son œuvre. Cette impressionnante symphonie chorale, composée en 1937 sur des textes latins médiévaux, a fait depuis le tour du monde ; certains de ses extraits ont servi à illustrer quelques grandes pages du cinéma. L’œuvre, particulièrement rythmée (l’orchestre traditionnel est complété par deux pianistes et cinq percussionnistes) est axée autour de trois thèmes : le printemps, la taverne et l’amour.

Le nom de Jin Xing ne vous parlera peut-être pas. Connue pour avoir été colonel dans les rangs de l’armée chinoise avant qu’une opération (n’ayant rien de militaire), n’en fasse une danseuse, elle est la preuve que la Chine a bien commencé à se transformer ! Aux premières loges de cette grande machinerie, le chef d’orchestre Yvan Cassar, le baryton Jean-Sébastien Bou, l’alto Gérard Lesne et la soprano Amira Selim. Sans oublier la chorégraphe et danseuse Jin Xing. Au total, 200 artistes sont présents sur scène. Ce Carl Orff  est accompagnée, en première partie, par une création de Yvan Cassar, d’une grande richesse orchestrale, faisant la part belle aux percussions. Une soirée homégène et néanmoins variée, vraiment réussie. 

Philippe Escalier

Palais des Congrès : 2 place Porte Maillot (17e) – M° Porte Maillot – du 10 au 19 juin : mercredi, jeudi, vendredi 20h30, samedi 15h et 20h30 & dimanche 17h, relâche lundi et mardi  – durée 2h30 avec entracte – 01 40 68 00 05 – wwwpalaisdescongres-paris.com

 

L’Amant d’un jour

La compagnie des Ballets Temps d’Aime réussit un spectacle musical basé sur des chansons d’Edith Piaf. Une chorégraphie inventive et un enthousiasme contagieux expliquent son succès.

Dans la France occupée, Lola, une tenancière de bar (Marie-Cécile Corre émouvante, toute en retenue), succombe aux charmes d’un officier allemand (Benoît Maréchal )sous l’œil réprobateur de ses clients. Prétexte, l’Histoire est ici sans parole. Interprétées par Antonella Colapietro (la seule à ne pas danser, mais quelle voix !) et l’étonnant Sylvain Mathis, les chansons mythiques de Piaf sont chorégraphiées avec une exceptionnelle vigueur par Vincent Ansart. Elles nous plongent dans un univers où règnent les filles de joies, les titis parisiens et les amours exaltées mais éphémères. Un milieu interlope où Marlène Dietrich fait deux apparitions, l’une burlesque avec Muriel Heisch, l’autre , plus douce, par la voix de Benoît Maréchal qui avec sa chevelure blonde et ses yeux bleus rend l’ennemi moins détestable ! Autour de lui, sept autres danseurs (parmi eux, Mickaël Cassan révèle un charisme certain) apportent une énergie et un rythme faisant vite oublier les quelques petites imperfections du spectacle. Dirigés par Bérangère Basty Marion Caranobe, Dorine Legros, Estéban Olives et Julia Spiesser complètent cette troupe s’exprimant sur scène avec dynamisme et générosité. Souhaitons-leur de vivre avec le public une histoire d’amour d’une grande fraicheur que la nouvelle climatisation du Sudden saura préserver !

 

Philippe Escalier

 

Sudden Théâtre : 14bis rue Ste Isaure 75018 Paris – M° Jules Joffrin – jusqu’au 26 juin du mardi au samedi à 19h – 1h05 – 01 42 62 35 00

 

Photos : Alain-Philippe Baudry-Knops

Le Mandat

Un spectacle étonnant, comme on aimerait pouvoir en découvrir plus souvent !

Déjantée et comique, cette comédie de Nikolaï Erdman est fondée sur une critique acerbe de l’individu (dont les appétits de pouvoir et les envies de compromission n’ont aucune limite) et de la société soviétique naissante. Dans la banlieue de Moscou, en 1924, deux familles bourgeoises, toujours attachées au Tsar, se démènent pour être bien vues par le nouveau régime. Mariage arrangée, ("ma fille contre un communiste!"), situations invraisemblables, le monde d’Erdman est fou, irrésistiblement drôle mais, au final, tellement vrai. Cet auteur (exilé en 1933), dont la seconde pièce, «Le suicidé» a été censurée en 1928, prouve qu’il n’est nul besoin de plonger le spectateur dans un océan de complexité pour ébaucher une critique sociale féroce et pertinente..

