Et n’oubliez pas la pièce à la Gaité Montparnasse

Nuit blanche au ciné-club

Au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, Fred Radix dévoile en avant-première sa nouvelle création, Et n’oubliez pas la pièce, où quatre comédiens font passer les ouvreuses de l’ombre à la lumière, dans la grande tradition du théâtre musical maison.

Le 19 décembre 1978, une séance de ciné-club tourne court. La foule s’est pressée, le projectionniste ronchonne dans sa cabine, deux ouvreuses, Marie-Jo et Anita, achèvent de placer les spectateurs. Et puis l’incident, la lumière manque, la séance dérape, la salle se trouve consignée pour la nuit. Voilà la situation que Fred Radix a plantée au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, du 11 au 19 mai 2026, en avant-première de la grande saison à venir. Tout le spectacle naîtra de ce huis clos imprévu, où il faudra bien, faute de film, inventer une veillée.

L’auteur du Siffleur et de La Claque poursuit ici son exploration tendre des artisans invisibles. Après le siffleur, virtuose isolé rendant au sifflement ses lettres de noblesse, après le claqueur, mercenaire de l’applaudissement remis à l’honneur dans le Paris de 1895, voici l’ouvreuse, lampe à la main, ce visage furtif qui guide et place avant de recevoir la pièce au creux de la paume. Trois spectacles, une même obsession, faire de la comédie humaine du second rôle un théâtre à part entière. L’auteur le revendique sans détour, lui qui confie avoir collecté pendant des années, dans les coulisses des théâtres, les récits des oubliés du plateau, régisseurs, machinistes, placeuses. Comme il le dit si bien : « Il suffit de mettre dans la lumière des gens qui travaillent dans l’ombre pour qu’ils se révèlent. »

Une dramaturgie de la panne

La trouvaille est dans le ressort même du spectacle. Fred Radix ne s’attarde pas à illustrer le métier d’ouvreuse, il invente l’accident qui le libère. La coupure contraint le public à rester, et les placeuses, faute de pouvoir le congédier, s’emparent du plateau. La salle bascule alors dans cet entre-deux qu’affectionne l’auteur, où le quatrième mur s’effrite sans jamais s’écrouler.

Une salle complice

C’est là que se joue le véritable tour de force. Héritier de douze années de théâtre de rue, Fred Radix tient l’interaction non pour un effet, mais pour la matière même de son écriture, son « ADN », confie-t-il. Dans La Claque déjà, il livrait au public les codes du métier dans le premier quart d’heure, et la salle, prise au jeu, s’érigeait elle-même en chef de claque, se saisissant de leur mission de manière impressionnante. On devine ici la même mécanique, retournée. Puisque le spectateur est, dans la fiction, un naufragé de la séance interrompue, il devient de fait l’invité de la veillée. La fiction et la réalité épousent alors la même contrainte, tous, sur le plateau comme dans les fauteuils, sont consignés ensemble pour la nuit. La complicité naît de la situation, elle se crée de bonne grâce. C’est tout l’art de Fred Radix, cette politesse de l’invitation, qui distingue son théâtre musical de l’interpellation parfois pesante du stand-up ou du cabaret, on ne force jamais la main du public, on lui ouvre une porte, libre à lui de la franchir, et il la franchit toujours.

Un quatuor pour élargir la palette

Le Siffleur tenait dans un homme seul, La Claque dans un trio, ce nouvel opus passe au quatuor. La distribution réunit quatre interprètes accomplis, Patricia Samuel et Eléonore Duizabo en ouvreuses, Guillaume Destrem et Simon Parmentier qui fait un sacré numéro en projectionniste et ouvreur novice. Tous quatre chantent, dansent et dialoguent avec un bel allant, et déploient cette vivacité solidaire qui fait le sel des spectacles maison. Le texte, la mise en scène et les compositions reviennent à Fred Radix, les chorégraphies portent la signature de Brendan Le Delliou, les costumes sont confiés à Lucas Le Jallé, le décor a été imaginé par Mathieu Rousseaux et Philippe Derain, l’assistanat à la mise en scène et la régie générale échoient à Clodine Tardy.

Un autre âge d’or

Le passage du XIXe siècle de La Claque à la fin des années 1970 d’Et n’oubliez pas la pièce dit l’envie de Fred Radix d’explorer un nouveau monde disparu, celui des ciné-clubs militants, des projections qui finissaient tard, des affiches collées à la hâte et des ouvreuses à la lampe de poche, juste avant que le multiplexe ne balaie tout cela. Il y a, dans ce déplacement, plus qu’une coquetterie d’époque, la fidélité d’un auteur à ce qui s’efface.

Fred Radix a l’art rare de rendre joyeux ce qui semblait perdu, de faire d’un strapontin un trône provisoire et d’une panne de courant une fête. La Gaîté Montparnasse, qui sait reconnaître les siens, lui ouvre à nouveau grand ses portes. Et l’on ne peut que s’en féliciter !

Philippe Escalier – Photos © Théo Pellegrin

« Et n’oubliez pas la pièce » de Fred Radix. Mise en scène et compositions de Fred Radix. Avec Patricia Samuel, Eléonore Duizabo, Guillaume Destrem et Simon Parmentier. Théâtre de la Gaîté Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris.

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