Le chant du cygne d’une saga
Une saga née il y a quinze ans
Quinze ans après le tout premier épisode diffusé sur ITV en septembre 2010, treize ans après la fin de la série, six après le coup d’essai cinématographique de Michael Engler et trois après Une nouvelle ère signé Simon Curtis, l’écrivain et scénariste Julian Fellowes achève la saga des Crawley sur grand écran avec Downton Abbey: The Grand Finale. Réalisé par Simon Curtis pour la deuxième fois consécutive, le film a connu sa première mondiale à Londres le 3 septembre 2025, avant une sortie britannique et américaine le 12 septembre, et française le 10 septembre, distribué par Focus Features et, sur le territoire hexagonal, par Universal Pictures International France. Tourné de mai à août 2024 entre le Yorkshire du Nord et l’ouest de Londres, doté d’un budget net de cinquante millions de dollars, le long métrage de deux heures et quatre minutes a totalisé un peu plus de cent trois millions de dollars de recettes mondiales, dont près de quarante-cinq aux États-Unis et au Canada. Sa partition musicale, comme toujours, est l’œuvre de John Lunn, fidèle architecte du climat sonore de la saga depuis son origine.
1930, l’heure des passations
L’action se situe à l’été 1930, deux ans après les événements de Une nouvelle ère et la disparition de Lady Violet, comtesse douairière de Grantham. Le Royaume-Uni encaisse les contrecoups du krach boursier de Wall Street, et la famille Crawley se trouve fragilisée sur trois fronts simultanés. D’abord par le divorce de Lady Mary Talbot, incarnée par Michelle Dockery, qui revient à Downton entachée d’un scandale dont les comtés voisins se font l’écho jusqu’à fermer leurs salons à la jeune femme. Ensuite par l’arrivée inopinée d’Harold Levinson, frère américain de Lady Cora interprété par Paul Giamatti, porteur d’une nouvelle accablante, la fortune maternelle a été dilapidée par de mauvais placements après la chute de 1929. Accompagné de son conseiller financier Gus Sambrook, joué par Alessandro Nivola avec un sourire qui inquiète d’emblée, l’oncle d’Amérique propose d’investir les derniers avoirs du domaine dans des placements aussi risqués que prometteurs. Enfin par la décision, intimement douloureuse, de Lord Grantham, campé par Hugh Bonneville, de transmettre les rênes de Downton à sa fille aînée, alors même que celle-ci paraît la moins apte, socialement, à porter le flambeau.
Cette ligne dramatique principale s’entrelace avec une frise de départs annoncés à l’office. Mr Carson, le majordome incarné depuis l’origine par Jim Carter, prend sa retraite et passe la main au jeune Andy, joué par Michael Fox, tandis que Mrs Patmore, sous les traits de Lesley Nicol, cède sa cuisine à Daisy, à laquelle Sophie McShera prête sa fraîcheur. Autour de ces transmissions s’organisent les grandes scènes mondaines du film, la course d’Ascot, le bal Petersfield et la foire annuelle du comté, sans oublier la réception donnée au château en l’honneur du dramaturge Noël Coward, occasion pour Julian Fellowes de retrouver Guy Dexter, l’acteur incarné par Dominic West, et Thomas Barrow, devenu son secrétaire et compagnon, sous les traits de Robert James-Collier.