Pour «Le Mandat», il fallait une mise en scène qui aille franchement dans le burlesque en se gardant des excès. Stéphane Douret, assisté d’Olivier Fredj, ont apporté des idées, une fantaisie stylée et tonifiante mais aussi beaucoup de tenue. Grâce à eux, douze comédiens (dont Antoine Rosenfeld faisant de brillants débuts) peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes. Ils nous offrent deux heures inoubliables, jouées avec une maestria rare. Ce spectacle sur le totalitarisme peut se prétendre totalement réussi. Il reste encore quatre représentations. Un conseil : précipitez-vous !

 

Philippe Escalier

 

Théâtre du Nord-Ouest : 13 rue du faubourg Montmartre (9e) M° Grands Boulevards – 22 mai à 14h30, 8 & 10 juin à 14h30, 11 juin à 20h45 – 01 47 70 32 75 – réservations par mails : lomnibus@noos.fr, ou sur les sites www.lemandat.fr et www.mesbillets.com

Sonia Vollereaux, une grande actrice au Petit Marigny

Cette passion qui vingt ans après se reconstitue à travers des retours en arrière ludiques donne lieu, au Petit Marigny, à un spectacle qu’il ne faut surtout pas laisser passer !

 

 

Pierrot vit avec ses livres. Cet écrivain prof de fac, devenu un peu sauvage, voit débarquer à l’improviste son premier amour. Adieu la tranquillité ! Bénédicte n’est pas du genre reposante. Elle vient semer le désordre dans une vie rangée juste pour s’excuser de s’être enfuie autrefois. Elle réclame une journée pour faire amende honorable. Ce que femme veut… ! À travers les jeux de rôles qu’il accepte de jouer avec elle, Pierrot voit les vérités remonter à la surface, avec elles, leurs lots de surprises, de frustrations mais aussi d’espoir.

 

Le texte que Pierre-Olivier Scotto a écrit avec sa compagne, Martine Feldmann (avant sa disparition) est d’une tonicité aromatisée d’une forte dose de tendresse. Certes, l’histoire, au fond, est assez banale. Mais racontée avec cette faconde, elle devient appétissante. Lorsque Sonia Vollereaux prête ses charmes et son talent à Bénédicte, il serait vain de vouloir résister. Cette diablesse mise ne scène par Marion sait, mieux que personne, jouer sur tous les registres avec un égal bonheur. Elle nous donne avec sa simplicité et sa sensibilité habituelles, une magistrale leçon d’interprétation. À la voir sur scène, difficile de ne pas devenir fan. Face à elle, Pierre-Olivier Scotto donne belle consistance à son personnage. Allez y voir, vous m’en donnerez des nouvelles.

Philippe Escalier

Petit Marigny : Carré Marigny M° Champs-Elysées-Clémenceau 75008 Paris – du mardi au samedi à 21h et dimanche à 16h – 01 53 96 70 20

INTERVIEW DE SONIA VOLLERAUX

Dix ans après «Les Palmes de monsieur Schultz», Sonia Vollereaux revient au Petit Marigny. Depuis le 12 mai, mise en scène par Marion Sarraut, elle y interprète «Jeux d’rôles» en compagnie de Pierre-Olivier Scotto, coauteur de la pièce. Cette comédienne au charme inné, sensible et spontanée, sur scène comme dans la vie, est tout simplement éblouissante !

Sonia, que se passe-t-il dans «Jeux d’rôles» ?

Une femme débarque dans la vie d’un homme. On va apprendre au fil des jeux de rôles qu’elle lui fait jouer, son identité et les raisons de sa présence. C’est un thriller à la Woody Allen, très tendre, très drôle, où l’on dit des choses profondes sur un air de comédie.

Chez vous, la scène a toujours eu la priorité ?

Oui, j’ai refusé des projets pour me consacrer au théâtre. L’an dernier, on m’a proposé de devenir à l’écran la femme de Johnny Hallyday. Je n’ai pas pu le faire car c’est un homme qui commence à tourner tard et j’avais les contraintes de «Lunes de miel» (avec Pierre Arditi et Évelyne Bouix, ndlr).

Vous n’avez eu que des joies au théâtre ?

Le seul moment difficile c’est lorsque j’ai perdu mon père, en 1997. Je jouais « Ma petite fille, mon amour» avec Danielle Darrieux et Jacques Dufilho, une rencontre qui m’a beaucoup marquée. La pièce ne parlait que de la fille et du père, un mot que je disais au moins trente-sept fois par soir ! À un moment donné – le père aime tellement son enfant qu’il l’étouffe –, je disais : «Papa, je voudrais que tu meures.» C’est le moment où le mien décède d’une rupture d’anévrisme ! J’ai arrêté le théâtre pendant un an.

