Écrite par Caroline Darnay avec une subtilité et une simplicité redoutables, cette enquête aux allures de thriller autour d’une femme à la trajectoire si particulière, pose très adroitement des questions morales et existentielles.
Dans « Majola » tout est vrai. Caroline Darnay s’est inspirée de la vie d’Iréne Kalder, qui fut secrétaire d’Oskar Schindler. L’industriel allemand la présente à Amon Göth, chef du camp de travail de Plaszów en Pologne, dans le but de l’aider à sauver des juifs qui tentent de survivre dans ce lieu abominable. Tout en facilitant la tache de son ancien patron, Iréne Kalder tombe amoureuse d’Amon Göth qu’elle épouse. Entre son ami Schindler qui sauva d’une mort certaine de centaines de vies, reconnu « Juste parmi les nations » et son épouvantable mari nazi ayant tout fait pour mériter son surnom de « boucher d’Hitler », qui fut vraiment Irène Kalder ? Sur la base de deux interviews recueillies en 1980 et en 1983, Caroline Darnay décrit de façon passionnante cette femme toujours en équilibre sur la frontière entre le bien et le mal, devenue aveugle par amour et qui refusa d’assumer tous les aspects de sa vie. Une réalité parfois difficile à décrire, le temps, un peu à la manière d’une vague sur le sable, venant effacer peu à peu les traces laissées par l’Histoire, au grand bénéfice de ceux qui avaient des choses à se reprocher. Autour de l’autrice qui est aussi une magnifique actrice, Marc Francesco Duret et Duncan Talhouët jouent brillamment deux générations de journalistes dont les différences d’âge sont source d’interprétations différentes et de conflits. Cette pièce intense et originale, agrémentée d’un coup de théâtre de dernière minute digne d’une cour d’assises, conserve néanmoins, tout du long, une certaine légèreté. Son sujet, son écriture et son interprétation ne pourront que séduire et impressionner ceux qui iront la découvrir.
Le personnage d’Alan Turing est en tous points fascinant et passionnant. Ce mathématicien britannique surdoué, passionné par la cryptologie, a permis aux Alliés de casser très tôt Enigma, le code allemand pourtant réputé inviolable et de raccourcir ainsi la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, son homosexualité découverte, les tribunaux lui ont imposé une castration chimique qui détruisit ce grand sportif adepte du marathon et qui le poussa au suicide en croquant une pomme trempée dans du cyanure, en souvenir du film « Blanche-Neige » qu’il avait tant aimé. De ce destin hors norme, de cet homme victime d’une société homophobe à qui pourtant l’humanité et l’informatique doivent tant, Benoît Solès a voulu faire le sujet d’une pièce, « La Machine de Turing », qui fête sa 700ème représentations en entamant sa quatrième saison au théâtre du Palais-Royal. C’est au cours de sa tournée américaine, en attendant un avion à Los Angeles pour aller jouer à San Francisco que l’auteur nous a parlé de son travail et de cette formidable aventure autour d’Alan Turing.
À quel moment cette tournée américaine s’est-elle décidée ? Elle devait conclure la 1ère tournée de 2019-2020 interrompue par le Covid. Nous sommes parvenus à trouver des dates pour qu’elle puisse avoir lieu. Avec Amaury de Crayencour qui a créé la pièce avec moi, nous venons de jouer deux représentations ici, au théâtre du lycée français de Los Angeles, l’une tout public et l’autre pour les scolaires. L’on s’apprête à faire de même à San Francisco avant d’aller donner douze représentations en Polynésie.
