Funambules

Le spectacle proposé par la compagnie Circo a Vapore aux festivaliers d’Avignon Off 2024 dans la cour du Barouf est une magnifique surprise, un moment étonnant d’ingéniosité et d’humour offert par une troupe qui déborde de talent.

« Funambules », c’est le clown dans toute sa splendeur et dans toute sa magie. Six artistes formés à L’Accademia Internazionale di Teatro, portant nez rouge et sachant divertir avec un sens de la poésie hors du commun. Personne, comme eux, ne sait danser sur la corde fine de l’absurde. Cette troupe, formée à L’Accademia Internazionale di Teatro, basée Rome, mais jouant un peu partout dans le monde, vient nous proposer une série de sketches où l’imagination et le rire sont rois. Avec un jeu tout en subtilité, toujours d’une incroyable légèreté, ils nous proposent notamment un curieux tour de magie, un concours de dessin délirant, un match de tennis très particulier, un épisode de Roméo et Juliette doublé de façon irrésistible. Chaque moment est particulier, foncièrement jubilatoire et vient enchanter les grands enfants que nous sommes restés.

Avec eux, tout fonctionne miraculeusement ou bien tout échoue, dans tous les cas, c’est pour notre plus grand bonheur. S’ils sont déjantés, loufoques, ils restent en permanence d’une précision et d’une subtilité qui est la marque de ce que leur art produit de mieux. Tantôt furieux, tantôt ridicules, parfois maladroits ou interloqués, par moment amoureux, partageant une belle complicité avec le public, Beatrice Chiapelli, Michele Deiana, Claudio Fagiani, Davide Ingannamorte, Sara Viglianese et Alessia Zamperini nous font passer par tous les états et chacun de leurs épisodes est rythmé par les rires généreux du public. À la fin du spectacle, on a bien du mal à ne pas aller les embrasser tous pour les remercier du moment hors du temps qu’avec une folle générosité, ils nous ont offerts. Une chose est sûre : nous ne les oublierons pas !  

Texte et photos : Philippe Escalier

Robson Torinni dans « Tebas land » : la découverte du OFF 2024

« Tabas land », magnifique drame psychologique de Sergio Blanco, aborde un grave fait divers par le biais d’un reportage aux allures de thriller, comprenant une imbrication d’histoires avec un dénouement surprenant. Jouée en brésilien par deux excellents comédiens, dont Otto JR, ce texte a surpris et conquis les festivaliers. Rencontre avec Robson Torinni, l’un des deux protagonistes de ce huis-clos passionnant.

Robson, comment vivez-vous ce double rôle si difficile ?

Tout est difficile et c’est toujours le cas après six ans de représentation. Pour Martin, (le personnage principal), je dois changer ma voix, mes attitudes, ma gestuelle et puis, il me faut passer, en une seconde, au second personnage, qui emprunte mon vrai nom et qui est, bien sûr, très différent.

La concentration doit être au maximum. Quand j’ai fini de jouer, je suis exténué !  Je ne pense pas interpréter Martin, je suis Martin, c’est un véritable challenge, mais c’est ce que les acteurs (et le public) aiment !

Comment avez-vous rencontré ce texte ?

Tout a commencé avec mes cours de théâtre à l’université à Rio, puis, dans la foulée, en 2016, la création de ma propre compagnie, REG’s Produções Artística. En 2017, je suis tombé sur « Tebas land » avec le metteur en scène Victor Garcia Peralta. Pour nous, ce fut comme un coup de foudre. L’œuvre, écrite en espagnol, était très dense et demandait plusieurs heures de jeu. Nous l’avons adaptée en brésilien et l’auteur, Sergio Blanco, a été merveilleux, il nous a fait confiance et nous a autorisé à faire ce que nous souhaitions. Les premières représentations ont eu lieu en 2018 à Rio.

Le rôle de Martin vous a demandé beaucoup de travail ?