Pour revenir à vos débuts, vous avez fait un passage éclair à la Comédie-Française !

C’est un choix, je n’aimais pas du tout l’ambiance ! Je me suis dit que si je restais, j’allais crever ! Un jour, j’ai regardé ma voisine en lui annonçant : «Là, tu me vois, mais demain je ne suis plus là !» Même si ce n’est pas facile de quitter une telle maison.

Comment avez-vous découvert votre amour du théâtre ?

À la crèche ! (Rires.) On faisait une crèche vivante. J’étais haute comme trois pommes. Je jouais saint Joseph et je me suis vraiment prise au jeu !

En vous voyant sur une scène, on a le sentiment que tous les rôles vous sont permis comme dans «Lapin, lapin» où en petit garçon, vous avez obtenu un Molière en 1996 !

C’est gentil, en tout cas, j’aime tous les personnages, les rois, les clochards, les travestis, les gentils, les pervers. Tout m’intéresse. La passion des autres me taraude depuis l’enfance. Je suis quelqu’un qui observe. Il m’est arrivé un nombre de fois incalculable de rater des métros ou des bus parce que je venais de voir une personne qui m’intriguait. C’est instinctif. Je sais comment sont les autres, je ressens, je capte et je comprends. Du coup, j’ai dû apprendre à me protéger car certaines choses me font vraiment très mal. Même si j’ai une grande tolérance.

Vous auriez pu faire de l’humanitaire ?

Oui, vraiment. J’aurais pu être médecin, m’occuper des autres. Depuis quelques années, je donne de mon temps à une association, «La Maison du soleil»*, qui récolte de l’argent pour les enfants atteints du sida. C’est important !

Philippe Escalier

Petit Marigny : Carré Marigny M° Champs-Elysées-Clémenceau 75008 Paris – du mardi au samedi à 21h et dimanche à 16h – 01 53 96 70 20

*La Maison du soleil : Aides, 11 rue Régale, BP 183, 30012 Nîmes Cedex 04.

Les Amazones

Ton enlevé et formules chocs, « Les Amazones » de Jean-Marie Chevret sont de retour pour noyer le spleen de la maturité et du célibat dans la comédie.

Trois femmes dans la quarantaine et un jeune homme cohabitent tranquillement. Martine (Sonia Dubois) vient de se faire larguer pour « un fil de fer décoloré de 22ans ». Loïc, (Guillaume Delorme) le jeune gay louant la chambre au dessus de son appartement, tente de lui remonter le moral aidé de Micky (Fiona Gélin) autre colocataire, business woman, célibataire endurcie. Sur ce, Annie (Chantal Ladesou) vient demander l’asile à ses copines après avoir perdu son boulot au Club Med. Comme il y a plus de 20 ans, voilà reformé l’ancien groupe des Amazones. Mais les temps ont changé : l’heure n’est pas à la tendresse pour les mecs qui ont (presque) disparu de leur vie. C’est alors que débarque Guillaume (Olivier Bénard), fils d’une ancienne amazone, venu de province oublier une peine de cœur. L’arrivée de ce beau brun athlétique un peu naïf réveille les appétits sensuels des trois femmes subitement transformées en lionnes affamées. Adieu la solidarité, c’est le « chacune pour soi » pour ce morceau de choix. De son côté, Guillaume partage de plus en plus de temps avec Loïc.

Bien construite, la pièce de Jean-Marie Chevret, doué pour les dialogues vifs et drôles, est remarquablement interprétée par Chantal Ladesou. Elle fait un véritable festival dans ce rôle taillé sur mesure, au point que ses partenaires ont parfois bien du mal à garder leur sérénité. On notera aussi  Guillaume Delorme qui reprend le rôle d’Aurélien Wiik. Mis en scène par Jean-Pierre Dravel et Olivier Macé, ce spectacle fonctionne à merveille. Pour ceux qui se sentent moroses ou flagada, voici le bon remède !

Philippe Escalier

Bouffes Parisiens : 4 rue Monsigny 75002 Paris M° Quatre Septembre – du mardi au samedi à 21h & dimanche 15h – 01 42 96 92 42

Photos Serge Kadoche

Dis à ma fille que je pars en voyage

Deux femmes que tout oppose sont amenées à partager une cellule de prison. Le texte de Denise Chalem tout autant que l’interprétation, constituent deux surprises de premier ordre.