À l’étranger, comment la pièce est-elle perçue ? J’ai joué « La Machine de Turing » dans tous les coins de France et de Navarre ! J’approche des 250 dates en tournée, sans compter Avignon. La première tournée a commencé en septembre 2019 en Nouvelle Calédonie. On a joué à Nouméa, devant de jeunes canaques issus du nord de l’île, certains venant au théâtre pour la première fois. Ce qui est commun dans les réactions, quel que soit le lieu, c’est l’intérêt pour le personnage, qu’on le connaisse ou qu’on le découvre. Les gens sont bien évidemment frappés par son histoire, l’héritage qu’il nous laisse, à savoir son influence sur le cours de la Seconde Guerre mondiale grâce au décryptage d’Enigma et l’invention de l’informatique. Mais ils sont aussi et avant tout frappés par cette aventure humaine, la dimension tragique du personnage et le message auquel il nous invite à réfléchir : comment regarde-t-on la différence ? C’est ce qui crée de l’empathie pour lui et une immense émotion par rapport à l’injustice qu’il a subie. Il y a toujours, à la fin du spectacle, au moment où il s’apprête à croquer la pomme, un moment suspendu pendant lequel le public est ému et retient son souffle. L’on observe cette réaction partout, que ce soit pour une représentation scolaire à Argenteuil, au théâtre Princesse Grace à Monaco ou avec des francophones à Los Angeles. Cela nous montre bien qu’il y a quelque chose d’universel dans cette histoire.
Le thème de l’homosexualité, toujours difficile à proposer, à traiter et à défendre, a-t-il été un problème ? Non, pas vraiment ! Si l’on prend les scolaires, l’on me disait parfois qu’une telle histoire, avec des garçons qui s’embrassent sur scène, ça allait être le barouf, notamment avec des jeunes issus de l’immigration. Cela ne s’est pas du tout passé ainsi, ils ont toujours regardé le spectacle dans un très grand calme. Je suis frappé par la capacité d’écoute et d’ouverture d’esprit de cette génération. Si j’ai pu sentir parfois des petits moments de gène, bien qu’il n’y ait rien de choquant ou de provocant dans ma pièce, c’était toujours avec des spectateurs plus âgés. La nouvelle génération est plus ouverte. Ce que j’aime faire, notamment en tournée, c’est rencontrer le public après le spectacle et j’ai pu assister à des moments émouvants, j’ai vu des ados faire leur coming-out ou des parents s’ouvrir sur ce sujet de la tolérance au sens large. Cette pièce, où l’on touche du doigt à la fois la force de Turing mais aussi ses faiblesses, libère les gens et leur donne le courage d’exprimer et parfois de révéler des choses. C’est très rare de vivre une telle expérience qui va au delà d’Alan Turing, qui est de l’ordre de l’humain et c’est pourquoi après tant de représentations, j’ai toujours un plaisir immense à la jouer. Je me nourris de ces moments d’échanges et de partages pour remonter sur scène le lendemain. Si j’aime la dimension mémorielle autour de la réhabilitation de Turing, j’apprécie tout autant la dimension militante de cette pièce qui amène à réfléchir à la façon dont on a traité et dont on traite encore les gens différents, et ce, encore une fois, quelles que soient les différences en question.
La réhabilitation est maintenant chose faite…enfin ! Oui, et elle est totale. Il y a eu le film ‹ »Imitation Game », il existe de nombreux prix qui portent son nom, Turing a son visage sur les billets de 50 livres en Grande-Bretagne, quelle extraordinaire réhabilitation dans son pays qui le condamnait encore il n’y a pas si longtemps ! Mais il continue malgré tout, et c’est bien ainsi, à nous interroger sur nous, nos vies, nos émotions.
J’imagine qu’en écrivant « La Machine de Turing » tu ne pouvais pas imaginer quel allait être son parcours ? Jamais. Dans notre profession, nous avons tous des rêves quand on créé, que l’on se bat pour monter une pièce et pour que son travail soit compris et reconnu. Jamais je n’aurais imaginé une once de ce qui se passe actuellement. Quand on crée la pièce au festival d’Avignon en 2018, on espère, au mieux une tournée d’une trentaine de dates. Et l’on rêve d’une programmation dans un théâtre parisien. Et là, il s’est passé un truc dont je ne reviens toujours pas : des gens qui nous attendent après la représentation, la presse qui s’est fait l’écho du spectacle tout de suite, un bouche à oreille qui ressemble à un raz de marée, des théâtres privés qui se battent pour nous avoir à l’affiche, les Molières bien sûr, et le plus beau dans tout cela, la réédition du texte dans les Carrés classiques Nathan avec un dossier pédagogique qui fait que la vie de Turing et son message sont étudiés au collège et au lycée et que je reçois des mails d’ados me disant qu’avec la pièce, ils ont eu une bonne note à l’oral du brevet ou à un examen du Bac. Ce qui me fait dire qu’il faut vraiment se battre pour ce en quoi l’on croit. Pendant mon travail d’écriture, combien de personnes m’ont dit que l’histoire d’un mathématicien gay qui se suicide, je ne pouvais pas trouver pire sujet ! À part la Région Île de France, personne ne m’a aidé. Aujourd’hui, ce qui me fait plaisir, c’est que notre aventure peut aider certains à ne pas renoncer devant les difficultés qui ne manquent jamais, en particulier à un moment où le Covid nous a quand même bien mis par terre. J’ajouterai que je ne suis pas plus doué qu’un autre, je n’ai pas plus de talent mais par contre j’ai beaucoup travaillé, je me suis battu pendant 25 ans sans jamais rien lâcher même dans les moments de grands doutes.