Le sens du film, ou l’art de savoir partir
Plus encore qu’une intrigue, The Grand Finale développe une méditation sur le passage de témoin et l’acceptation de la fin. La thématique court à tous les étages de la maison, des chambres aristocratiques aux cuisines, et c’est dans ce parallélisme entre l’aristocratie qui doit céder à la génération suivante et les domestiques qui cèdent à des cadets formés à leur école que le film trouve sa cohérence. Le scénario travaille à la manière d’un compendium qui distillerait quinze années de récit en deux heures, refermant les arcs narratifs des personnages les plus aimés, des sœurs Mary et Edith aux Bates, en passant par Tom Branson, l’ancien chauffeur révolutionnaire devenu pleinement Crawley, qu’Allen Leech accompagne depuis la première saison. La chronique sociale se double d’un portrait crépusculaire de cette noblesse anglaise qui doit composer avec un monde de bourgeois enrichis, de financiers américains et de mœurs assouplies. Julian Fellowes y répète une obsession qui traverse son œuvre, le couple Robert et Mary y rejoue la passation à laquelle Violet et Robert s’étaient livrés naguère, et l’on devine en filigrane la matière du Gilded Age, la série américaine que le scénariste consacre à la haute société new-yorkaise du XIXᵉ siècle, où la même question du bannissement des femmes divorcées affleure parallèlement.
Le geste d’écriture, plus apaisé que celui du précédent opus, opte pour la soustraction. Moins de coups de théâtre, moins de coïncidences artificielles, davantage de scènes où les personnages se contentent d’exister et de se dire au revoir. Cette retenue confère au film son ton élégiaque, que les fidèles reconnaîtront comme la signature mélancolique des dernières saisons de la série. Le plan séquence d’ouverture, qui descend des nuages de Londres vers les rues de Mayfair, et la révélation tardive du château dans une vue aérienne, retardée par la mise en scène pour laisser monter l’émotion, témoignent du soin apporté à ces retrouvailles ultimes.
La place du film dans la trilogie et dans la saga
Pour comprendre où s’inscrit ce Grand Finale, il faut le replacer dans la chronologie d’une œuvre qui a pris des formes successives. La série originelle, diffusée de septembre 2010 à décembre 2015 sur ITV au Royaume-Uni et sur PBS aux États-Unis, comprend six saisons et cinquante deux épisodes, du naufrage du Titanic en avril 1912 au réveillon du Nouvel An 1925. Quatre ans après le générique de fin, Julian Fellowes et le producteur Gareth Neame, fondateur de Carnival Films, rappelaient toute la distribution pour un premier long métrage simplement intitulé Downton Abbey, sorti en septembre 2019, réalisé par Michael Engler et bâti autour de la visite officielle du roi George V et de la reine Mary au domaine en 1927. Ce premier film fut un succès massif, près de cent quatre vingt quatorze millions de dollars de recettes, qui valida l’idée d’un prolongement cinématographique régulier.
Le deuxième volet, Downton Abbey : A New Era, sortit en mai 2022 sous la direction de Simon Curtis, qui prit le relais à la réalisation. Le film, doté de quatre vingt douze millions de dollars de recettes mondiales, se déployait sur deux fronts, le tournage d’un film hollywoodien dans les murs du château et l’expédition d’une partie de la famille dans une villa du sud de la France léguée à Lady Violet par un mystérieux donateur français. Surtout, le second opus inscrivait dans le récit la mort de la comtesse douairière, anticipant par une providentielle coïncidence le décès de Maggie Smith deux ans plus tard. Le troisième film, The Grand Finale, fait donc figure de coda véritable, là où A New Era paraissait déjà clore la saga, et il s’inscrit dans l’arc général du récit comme la dernière marche d’une lente descente dans le XXᵉ siècle, du couronnement édouardien à la veille du second conflit mondial.

Une absence qui hante le film
L’événement majeur, qui n’est pas écrit dans le scénario mais s’impose à chaque scène, est l’absence de Maggie Smith. La grande dame du théâtre britannique, qui avait incarné Lady Violet à travers les six saisons et les deux premiers films, est morte le 27 septembre 2024, à quatre vingt neuf ans, quelques semaines après la fin du tournage. Julian Fellowes a donc dû composer avec une comtesse douairière déjà disparue à l’écran, et le film en assume l’évidence. Un portrait de Lady Violet veille depuis les murs du château, mentionnée à de multiples reprises dans les dialogues, et une dédicace finale lui est consacrée au générique. Plusieurs critiques ont relevé que cette absence, paradoxalement, donne au film son ressort émotionnel le plus puissant, comme si chaque réplique était indirectement adressée à la disparue.