Oui. D’abord, je voudrais dire qu’il y a au Brésil, beaucoup de cas dramatique comme Martin.  Ils n’ont pas d’environnement familial (le père est absent, la mère travaille). Ils ne bénéficient d’aucune aide d’aucune sorte. Pour mon rôle, j’ai pu visiter des prisons. J’y ai rencontré tellement de garçons ayant été maltraités. Cela a été très dur pour moi. Même les répétitions ont été pénibles. J’avais besoin de déconnecter : j’ai dû demander au metteur en scène d’avoir des pauses par moment.  

Qu’avez-vous fait en parallèle ?

Entre temps, en 2022, suite à cette rencontre j’ai pu jouer un monologue que Serge Blanco a écrit pour moi : « Tráfico » qui m’a beaucoup séduit et qui a eu beaucoup de succès au Brésil.

À l’écran, j’ai commencé à tourner une série brésilienne en février de cette année « Familia é tudo » diffusée sur TV Globe et nous continuons, ce qui explique que je doive rentrer au Brésil dès la fin du festival. Mon personnage est un bad guy, très agréable à jouer, comme toujours quand il s’agit de personnages sombres.

Comment se sont passés vos débuts ?

J’ai commencé comme mannequin à São Paulo pendant plusieurs années avant de faire une école de théâtre connue, « Globe ». Je suis allé ensuite sur Rio pour tourner pour la télévision mais en même temps, j’ai suivi des cours d’Art Dramatique à l’université.

Au Brésil, il n’est pas toujours facile de vivre sa vie de comédien, nous n’avons pas autant de protections qu’en France par exemple. Beaucoup sont obligés de faire de petits travaux pour survivre. C’est un peu triste : nous devons toujours parler d’argent ! En tous cas, j’ai plaisir à continuer à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Avez-vous envie de tourner ?

Oui ! J’adore le théâtre mais j’ai envie de faire plus de cinéma. C’est un domaine qui m’attire, c’est une autre façon de s’exprimer physiquement et bien sûr aussi de travailler. J’ai fait deux films « Ruas de Gloria » et « Vazio ». Je ne compte pas en rester là :  mon rêve est de gagner un Oscar (rires) !

Je continue à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Revenons à « Tebas land » pour finir. Quand avez-vous formé le projet de venir au festival d’Avignon ?

La décision a été prise en 2020 mais l’épidémie nous a obligé à ralentir et à reporter. Pour nous c’est important d’être ici, avec le grand nombre de programmeurs qui peuvent nous voir. Et puis, Avignon est si agréable. Nous avons eu de magnifiques réactions ici. De nombreuses personnes sorties très émues, certaines en train de pleurer. Je reste pourtant surpris que plusieurs personnes soient venues me trouver en m’avouant avoir été traversées par la même envie que Martin, sans être passé à l’acte heureusement !

Robson, dans ce festival qui reste une fête, qu’est ce qui est le plus difficile pour vous ?

Parler français ! J’ai commencé à prendre des cours mais ce n’est pas facile. Je trouve que votre langue est belle, je la trouve même sexy ! Mais pour finir, j’ai envie de dire merci ! Merci au public, à nos supporters et à ce formidable festival. En espérant que ce ne soit que le début de l’aventure française.

Propos recueillis par Philippe Escalier

« Tebas land » se joue à l’Espace Alya, 31, bis rue Guillaume Puy jusqu’au 21 juillet à 20h15

Pourquoi Camille ?

Dans un très beau texte versifié, Philippe Bluteau met aux prises Lucile Desmoulins et Robespierre en 1794 dans une joute, brillamment interprétée, qui permet à la femme de Camille Desmoulins de défendre son mari et les idéaux de la Révolution.

Après avoir été l’ami de longue date de Robespierre, Camille Desmoulins refuse de suivre le chemin sanglant, tracé par les enragés de la Révolution qui vont obtenir sa tête. Pour essayer de sauver l’homme qu’elle aime, Lucile débarque à la maison Duplay où Robespierre a élu domicile. Il lui est impossible de concevoir que l’homme qui dirige la Convention ne fasse rien pour son mari.