Quels sont les déclics qui t’ont fait écrire cette pièce ? Le premier a été la découverte, du personnage un peu par hasard à travers une biographie sur Internet, assez succincte à l’époque et je me dis alors : C’est qui ce type ? Tout de suite, j’ai su que je ferai un jour une pièce sur lui. Le second déclic c’est la sortie du film qui, pourtant, au départ, me paralyse un peu. Mais en le voyant, j’ai trouvé que les contraintes hollywoodiennes montraient un Turing assez lisse et pas très gay. C’est ce qui m’a donné le coup de pied aux fesses nécessaire pour écrire la pièce, sans intention d’en faire un plaidoyer homo mais je trouvais incroyable que dans un hommage définitif que l’on rendait à cet homme, longtemps après sa mort, l’on puisse encore cacher des choses sous le tapis. Je voulais absolument montrer comment sa sexualité explique son être profond, ses choix, voire même ses travaux pour, avec sa machine, recréer le cerveau de son jeune ami perdu. Avec l’aide de Tristan Petitgirad et de tous ceux qui m’ont aidé et encouragé à finir ce texte, nous voulions trouver un équilibre entre les aspects scientifiques, historiques et personnels. Je pense que l’on a bien fait puisque cet équilibre est essentiel à la compréhension du spectacle et du personnage.
Ce succès doit être un formidable moteur pour la suite de ta carrière ! Nous vivons ce moment extraordinaire avec beaucoup de bonheur, nous formons un groupe d’amis, très liés et l’on continue à travailler ensemble sur ma nouvelle pièce autour de Jack London, « La Maison du loup ». Par ailleurs, je suis en train d’écrire « Le Secret des secrets », dans laquelle je ne jouerai pas et que je mettrai en scène, ce qui sera une première pour moi. J’écris pour quatre jeunes comédiens l’histoire de jeunes gens cherchant la recette de la pierre philosophale dans les archives de la British Library. J’ai voulu m’intéresser à la transmission du savoir. J’aime aller vers des défis et des projets que je sens profondément et sur des sujets que je ne cherche pas mais qui s’imposent à moi.
Parue en 1960, « La Promesse de l’aube » qui relate la jeunesse de Romain Gary à travers sa relation à sa mère, a connu plusieurs adaptations, dont une, récemment au cinéma. Dans un exercice de haute voltige, Franck Desmedt, mis en scène par Stéphane Laporte et Dominique Scheer au Lucernaire, se met au service de ce texte magnifique qu’il a adapté et qu’il nous fait revivre de la plus belle des façons.