Lorsqu’elle entre dans sa cellule, perdue et terrorisée, le choc est rude. Menue, bien habillée, Caroline se retrouve coupée de tout. Pire, elle va cohabiter avec une détenue aux allures frustes et a priori indifférente. Dominique, visiblement habituée à l’endroit, regarde cette femme obsédée par la propreté, refusant la nourriture et portant des souliers en daim, comme la Joconde accrochée sur les murs d’un immeuble squatté du 9-3 ! Caroline a été condamnée pour abus de biens sociaux. Elle servait de maitresse et de couverture à un dirigeant d’entreprise fricotant avec un Chef d’État africain, une sorte de Christine Deviers-Joncours à laquelle Denise Chalem fait aussi penser physiquement. « Je n’ai jamais su compter les petites sommes », dit-elle à moment donné, prouvant que même dans l’adversité, la femme d’affaires reste ce qu’elle est. Face à elle, Christine Murillo, en détenue peu évoluée, ayant trouvée dans la prison une protection contre le monde extérieur, est phénoménale de vérité. Sa nomination au Molière de la meilleure comédienne ne doit rien au hasard. Peu à peu, Caroline va s’habituer, apprendre à lutter, s’endurcir. Entre les deux femmes, le courant va passer, une véritable amitié va se nouer.

Denise Chalem a écrit un texte surprenant où elle exprime parfaitement la détresse liée en l’enfermement, ses aspects humiliants, le danger lié aux longues peines. L’univers carcéral où tout se deale est fort bien décrit avec une plume trempée dans un humour toujours cinglant, ne s’estompant que pour laisser la place à des instants poignants. Ce tête à tête entre deux femmes, – sans oublier Christine Guerdon dans ses deux rôles de gardienne – par son humanisme, sa drôlerie et sa sensibilité, nous a profondément touchés.

Philippe Escalier 

Théâtre de l’Œuvre : 55, rue de Clichy 75009 Paris M° Place de Clichy – du mardi au samedi à 21h, matinée samedi18h – 01 44 53 88 88

Soie

La superbe histoire d’Alessandro Baricco est magnifiée par la mise en scène de Christophe Lidon et l’interprétation de Samuel Labarthe. Quelques inoubliables instants de douceur…!

Baricco est un conteur. Ce jeune auteur a conquis l’Italie avec presque autant de best sellers que de romans. « Soie » publié en 1997 n’échappe pas à la règle. Cette nouvelle à l’écriture ciselée et vive, magnifiquement simple et efficace, retrace une surprenante histoire de voyages et d’amour à travers le destin d’une petite cité des Cévennes où explose soudain l’industrie du ver à soie.

"Baldabiou était l’homme qui, vingt ans plus tôt, était arrivé dans le bourg, s’était dirigé droit sur le cabinet du maire, y était entré sans se faire annoncer, avait posé sur son bureau une écharpe en soie couleur de crépuscule et lui avait demandé:

– Savez-vous ce que c’est ?

– Affaires de femme !

– Erreur. Affaires d’homme : de l’argent.

Le maire le fit jeter dehors. Lui, il construisit une filature, en bas, près de la rivière, un hangar pour l’élevage des vers à soie, accolé à la forêt, et une petite église consacrée à sainte Agnès, au croisement de la route pour Viviers. Il engagea une dizaine d’ouvriers, fit venir d’Italie une mystérieuse machine en bois, toute en engrenages et en roues, et ne dit plus rien pendant sept mois. Puis il revint chez le maire et posa sur son bureau, bien alignés, trente mille francs en grosses coupures.

– Savez-vous ce que c’est ?

– De l’argent.

– Erreur. C’est la preuve que vous êtes un con."

Sans nous laisser un instant de répit, l’histoire ainsi commencée va aller jusqu’à sa surprise finale. Hervé Joncour, le narrateur, est envoyé au Japon dans le but de ramener des vers à soie qu’en Cévennes, la maladie a rendu rare. Il effectue ainsi plusieurs voyages qui vont transformer sa vie. On découvre comment, dans l’amour, l’intensité va de pair avec l’inaccessibilité. La rareté du moment (couplé à son côté risqué) contribuent à donner aux sentiments une force exceptionnelle.

Dans la peau du héros, Samuel Labarthe se révèle en parfaite osmose avec l’œuvre. Son jeu d’une grande simplicité – chaque mot, chaque geste est juste – atteint des sommets. Dans un décor très épuré et une mise en scène qui stimule l’imagination, il se met tout entier au service d’un texte empreint de poésie, de sensualité, ayant la saveur et le charme des moments heureux de l’existence.

Philippe Escalier

photo : D. Michau

Studio des Champs-Elysées : 15 avenue Montaigne 75008 Paris M° Alma Marceau – du mardi au samedi à 20h30 & samedi 17h – 1h45 – 01 53 23 99 19

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