Très vite, la malheureuse doit déchanter. Robespierre a compris que s’il défendait celui que ses amis taxent maintenant de contre-révolutionnaire, il prenait de grands risques. La patrie ayant été déclarée en danger, tout est permis pour couper les têtes qui gênent un tant soit peu. L’Incorruptible n’est pas du genre à laisser chômer le Rasoir National !

Les alexandrins de Philippe Bluteau, de facture très classique, mettent bien en évidence le combat de cette femme passionnée qui n’hésite pas à accuser Robespierre de tyrannie. Combattive, essayant par tous les moyens d’arriver à ses fins, Lucile Desmoulins est Interprétée par Kelly Rovera. La jeune comédienne déploie un jeu tout en finesse et donne à son personnage une intensité peu commune. Face à elle, tout aussi exceptionnel, Clément Boecher, donne à Robespierre sa froide détermination et laisse apparaitre son implacable logique meurtrière. Le tribun qui se permet tout pour conserver le Comité de Salut Public à sa main, ne manque pas de justificatifs (la guerre et le maintien de l’ordre) pour fouler aux pieds les grands principes de la Révolution, posant les bases des futures dictatures sanglantes qui défigureront l’Histoire des siècles suivants.  

Pour compléter le tableau et le rendre plus humain, Philippe Bluteau a imaginé la fille Duplay, qui prend les traits de l’excellente Victoire Nier, partageant une liaison amoureuse avec Robespierre. Si la réalité historique est, sur ce point précis, bien différente, nous vivons néanmoins, sans résistance, les deux drames amoureux se déroulant sous nos yeux et que Manon Glauninger met en scène avec une belle efficacité.

Le couple Desmoulins n’évitera pas la guillotine, suivi quelques mois plus tard par Robespierre, la révolution ayant toujours cette terrifiante capacité à dévorer ses enfants.

Le texte de Philippe Bluteau est parfaitement écrit. Ses alexandrins, dits par trois jeunes interprètes au talent si prometteur, ont des résonances qui nous enchantent. Ce spectacle a un charme et des attraits auxquels il est impossible de résister !

Philippe Escalier – Photos © Franck Harscouët

Nicolas s’affirme

Dans ce seul en scène, Nicolas Guillemot s’affirme comme un comédien drôle, sensible, touchant et pour tout dire, étonnant. Plus qu’un excellent moment, son spectacle nous propose une belle rencontre. Personne n’y résiste !


L’idée première de ce spectacle très personnel était, pour Nicolas Guillemot d’aborder sa difficulté à s’affirmer, en garçon gentil et introverti qu’il est. Cette description, surprenante quand on découvre ses talents d’artiste, ne pouvait que passer par la scène, endroit où il perd toute inhibition. Le public est donc amené à découvrir cette curieuse schizophrénie consistant à être timide dans la vie et tellement à l’aise sur les planches.  À côté de ce trait de caractère, l’artiste nous parle aussi de la maladie qu’il a dû affronter et de son rapport à la nourriture. L’ensemble constitue un texte intimiste, travaillé et peaufiné durant plusieurs années, ayant reçu, il y a deux ans, le Prix du Jury du festival d’Humour de Bourges. Cette récompense, véritable point de départ de cette aventure, permet au public de découvrir enfin « Nicolas s’affirme ». Très personnel, ce récit d’une trajectoire séduit immédiatement par sa drôlerie et son côté profondément naturel. Nicolas Guillemot, que je qualifierais volontiers d’artiste « bio », a une façon bien à lui de s’observer, sans ego, de se raconter, sans pathos, de se présenter, sans tricher, le tout en nous faisant rire tout du long, et avec quelle finesse ! Mis en scène par Bruno Banon, il est la preuve que l’humour est un domaine qui se renouvelle constamment, et pour notre plus grand bonheur, en particulier quand l’originalité et la sincérité se conjuguent aussi harmonieusement.