Romain Gary, l’une des plus belles plumes du siècle dernier, nous raconte l’histoire d’un amour maternel inconditionnel et immodéré. Dans cette famille, tout étant exagéré, « La Promesse de l’aube » fourmille de détails surprenants et désopilants propres à lui faire rencontrer le succès qui a caractérisé cet ouvrage tiré à plus d’un million d’exemplaires. Né dans l’empire russe en 1914, le jeune Romain émigre d’abord en Pologne où sa mère crée une maison de couture avant de rejoindre la France. Pendant que son fiston commence à écrire et cherche à être publié dans la presse, elle vend des articles de luxe puis se voit confier la gestion d’un petit hôtel niçois. Dans ce mouvement perpétuel, une chose ne change pas : partout et à tous, la mère crie que son fils est un génie qui deviendra un jour célèbre et probablement Président de la République. Difficile de mettre la barre plus haut : la seconde guerre débutant, Gary rejoint sans tarder la France libre et fera la carrière militaire, puis diplomatique et littéraire que l’on sait, laissant toutefois l’Élysée au Général de Gaulle ! Dans ce roman, qui est un roman d’amour, Romain Gary avec des sarcasmes et une bonne dose d’humour ne peut s’empêcher d’exprimer l’agacement que cet attachement excessif a toujours provoqué chez lui. Sans qu’il soit possible de nous tromper sur son affection pour cette mère qui lui cache son diabète et même sa mort qu’il ne découvre qu’au retour de la guerre. Pour qu’il n’apprenne pas trop tôt, ni trop loin de Nice la terrible nouvelle, sa mère lui faisait envoyer au compte gouttes des lettres écrites plusieurs mois avant son décès. Un amour dévastateur qui amènera l’écrivain à relativiser tous les autres : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine ».
Franck Desmedt, amoureux des défis, qui incarnait magnifiquement une foule de personnages dans « Tempête en juin » d’Irène Némirovsky et qui joue Dieu dans « Le Visiteur » d’Éric-Emmanuel Schmitt, était fait pour dire ce texte et l’incarner. Tout en finesse et en douceur, l’acteur n’a pas son pareil pour envouter le public, et ce, dés les premiers mots. Chez ce magicien aux gestes précis, murmurant comme le ferait tout détenteur de secrets d’importance, l’élocution, toujours parfaite, ressemble à une caresse. Avec la complicité de ses deux metteurs en scène, Stéphane Laporte et Dominique Scheer qui illustrent avec une économie de moyens propre à chasser toutes interférences et à souligner sans jamais surligner ce texte à la richesse infini et à l’humour si délicat, Franck Desmedt entraine le spectateur dans ce qui ressemble à une communion. Quand la littérature et le jeu d’acteur atteignent de tels sommets, la sobriété se doit, comme ici, d’être la règle. Elle seule permet un si beau partage. Après les longs applaudissements qui saluent cette émouvante prestation, impossible de ne pas s’interroger : autobiographie vraiment ? Pour qui connait la vie de Romain Gary, son goût pour le mystère et la distance qu’il aimait à entretenir avec la vérité, lui, le seul écrivain français à avoir obtenu deux Prix Goncourt, la seconde fois sous le nom d’Emile Ajar et sur la base d’une géniale mystification ayant longtemps tenu le monde littéraire en haleine, la question n’est pas illégitime. La délicieuse scène au Club de tennis où la mère de Gary se jette aux pieds du vieux roi de Suède présent, le suppliant de permettre à son fils (qui n’a jamais tenu une raquette) d’exercer ses talents dans ce lieu huppé, est aussi drôle que probablement inventé. Mais qu’importe, puisque cet acte symbolise si bien ce qu’une mère exaltée comme la sienne aurait pu faire ! Car agissant comme un écrivain de génie, Romain Gary a autant vécu que magnifié une existence qui ne fut pas dénuée d’aventures et de gloire pour autant. Quand un style pur, imagé, sensible et drôle, construit une telle œuvre, tout travail de détective attaché au détail serait inutile et mesquin. Ici, seule compte la vérité de l’écrivain, celle qui permet que le romanesque et le vécu ne fasse qu’un. Celle qui nous projette dans un monde magique, aux confins du réel et de l’imaginaire.
La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre, à l’affiche du théâtre Rive-Gauche, nous plonge à Chartres, dans les heures les moins glorieuses de la Libération. « Le Petit coiffeur » aborde le thème des femmes tondues pour avoir aimé des Allemands, à travers un texte intense et émouvant, porté par cinq comédiens remarquables.
