À la tête de l’orchestre, Daniele Gatti fait sonner Wagner, Saint-Saëns et Debussy, avec Gautier Capuçon en soliste lumineux.
Ce vendredi 29 mai 2026, la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris accueillait la Staatskapelle de Dresde sous la baguette de son nouveau directeur musical, le chef italien Daniele Gatti, en poste depuis la saison 2024-2025. Au programme, un voyage entre Wagner, Saint-Saëns et Debussy, avec Gautier Capuçon en soliste invité. Le résultat est de ces moments dont on parlera longtemps.
Une couleur d’orchestre
Dès la première mesure de l’Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg, on comprend que la sonorité de cet orchestre n’est pas comme les autres. Quelque chose de profond, de chaud, de tissé. Les cordes ont cette patine soyeuse que l’on entend rarement, une rondeur d’archet qui semble venir d’un autre temps. Les bois respirent à l’unisson, les cuivres avancent sans jamais brusquer la ligne. Daniele Gatti ne cherche pas l’effet, il sculpte. Sa direction, ample et précise, laisse aux phrases le temps de s’épanouir. La page de Wagner gagne ainsi une noblesse souriante, presque familière, comme si l’orchestre la portait dans sa mémoire depuis toujours.

Le violoncelle souverain de Gautier Capuçon
Puis vient le Concerto pour violoncelle n° 1 de Camille Saint-Saëns. Gautier Capuçon entre en scène avec cette tranquillité qui caractérise les plus grands. Dès les premières notes, son violoncelle prend la parole avec une autorité naturelle. Le son est plein, charnu, traversé d’une émotion contenue qui donne à chaque phrase une présence singulière. Le dialogue avec l’orchestre est d’une intelligence touchante, le violoncelliste écoute autant qu’il chante, et Daniele Gatti accompagne avec une délicatesse de chambriste. Dans l’allegretto central, le miracle opère, les pizzicati des cordes posent un voile dansant sur lequel le soliste brode une mélodie d’une élégance souveraine. Le public, suspendu, comprend que l’on assiste à un instant d’unisson entre un musicien et une formation.
Debussy en transparence, Wagner en plénitude
On notera, au passage, la cohérence du programme : trois compositeurs que l’histoire a opposés et que la musique réconcilie, entre fascination wagnérienne, résistance française et reconquête d’un langage propre. Après l’entracte, La Mer de Claude Debussy déploie ses trois mouvements comme un livre d’images sonores. Daniele Gatti choisit la transparence, refusant l’étiquette impressionniste que Debussy lui-même récusait, pour révéler le détail des plans, la respiration des houles, l’éclat brusque d’une vague. La Staatskapelle de Dresde donne ici une démonstration de finesse, chaque pupitre cisèle sa contribution sans jamais peser. La harpe scintille, les cors chantent à mi-voix, les contrebasses dessinent une mer qui n’écrase rien.
Pour conclure, Prélude et Mort d’Isolde, extrait de Tristan et Isolde, referme la soirée sur un sommet. C’est là que la sonorité de l’orchestre saxon prend toute sa mesure, une plénitude qui semble pousser les murs sans jamais saturer. Daniele Gatti construit la grande montée avec une science du temps qui laisse pantois, et la Mort d’Isolde s’élève comme une lumière qui s’éteint doucement, en cercle. La salle, immobile, retient son souffle plusieurs secondes avant que l’ovation ne s’élance, longue et reconnaissante.
Voilà ce que peut offrir un orchestre dont la fondation remonte à 1548 et qui n’a cessé, depuis, d’affiner son timbre. Voilà aussi ce que peut faire un chef qui aime sa formation et qui en connaît chaque souffle. Voilà enfin ce que sait inventer Gautier Capuçon lorsqu’un cadre à sa hauteur lui est offert. Il est rare, à Paris, d’entendre une telle concentration de qualité dans une seule soirée. Ceux qui étaient là ce vendredi savent qu’ils n’oublieront pas, et ceux qui rejoindront la salle samedi pour le Requiem de Verdi peuvent s’attendre, eux aussi, à un moment de musique exceptionnel.
Philippe Escalier
Wagner, Saint-Saëns, Debussy. Sächsische Staatskapelle Dresden, direction Daniele Gatti, avec Gautier Capuçon, violoncelle. Au programme : Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg et Prélude et Mort d’Isolde de Richard Wagner, Concerto pour violoncelle n° 1 en la mineur de Camille Saint-Saëns, La Mer de Claude Debussy. Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris.