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre des Barriques (22 h 15)

« Mercutio » : un Shakespeare survitaminé au Rouge-Gorge

Cette adaptation étonnante et énergisante de « Roméo et Juliette », signée Kévin Olivier Salles a été remarquée lors du dernier festival Off d’Avignon. Les festivaliers pourront retrouver les six comédiens de « Mercutio », cette année à 15 h 25 au Théâtre Le Rouge-Gorge. Nous revenons sur le beau parcours de ce spectacle, porté par une troupe qui a suscité l’enthousiasme du public.

C’est à l’issue des cours Florent où les comédiens de la troupe se sont rencontrés (en cours du soir de deuxième année) que Kevin Olivier Salles leur propose cette création qui lui trottait dans la tête et lui tenait à cœur : « J’attendais de trouver des gens assez fous pour me suivre dans ce projet ». Se focaliser sur l’envers du décor de « Roméo et Juliette » à travers le personnage de Mercutio, dans une folle ambiance de cabaret, tel était le pari de départ. Le travail d’adaptation se fait à partir de la traduction de Jean-Paul Jouve et sur la base d’une écriture de plateau qui permet de mixer adroitement le texte de Shakespeare avec des apports d’une tonalité moderne et jeune correspondant parfaitement à l’œuvre. À quoi s’ajoutent des parties musicales importantes en live, dont Kevin Abgrall (l’interprète de Benvolio) est en grande partie l’auteur. S’y ajoute du chant et de la danse contribuant à nourrir un univers décalé, onirique et burlesque, teinté de fantaisie. Ce petit bijou vient de trouver son écrin dans l’espace l’atypique du Rouge-Gorge avec ses 200 places et sa structure très « cabaret » sur plusieurs niveaux.

Ce spectacle, émotionnellement très fort, assez rock, demande une énergie particulière. Lucas Berger qui interprète le rôle-titre en souligne les aspects très physiques, « on perd 3 kilos par soir » dit-il. Cette véritable intensité génère des états émotionnels forts que les acteurs partagent avec un public toujours très réactif, touché par cette sensibilité à fleur de peau qui caractérise un « Mercutio » émaillé de surprises

Roméo (Tudual Gallic), Benvolio, Juliette, Tybalt (Bokai Xie), le frère Laurent et le père Capulet sont les personnages de la tragédie qui l’on retrouve dans « Mercutio ». À quoi s’ajoute la personnification de la Reine Mab, une fée des songes assez lunaire qui prend, sous les traits de Diane Renier, un aspect « méchante reine », drag-queen, un peu à l’image de la fée dans le « Cendrillon » de Joël Pommerat. Cette face cachée de Mercutio, qui marche de pair avec lui et permet de donner quelques clés du personnage, comme le souligne Lucas Berger, vient pimenter encore davantage un spectacle haut en couleurs. Preuve que ce dernier est d’abord et avant tout une affaire de troupe, les costumes colorés et originaux créés par Simon Davalos (interprète de Frère Laurent) font partie du décor, et leur tendance fashion peut donner parfois le sentiment d’un défilé de mode, tout en apportant au spectacle sa dimension intemporelle.

« Mercutio » a su rassembler en 2023 une audience large et variée. D’abord, et les comédiens en sont particulièrement heureux, un public jeune, (lycéens et adolescents) séduit au point de constituer un vrai fan-club, revenant voir la pièce à de nombreuses reprises. « Je me revoyais à 11 ans en train d’aller au cinéma voir Harry Potter pour la 4ème fois » énonce Kevin Abgrall en souriant. De leur côté, les séniors ont aussi été embarqué par cette tempête théâtrale. Parmi eux, des membres de la communauté shakespearienne de Paris n’ont pas tari d’éloges. Cerise sur le gâteau, les comédiens ont eu un soir le plaisir de trouver James Thierrée à la sortie du spectacle, désireux de leur faire part de ses encouragements et de son souhait de suivre leur aventure dans le temps. Encouragé par cet accueil chaleureux du public lors du dernier festival Off d’Avignon 2023, la troupe a perfectionné le spectacle tout en lui permettant de profiter des riches possibilités scéniques offertes par le Rouge-Gorge.