Été 1944. Dans l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale commence une violente « épuration » rendue inévitable par les tragiques dérives de la collaboration. Mais sa forme très expéditive et mal contrôlée donne lieu à des exécutions sommaires et à de sordides vengeances. C’est dans ce climat survolté que furent brutalisées les femmes qui n’avaient eu que le tort de fauter avec des soldats ennemis, dans ce qui fut qualifié de collaboration horizontale ! La magistrature, disqualifiée par son allégeance à Vichy, était alors largement désorganisée. C’est la rue qui fait la loi, rumeurs et dénonciations haineuses tenant lieu de procès. Les amourettes inappropriées sont mises sur le même pied que les dénonciations de résistants ou de juifs. Jean-Philippe Daguerre, l’auteur de « Adieu Monsieur Haffmann », s’est inspiré de l’épisode de la tondue de Chartres, immortalisée par une photo de Robert Capa ayant fait le tour du monde, pour écrire ce texte aux accents humanistes, dénonçant l’injustice et la cruauté. Sortant des sentiers battus, faisant le constat que si la France avait perdu la guerre en 40, elle avait aussi en partie perdu la victoire en 45, son plaidoyer est particulièrement élaboré et percutant, sans jamais se poser en donneur de leçons. Il se déroule à travers les personnages attachants d’une famille soudée, nous laissant découvrir les déchirements de cette époque, ô combien tourmentée, sans rien cacher de la complexité des destins et des choix douloureux qu’elle génère. Le spectateur, tenu en haleine par une trame dramatique, dynamique et réaliste, va vivre passionnément ces quelques moments, embarqué par le talent d’une formidable troupe portée par la mise en scène tout à la fois pudique et terriblement efficace de l’auteur.
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Génie des mathématiques, Alan Turing a apporté une contribution majeure à la victoire des alliés durant la seconde guerre mondiale. Son exploit ne sera connu que des décennies après sa mort, causée par la condamnation de son homosexualité. Benoît Solès a voulu apporter sa pierre à la réhabilitation de cet homme hors du commun, aux immenses mérites longtemps ignorés. Il le fait dans « La Machine de Turing », une pièce jouée au théâtre Michel, d’une intensité et d’une sensibilité qui forcent l’admiration.
Dés 1938, bien conscients des dangers que représentent les nazis, les Britanniques veulent découvrir le code allemand, qui change tous les jours, protégé par les redoutables complexités de la machine Enigma. Pour cela, il font appel à Alan Turing, un grand mathématicien, passionné par la cryptanalyse. Turing conscient de l’immensité de la tâche, élabore une machine, l’ancêtre de l’ordinateur, capable d’effectuer un grand nombre de calculs dans un minimum de temps. À force de ténacité et d’intelligence, il finit par réaliser l’impossible : casser Enigma. Une victoire qui aidera grandement à la victoire des alliés.
Parce qu’il fallait que cet exploit reste secret, l’espionnage et les tensions est-ouest obligent, personne ne saura, après guerre, la dette que l’humanité à contracté envers le savant. Pire encore, une rencontre peu heureuse avec un jeune serveur, dénué de scrupules, l’amène à voir son homosexualité découverte par les autorités et tomber, comme Oscar Wilde soixante ans plus tôt, sous le coup de la loi de 1885. La justice lui laisse alors le choix entre la prison et la castration chimique. Il choisit la seconde alternative pour continuer ses recherches. Mais ce traitement inhumain va le diminuer et le transformer. Cet athlète qui réalisait des temps remarquables au marathon ne supporte pas la déchéance physique. Comme Blanche-Neige qu’il avait découvert au cinéma dans son enfance et qui l’avait fasciné, il s’empoisonne avec une pomme enduite de cyanure, en 1954. Une pomme croquée qui renvoie immanquablement à la célèbre marque informatique née plus tard à Cupertino.