La réception critique, entre célébration et nuances
L’accueil critique a été nettement favorable, ce qui n’allait pas de soi pour un troisième opus venant après une longue saga. Sur le site agrégateur Rotten Tomatoes, quatre vingt onze pour cent des cent quarante quatre avis recensés sont positifs, le consensus évoquant une conclusion digne et apaisée. Sur Metacritic, le film obtient soixante six sur cent, score qualifié de « généralement favorable », nuance qui rend bien compte de la teneur des chroniques anglo-saxonnes.
Au Guardian, Peter Bradshaw, fidèle de la saga, signe une critique malicieuse qui célèbre la puissance du divertissement tout en moquant gentiment ses tics, suggérant qu’aucune raison sérieuse n’empêcherait Julian Fellowes de prolonger encore le récit à travers la montée du fascisme et les orages d’un nouveau conflit. Au Times, Kevin Maher constate sobrement qu’il s’agit, à n’en pas douter, du grand final promis. Le Daily Telegraph, sous la plume de Leigh Paatsch, juge le film passablement encombré de sous intrigues mais salue l’émotion douce amère de ses dernières minutes. Outre Atlantique, Justin Chang sur les ondes de NPR juge The Grand Finale nettement supérieur à A New Era, louant la décision de Julian Fellowes de revenir aux dynamiques émotionnelles plutôt qu’aux rebondissements alambiqués. Le site de Roger Ebert souligne la maestria de Simon Curtis dans l’art désuet et précieux du récit choral et compare la révélation du château en plan aérien à la mythique apparition de l’Enterprise dans Star Trek: The Motion Picture. Pete Hammond, sur Deadline, retient une fin « élégante et douce amère, digne de la saga ». Frank Scheck, dans The Hollywood Reporter, parle d’un film « surchargé mais attachant », analyse fréquente chez les critiques américains qui regrettent une distribution trop fournie pour deux heures.

En France, la presse se montre globalement bienveillante, parfois enthousiaste, mais relève les mêmes nuances. Télérama salue une saga flamboyante qui se referme en 1930 sur un monde nouveau et offre à ses fidèles un baroud d’honneur émouvant. Le Figaro défend un scénario solide entre crépuscule et résilience, capable de combler les amateurs de la série tout en avertissant que les néophytes resteront à la porte. Le Parisien embrasse l’ensemble en évoquant un final grandiose. Première applaudit la beauté de la direction artistique, la précision de l’écriture des personnages et le flegme typiquement britannique des dialogues. Le Journal du Dimanche modère l’éloge en jugeant le film honnête mais trop sage pour un titre aussi solennel. Sur SensCritique, plusieurs chroniqueurs amateurs et professionnels, tout en reconnaissant la beauté formelle, regrettent que la franchise ne se réinvente pas davantage et soulignent que le film n’a de teneur que par référence à son ancrage sériel. La cinéphilie française aura noté que l’œuvre confirme l’art consommé de Julian Fellowes dans la conduite des récits choraux, déjà célébré à l’époque de Gosford Park, son scénario auréolé d’un Oscar pour Robert Altman en 2002.

Une troupe soudée par quinze années
Au delà de l’œuvre elle même, The Grand Finale est aussi l’histoire d’une famille de comédiens dont les liens véritables nourrissent le film d’une émotion qu’aucun script ne saurait fabriquer. La plus emblématique de ces amitiés est celle qui unissait Maggie Smith à Penelope Wilton, interprète de la pétulante Isobel Crawley, partenaire privilégiée de la comtesse douairière dans ces joutes verbales devenues marque de fabrique de la série. Les deux comédiennes avaient déjà tourné ensemble dans Indian Palace, et Penelope Wilton confiait combien il fallait être prête à renvoyer la balle avec une amie capable de mordre comme nulle autre. Maggie Smith entretenait également une complicité tendre avec Michelle Dockery et Laura Carmichael, ses petites filles à l’écran, au point qu’elles partageaient toutes trois, selon Allen Leech, un groupe WhatsApp où elles continuaient à se taquiner entre deux tournages.