Soutenu aujourd’hui par Enscène Production pour la diffusion, la troupe de « Mercutio » va entamer son second Avignon, certaine que la folie de son spectacle va continuer à être diablement contagieuse. Un succès qui, personne n’en doutera, va en appeler d’autres. Il conviendra de suivre attentivement ces jeunes comédiens doués, ayant le spectacle dans la peau. Mais pour l’heure, place à l’amour, place à Shakespeare !

Philippe Escalier – Photos : Piéton Parisien

Christine Murillo dans « Pauline & Carton »

A La Scala

Merveilleuse surprise de cette saison théâtrale, le spectacle jubilatoire construit autour de la vie de l’actrice Pauline Carton donne lieu à une brillante interprétation de Christine Murillo.

C’est indiscutablement le privilège des grands comédiens de pouvoir séduire et éblouir le public avec des sujets inattendus. Qui pouvait s’attendre à rire une heure durant en écoutant un résumé de la vie de Pauline Carton, actrice dont la carrière immense mais consacrée aux seconds rôles s’est déroulée essentiellement entre les années 30 et 60 ? Cet émerveillement doit tout à l’immense talent de Christine Murillo. Donnons-lui la parole et laissons-la savourer le bonheur qui est le sien aujourd’hui : « Je suis gâtée par la vie. D’abord, depuis quatre ans, je joue « La Mouche », (l’adaptation de la nouvelle de George Langelaan), écrite, mise en scène et jouée par Valérie Lesort et Christian Hecq, avec également Jan Hammenecker. » La pièce n’en finit pas d’être réclamée et sera encore une fois reprise aux Bouffes du Nord en décembre 2025. Elle sera aussi à l’affiche du festival de Spa début août 2024.

Vient ensuite « Pauline & Carton », l’autre aventure récente, immédiatement plébiscitée par le public : « Tout a commencé par une lecture au festival de Grignan autour des lettres de Pauline Carton, que Virginie Berling avait remarquablement sélectionnées et Charlie Tordjman joyeusement mises en lecture. Le public de Grignan est tombé sous le charme. Quand nous avons appris que La Scala voulait nous programmer, avec Charlie, nous avons transformé tout naturellement la lecture en véritable spectacle, aidés par les lumières de Christian Pinaud ».

Ensemble, ils concoctent alors un heureux assemblage de la vie de Pauline Carton, teinté de détails et d’objets provenant de l’univers personnel de Christine Murillo. Le résultat est un spectacle à la fois libre et fidèle qui ressemble à la comédienne préférée de Sacha Guitry, une gageure quand on sait à quel point son interprète à La Scala en est l’antithèse (Pauline affectionne les rôles de bonnes, Christine les fuit !). Elle a su faire principalement son miel d’un des deux ouvrages écrits par Pauline Carton (« Les Théâtres de Carton »), qui regorge d’anecdotes sur le métier et pour lequel Sacha Guitry, au moment où il vient d’apprendre sa publication, sans même l’avoir lu, rédige une préface dithyrambique dans laquelle on peut lire : « Vous publiez un livre sans me le faire savoir. Soit. Moi j’en fais la préface sans vous en aviser ! ».

Au milieu des lettres, des souvenirs,des chansons et des imitations, les réactions joyeuses des spectateurs ravissent Christine Murillo qui les reçoit comme une récompense collective destinée à l’ensemble des créateurs du spectacle. Un public enthousiaste propre à lui faire oublier que, pour la première fois, elle est seule en scène, elle qui aime tant le travail de troupe. « Moi qui ne suis pas fanatique des stand-up ou des monologues, ce solo d’une heure m’enchante !  Je n’ai pas l’impression d’être seule, tant la communion avec le public est grande » dit-elle tout sourire. Un bonheur et une complicité qui devraient durer : après Paris, les festivaliers pourront la retrouver pour quelques dates exceptionnelles du 16 au 21 juillet 2024 dans la grande salle de la Scala d’Avignon.