Il est impossible de ne pas être horrifié en faisant le parallèle entre ce qu’Alan Turing a fait pour le monde et ce qu’on lui a fait subir en retour. Conscient de cette injustice, Benoît Solès a voulu réhabiliter mais aussi donner vie à ce héros de la seconde guerre mondiale au destin brisé, dont les travaux, s’ils avaient lieu aujourd’hui, seraient récompensés par le Nobel. Il le fait avec beaucoup de sensibilité et d’humour. Son interprétation lui permet d’incarner un Alan Turing auquel nous croyons, compliqué et perdu, aux réactions un peu enfantines comme parfois les surdoués peuvent en avoir, avec un esprit si rapide que les mots ont du mal à suivre et s’entrechoquent dans un bégaiement touchant, preuve sonore d’un certain mal-être. À quoi s’ajoute un humour où l’on ressent un besoin de se rapprocher des autres. Différent du fait de son intelligence, Turing l’était aussi par sexualité. Toutes choses qui ne pouvaient que le rendre hors norme. Celui qui passait aux yeux des autres, au mieux comme un original, n’eut qu’un seul amour, une passion incandescente partagée avec Christopher, rencontré au collège, passionné comme lui par la science et les chiffres, qui fut emporté jeune par la maladie, le laissant seul, désemparé et marqué à vie.
Caractérisé par ses fulgurances intellectuelles et ses failles personnelles, Alan Turing revit sous nos yeux grâce au texte précis et riche de Benoît Solès, centré sur les dernières années de sa vie. Avec son complice Amaury de Crayencour qui interprète brillamment deux personnages, on refait, avec l’enquête de police et quelques flash-back, l’essentiel du parcours de vie du génie britannique. Le duo de comédiens fonctionne magnifiquement et donne quelques moments d’émotion d’une grande force, soutenus par la mise en scène subtile de Tristan Petitgirard, jouant si bien avec les années, les images et les allusions diverses. Une belle leçon de vie, de tolérance et d’Histoire expliquant l’engouement du public pour cette « Machine de Turing » découverte pour la première fois lors du festival d’Avignon 2018 et qui continue à fonctionner avec un succès dont on ne peut que se réjouir.
Théâtre Michel : 38, rue des Mathurins, 75008 Paris Du mardi au samedi à 21h ; matinée le dimanche à 16 h 01 42 65 35 02 – http://www.theatre-michel.fr
photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.
photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.
L’œuvre et le destin d’Irène Némirovsky, en particulier « Suite française » méritaient le meilleur. C’est bien ce que proposent Virginie Lemoine et Stéphane Laporte à l’origine d’une adaptation fidèle et passionnante, créée pour la première fois dans le Off d’Avignon, au théâtre du Balcon, avec une troupe, en tous points magnifique.
Irène Némirovsky, nait en 1903 à Kiev. La révolution russe la pousse, avec sa famille, vers l’exil. Baignée de culture française depuis son enfance, elle finit par s’installer à Paris, s’inscrit à la Sorbonne avant de publier ses premiers livres. Son dernier opus, « Suite française », inachevée, du fait de sa déportation en 1942 à Auschwitz où elle meurt du typhus, a la particularité d’être le seul roman à recevoir un Prix, (le Prix Renaudot) à titre posthume. Dans ce récit, inscrit dans la terrible actualité de la défaite, elle entreprend un tableau du début de l’occupation, à travers la vie d’une famille. Le fils est prisonnier en Allemagne, la mère vit avec sa belle-fille qu’elle ne semble pas porter dans son cœur. Arrive un officier de la Wehrmacht qui réquisitionne la demeure. On se prend à penser au « Silence de la mer » de Vercors, la belle-mère considérant que parler à un allemand revient à trahir sa patrie. La belle-fille, que son mari, délaissait pour une maîtresse, est sensible à la présence de l’officier dont elle tombe amoureuse, sans s’abandonner pour autant. L’ensemble des personnages permet une fresque intimiste, ciselée, qui décrit parfaitement la déchirante bataille entre les élans du cœur et du devoir, dans cette époque terrible. Si le texte, tout en finesse, s’attache aux personnes et aux petits détails, son sens en est bien universel. Le drame est partout présent, « j’écris sur de la lave brulante » disait Irène Némirovsky et pourtant, l’humour n’est jamais loin. Les mots toujours simples sont d’une beauté et d’une précision exemplaires. Une richesse du propos soutenue par la mise en scène très efficace, vivante et subtile de Virginie Lemoine et le jeu de comédiens merveilleux. Florence Pernel est parfaite en belle-fille douce et déchirée, Béatrice Agenin, impériale en belle-mère inflexible, Christiane Millet incarne une vicomtesse truculente, qui se pose en altruiste, prenant bien soin de ne jamais s’oublier. Emmanuelle Bougerol est juste, expressive, délicate comme toujours, dans son rôle de domestique. Coté masculin, Samuel Glaumé est un officier allemand, mélomane (jouant une musique signée Stéphane Corbin), déchiré, tout en retenue et Cédric Revollon un révolté, jaloux et bouillonnant. Deux personnages dont on sent bien qu’ils ont entamé un combat avec la mort dont ils ne sortiront pas vainqueurs. « Suite française » nous convie à un rendez vous avec l’intensité et l’émotion. Personne ne voudra le manquer !