Hugh Bonneville, qui jouait le fils de Maggie Smith, lui a consacré en 2022 dans son recueil « Playing Under the Piano: From Downton to Darkest Peru » un chapitre où il évoque la scène de la mort de Lady Violet. Au moment de la prise, l’actrice, demeurée toujours d’une rigueur professionnelle absolue, prit pour la première fois en treize ans la main de Hugh Bonneville et la serra doucement. Aucun jeu, après cela, ne fut nécessaire. Ce témoignage prit, après septembre 2024, une résonance d’adieu.
L’amitié entre Michelle Dockery et Laura Carmichael, les sœurs Mary et Edith, dépasse depuis longtemps les murs de Highclere Castle. Issues toutes deux d’une famille de trois sœurs, elles ont noué dès la première saison une connivence qui perdure. Laura Carmichael fut la demoiselle d’honneur de Michelle Dockery lors de son mariage avec Jasper Waller Bridge, frère de l’actrice et auteure Phoebe Waller Bridge, en septembre 2023, à St Nicholas Church de Chiswick. Michelle Dockery avait été frappée par le deuil prématuré de son fiancé John Dineen, mort d’un cancer en 2015 à trente quatre ans, et c’est Allen Leech, complice de la première heure dans la peau de Tom Branson, qui lui avait jadis présenté ce dernier. Hugh Bonneville et Elizabeth McGovern, qui forment à l’écran le couple Robert et Cora Crawley depuis 2010, sont également proches dans la vie, au point d’organiser régulièrement des dîners de retrouvailles. L’acteur britannique aime à rappeler qu’ils ont incarné des époux à trois reprises, dans Freezing, dans Thursday the 12th et dans Downton Abbey, et qu’aucune autre comédienne n’aura été à l’écran sa femme aussi longtemps.

À ces complicités s’ajoute la fidélité des nouveaux venus, Paul Giamatti et Dominic West, qui prolongent dans The Grand Finale des apparitions déjà fortes, et l’arrivée discrètement remarquée de Simon Russell Beale, immense comédien du théâtre britannique, et de Joely Richardson, fille de Vanessa Redgrave et de Tony Richardson, dont la présence ajoute une nuance supplémentaire à cette galerie déjà nourrie.
Un adieu qui pourrait n’en être pas un
Reste la question dont nul ne tranche véritablement, celle d’un quatrième film. Lors de la première londonienne, Gareth Neame a évoqué, sans se compromettre, l’absence de « projets concrets » mais l’impossibilité de prédire l’avenir. La presse anglo saxonne, Peter Bradshaw en tête, parie déjà sur une suite qui verrait les Crawley affronter les nuages noirs des années 1930, la montée des fascismes et l’imminence de la guerre. Quant à Julian Fellowes, il continue à décrire la haute société, mais sur la rive américaine, à travers les saisons successives de The Gilded Age dont la cinquième est en préparation.
Pour l’heure, The Grand Finale fait office de point d’orgue. Le film, déjà disponible sur Peacock depuis novembre 2025, sur Netflix depuis mars 2026, et programmé en clair sur Canal+ le 21 avril 2026, offre à la saga ce que les Anglais appellent justement une « curtain call », l’instant suspendu où la troupe revient saluer, et où la salle, debout, prolonge l’ovation. Que l’on partage ou non la fascination pour cette aristocratie crépusculaire, on aura suivi pendant quinze ans une œuvre qui aura raconté, à travers le destin d’une famille et de sa domesticité, l’agonie d’un monde et le lent enfantement du nôtre. Le mérite n’est pas mince.
Philippe Escalier