Philippe Escalier

Alexis Driollet

Nombreux sont les spectateurs l’ayant découvert fin 2023 dans « Piège pour un homme seul » qu’il a joué une centaine de fois aux côtés de Michel Fau et de Régis Laspalès à La Michodière. Un théâtre où il avait déjà donné en juillet dernier « Le Vison voyageur » de Ray Cooney, avec Michel Fau, Sébastien Castro, Armelle et Nicole Calfan. Présentation de ce comédien atypique, ancien sportif de haut niveau et amoureux des planches que l’on pourra applaudir à l’Européen à partir du 31 mai 2024 dans « En 12 pieds et 3 coups de boule ».

Peut-on dire que le rugby a été votre première passion ?

Oui, j’ai commencé ma carrière avec Sébastien Chabal à Bourgoin-Jallieu. Durant ces quinze ans de sport intense, j’ai fait plusieurs commotions cérébrales et un jour, le neurologue m’a vivement conseillé d’arrêter. Je me suis reporté sur ma deuxième passion qui est le théâtre. Repartir de zéro était un véritable challenge mais j’ai toujours aimé les relever ! Je suis donc venu à Paris pour suivre les cours Jean-Laurent Cochet. Il m’a fallu au départ gagner en légitimité. J’ai beaucoup bossé en essayant d’être une éponge : je commençais à 31 ans et je me suis servi de la rigueur et de la discipline que j’avais en tant que joueur de rugby professionnel pour bosser comme un fou. Il ne peut pas y avoir de talent sans travail !

Après cette formation, il fallait mettre le pied à l’étrier. Comment les choses se sont-elles passées ?

En 2019, j’ai eu la chance de rencontrer Michel Fau, la première personne d’importance qui m’a fait confiance, grâce à son costumier, un amateur de rugby qui nous a mis en relation au moment où il recherchait un comédien ayant mon profil. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus.  Il m’a demandé d’interpréter Bacchus dans « La Belle Hélène ». Le confinement a tout interrompu. Par chance, « Concert de gala pour salle vide » commandé par France Télévisions lui a permis de travailler avec les comédiens chanteurs qui avaient été retenus pour « La Belle Hélène » et dans lequel j’avais le rôle du gestionnaire de l’Opéra-Comique. Michel Fau est venu me voir ensuite sur un projet un peu dingue, basé sur « Terminator 2 », où le décor du film était recréé à l’identique et où je jouais le rôle de Schwarzenegger, avant de me proposer les deux pièces de La Michodière.

Vous avez dit avoir le trac avant de monter sur scène. Comment le gérez-vous ?

Le trac, je l’ai tout le temps mais il s’estompe sur scène. Je ne me sentirais pas bien si je ne l’avais pas avant de jouer. Je le gère comme un moteur qui m’aide à me dépasser et à donner le meilleur. Un peu comme au rugby où il y avait aussi l’adrénaline et le besoin de se poser des défis.

Cap maintenant sur « En 12 pieds et 3 coups de boule » que l’on va voir à l’Européen à partir du 31 mai 2024 ! De quoi s’agit-il ?

J’ai en effet la chance d’être sur le projet monté par Gwen Aduh, metteur en scène des « Faux British », du « Gros diamant du prince Ludwig » et de « Sacré Pan ». C’est l’adaptation d’un show de Ed Gamester, en alexandrins, sur un ton humoristique, autour des Dieux Scandinaves où les moments de conflit se résolvent par des combats de catch. C’est un projet excitant avec lequel on sera à l’affiche jusqu’aux J.O. Spectaculaire et originale, cette tragédie Viking va attirer autant des théâtreux que des amateurs de divertissement, un mélange des genres qui a tout pour me plaire.  

Philippe Escalier – Photos © Bruno Perroud

Sophie Tellier dans « Chère Insaisissable » au Lucernaire

Chacune de ses apparitions sur scène est un événement. Il y a deux ans, en parallèle de son riche parcours de comédienne, Sophie Tellier décide de se lancer dans l’écriture et publie « Chère Insaisissable » consacré à Liane de Pougy. Adaptée au théâtre en 2023, la pièce fait la joie des festivaliers avignonnais avant de faire, aujourd’hui, celle des Parisiens au Lucernaire. Nous n’avons pas résisté au plaisir d’échanger avec l’artiste sur son nouveau spectacle autour de la grande courtisane française du XIXème siècle qu’elle a choisi d’incarner avec tant de brio.