Philippe Escalier
Théâtre du Balcon : 38, rue Guillaume Puy 84000 Avignon
Tous les jours à 19 h – 04 90 85 00 80
Dans cette pièce d’une belle intensité, l’auteur Benoît Solès donne vie au mathématicien Alan Turing. Lors de cette création au festival OFF d’Avignon 2018, le public est au rendez-vous, visiblement heureux de plébisciter un travail aussi enrichissant que passionnant.
Parmi les hommes auxquels l’Humanité est redevable, Alan Turing figure en bonne place. Ce mathématicien britannique génial (le mot est faible) est non seulement le père de l’ordinateur mais il est en outre celui qui contribua à casser Enigma, le code ultra sophistiqué utilisé par l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Sans lui, le conflit eut été encore plus long et meurtrier. Il se trouve qu’après 1945, l’on ignora tout de ses mérites, le Secret Défense pesant comme une chape de plomb sur son travail et son incroyable exploit. En 1952, victime d’un cambriolage, une enquête de police met à jour son homosexualité. Un délit puni par la loi (il faudra attendre les années 2000 pour que disparaissent, outre-Manche, ces discriminations légales !). On place alors l’amoureux inconditionnel des chiffres, auquel pourtant la plus élémentaire gratitude aurait imposé d’élever des statues, devant un choix cruel : 2 ans de prison ou la castration chimique. Ne voulant pas être privé de ses livres et de ses recherches, il choisit la seconde option. Elle va détruire de l’intérieur ce grand sportif. Marathonien de haut niveau, Alan Turing se voit changer et décliner à grande vitesse. Pour fuir une vie qui ne pouvait que lui faire horreur, cet amoureux du film « Blanche-Neige » de Disney (qui l’avait tant marqué dans son enfance), choisit de croquer dans une pomme plongée au préalable dans du cyanure. La pomme et l’ordinateur, au passage, vous voyez le lien ? Ainsi finit l’un des plus grands cerveaux du XXéme siècle et il faudra attendre 2013 pour que la Reine le gracie à titre posthume.
L’objectif de réhabiliter Alan Turing au théâtre et de lui rendre hommage est hautement louable et nécessaire. Mais ce serait insuffisant sans un texte précis et vivant, faisant revivre Alan Turing sous nous yeux, et l’interprétation forte et subtile qu’en font Benoît Solès et de son complice Amaury de Crayencour ni sans la mise en scène de Tristan Petitgirard. Ce dernier joue habilement avec les époques et les images, projetées ici dans des cases pouvant symboliser l’intelligence du héros malheureux ou encore un échiquier (qu’il connaissait bien) et sur lequel Turing n’a finalement été qu’une pièce majeure sacrifiée sur l’autel de l’Histoire. Le bond en arrière que « La Machine de Turing » nous propose de faire nous amène, non sans émotions, à réfléchir sur les aspects les moins reluisants de la condition humaine, heureusement compensés par la force de l’espoir et de l’esprit.
Prendre un moment peu connu de la seconde guerre mondiale concernant les juifs de Pologne, en faire une comédie adossée à une réflexion sur le courage, l’objectif est ambitieux. Melody Mourey qui signe le texte et la mise en scène, n’a pas reculé devant la difficulté offrant un spectacle foisonnant et surprenant.
Nous sommes en Pologne en 1942. C’est en découvrant qu’un vaccin du typhus donne dans la foulée un test positif à la maladie (hautement contagieuse et mortelle) qu’un médecin, Eugene Lazowski, secondé par son meilleur ami, le docteur Stanisław Matulewicz, a l’idée de se servir de ce subterfuge pour placer sa ville en quarantaine et sauver 8 000 juifs, soit six fois plus qu’Oskar Schindler.