Sophie, d’où vient l’intérêt que vous portez à Liane de Pougy ?

Il se trouve que j’ai joué ce type de personnages assez souvent et je suis passionnée par le XIXème siècle. La rencontre avec Liane de Pougy a été une évidence, un coup de foudre, j’ai fait beaucoup de recherches et j’ai été marquée par son intelligence, sa personnalité et son parcours incroyable. Courtisane pendant vingt ans, elle a tout fait pour s’émanciper, en se servant des hommes pour acquérir sa liberté. Pour cette femme orgueilleuse, quitte à être marginale, autant être scandaleuse. Danseuse, chanteuse, autrice, et pour finir sœur laïque, elle a eu une vie d’une grande richesse et a défendu des idées en avance sur son temps, elle s’est notamment battue pour la condition féminine. Mais on l’a toujours ramené à sa première vie de courtisane en lui déniant toute respectabilité.

Vous avez souhaité donner une coloration musicale à votre spectacle !

Vu mon parcours, j’ai eu du mal à imaginer un véritable seule en scène. Il était important pour moi d’avoir un partenaire pianiste qui m’accompagne (Luc-Emmanuel Betton ou Djahîz Gil) puisque comme mon personnage, j’aime chanter. Pour entrainer le spectateur dans le tourbillon de sa vie, j’ai choisi d’égrener une dizaine de virgules musicales qui vont de Reynaldo Hahn à Juliette, en passant par Satie et Barbara et dont les textes servent mon histoire. Et comme j’aime le tango, le spectateur sera aussi enveloppé de brillantes valses argentines tellement représentatives pour moi de cette Belle Époque cosmopolite.

Comment s’est passée votre collaboration avec votre metteur en scène, Jean-Luc Revol ?

Je lui ai parlé du livre au moment de sa rédaction. Le sujet l’intéressait beaucoup, il le connaît sur le bout des doigts ! Il m’a aidé à faire les coupes nécessaires pour un format 1h20 et donné son avis judicieux sur le texte. Nous avons fait une résidence à Nevers en 2023, juste avant Avignon. C’était assez rapide, Jean-Luc sait exactement ce qu’il veut. Il a une telle connaissance du théâtre et de la mise en scène qu’il sait aller tout de suite à l’essentiel. En étant à la fois l’autrice et l’actrice, je me sentais très exposée et pouvoir me reposer sur lui a été rassurant.

« L’Insaisissable » : pourquoi ce titre ?

C’est le titre de son premier livre et c’est le surnom que Jean Lorrain, l’un de ses plus grands amis, lui a donné. Au départ, la rencontre de ces deux originaux-marginaux a été assez explosive avant qu’ils ne deviennent très proches, ils ont même fait un faux mariage !

Avant que par un vrai mariage, Liane de Pougy ne finisse princesse !

Absolument et c’est une catastrophe ! Elle a écrit que la seule chose qu’elle ne referait pas dans sa vie c’est son mariage. Elle n’a jamais aimé les hommes et cette union, à laquelle elle a voulu croire au début, a été une descente aux enfers qui durera 35 ans !

Philippe Escalier – Photo ©Anne Gayan

Dans ton cœur

Théâtre du Rond-Point

Ce spectacle de la compagnie Akoreacro est un OVNI provenant d’une planète où règnent l’humour le plus délirant et les prouesses acrobatiques les plus ébouriffantes.