« Les Crapauds fous » (on vous laisse aller découvrir le pourquoi de ce titre), retrace cet épisode particulier avec une bonne dose d’originalité. Le résultat est très dynamique, avec quelques scènes assez irrésistibles, rendant le sujet attrayant malgré sa charge dramatique. Si l’équilibre entre comédie et émotion est, par moments, un peu difficile à trouver, du fait d’un jeu d’acteurs parfois trop poussé, (surtout au début), la pièce qui nous est proposée reste marquée par l’inventivité de la mise en scène qui permet à deux époques de se chevaucher et par la générosité des comédiens incarnant plusieurs rôles. L’Histoire et le spectacle vivant font ici un mariage heureux, qui, au delà du divertissement, rend hommage à ceux qui ont refusé de subir et qui sont sortis du rang, par altruisme et sens de l’honneur. Ce faisant, ils ont démontré que derrière les héros, se cachaient des gens ordinaires mais audacieux, prenant leur destin en mains, pour ne faire que leur devoir. Le spectateur est plongé dans ce passé récent et sombre par la meilleure des voies, celle où le rire est appelé en renfort pour décrire et combattre le pire.
Philippe Escalier
Théâtre des Béliers : 14bis, rue Sainte-Isaure 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21h et dimanche à 15 h – 01 42 62 35 00
Aborder la vie de Jean Moulin, et principalement ses trois dernières années, est le défi auquel s’est attelé Jean-Marie Besset. Un texte subtil et limpide, une superbe troupe et un metteur en scène très inspiré (Régis de Martrin-Donos) permettent de voir un spectacle d’une force et d’une originalité rares.
Si l’auteur a qualifié l’œuvre de fiction historique, on en retiendra d’abord la vision acérée sur les années noires d’Occupation et on ne pourra que conseiller la pièce à des professeurs d’Histoire soucieux de sensibiliser leurs élèves à cette période si fondamentale, pendant laquelle l’humanité fut remise en question.
Tout commence en juin 1940. Aux mains des Allemands, le Préfet Moulin préfère le suicide au déshonneur (Arnaud Denis interprète le rôle titre avec la force et la conviction du grand acteur qu’il est déjà). La tentative échoue et l’homme qui a la France chevillée au corps va décider de se battre (à un moment où le pays vaincu, envahi et traumatisé croit trouver en Pétain un sauveur). Sa rencontre avec Charles de Gaulle, qui aurait pu dire à l’époque, « l’Etat c’est moi ! », est alors inéluctable (Stéphane Dausse endosse les habits du général de manière époustouflante). Cette symbiose, (on n’ose pas dire cette collaboration !) est faite d’un grand respect mutuel. Les échanges entre les deux hommes donnent les moments les plus jouissifs de la pièce. La fresque reste précise et Jean-Marie Besset ne manque pas de camper quelques autres grandes figures, telle qu’Henry Fresnay ou Pierre de Bénouville, de décrire les luttes de pouvoir et surtout, de faire du héros de la Résistance, le portrait le plus précis possible, tout en finesse. On y verra la noblesse de Moulin, ses peurs devant un monde barbare qui l’oblige à sacrifier son existence que l’on sait faite d’engagements, de combats moraux, mais aussi, beaucoup le découvriront, d’une très probable attirance pour les hommes que ni la période, ni sa personnalité lui permettent d’assumer.
« Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… » a dit avec tant d’émotion André Malraux au moment de faire entrer Jean Moulin au Panthéon en 1964. Jean-Marie Besset nous donne à voir le visage de Jean Moulin d’une façon qui fait honneur au personnage et au théâtre. Il convient pour finir de saluer ici les autres membres de la troupe, tous remarquables, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Loulou Hanssen, Michael Evans et l’auteur qui incarne un résistant.
Théâtre 14 : 20, avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Mardi, vendredi et samedi à 20 h 30 – Mercredi et jeudi à 19 h et matinée samedi à 16 h