Quel que soit leur degré de technicité, les numéros d’équilibre et de voltige ont besoin d’un peu de sel pour maintenir le public en haleine. Personne mieux que Pierre Guillois ne pouvait imaginer un scénario plein d’une folle extravagance autour d’un sujet simple : la vie d’un couple, interprété par Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan, qui se rencontre, s’aime avant de se quitter. Pierre Guillois, metteur en scène, scénariste doué, (auteur notamment de « Bigre » et « Les gros patient bien »), nage dans le bonheur quand il s’agit de raconter des histoires sans paroles. Son imagination fertile donne naissance à une foule d’idées rappelant la grande tradition du muet, la couleur en plus. Tout est clair, limpide et surtout, infiniment drôle. Il fait osciller son public entre hilarité et émerveillement. De son côté, la troupe d’Akoreacro, (compagnie originaire du centre de la France et fondée en 2006), avec ses voltigeurs, porteurs, trapézistes, peut se couler dans ce récit loufoque, mais si bien construit, avec une facilité qui laisse pantois.

Quel que soit leur degré de technicité, les numéros d’équilibre et de voltige ont besoin d’un peu de sel pour maintenir le public en haleine. Personne mieux que Pierre Guillois ne pouvait imaginer un scénario plein d’une folle extravagance autour d’un sujet simple : la vie d’un couple, interprété par Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan, qui se rencontre, s’aime avant de se quitter. Pierre Guillois, metteur en scène, scénariste doué, (auteur notamment de « Bigre » et « Les gros patient bien »), nage dans le bonheur quand il s’agit de raconter des histoires sans paroles. Son imagination fertile donne naissance à une foule d’idées rappelant la grande tradition du muet, la couleur en plus. Tout est clair, limpide et surtout, infiniment drôle. Il fait osciller son public entre hilarité et émerveillement. De son côté, la troupe d’Akoreacro, (compagnie originaire du centre de la France et fondée en 2006), avec ses voltigeurs, porteurs, trapézistes, peut se couler dans ce récit loufoque, mais si bien construit, avec une facilité qui laisse pantois.

Texte et photo Philippe Escalier

Un Mari idéal

Théâtre Clavel

Une pièce d’Oscar Wilde est un plaisir qui ne se refuse pas, en particulier quand elle est aussi bien jouée !

Pour ceux qui penseraient qu’Oscar Wilde est un auteur trop amoureux des paradoxes pour être profond, il n’est pas de meilleure réfutation que « Un Mari idéal ». Écrite en 1895, il s’agit de sa dernière pièce jouée avant la catastrophe judiciaire qui mettra si violemment fin à sa triomphale carrière. Certes, l’on trouve dans ce vaudeville dramatique ce qui a fait tout le talent de Wilde, la critique d’une société basée sur le paraitre et un épicurisme triomphant, portée par de délicieux aphorismes, mais l’on y rencontre aussi un propos sérieux, avec outre une femme machiavélique, des personnages qui s’interrogent voire qui changent pour ne pas cautionner une société un peu trop gangrénée par le goût du pouvoir et du lucre.

En d’autres termes, il y a dans cette pièce une lucidité, une modernité et une tension surprenantes. Un délit d’initié, une tentative de chantage, un couple amoureux mais en danger et un jeune lord revenu de tout faisant le désespoir de son vieux père, figure assez complexe dans laquelle on pourrait voir une forme d’autoportrait, voilà un univers un peu différent de celui auquel Wilde nous avait habitué.

Rien dans « Un Mari idéal » n’est définitif, chaque personnage, capable de surprendre et de s’amender, y est dépeint avec une subtilité touchante. L’intrigue est parfaitement menée (on vous laisse la découvrir, divulgâcher ne faisant pas partie de nos habitudes !), réservant de belles surprises sans jamais cesser de nous amuser de la plus légère des façons. Si Wilde était une boisson, ce ne pourrait être qu’un champagne millésimé et l’un des meilleurs. C’est dire que cette pièce, pétillante, jouée par une troupe aussi jeune que talentueuse, est un enchantement.

Guillemette Regnault qui fait des miracles à la mise en scène, Margaux Wicart, Céline Larmoyer, Christophe Paris, Matthieu Le Goaster et Matthieu de la Taille ont cette capacité de nous transporter dans un univers à la fois si différent et si proche du notre. En habits d’époque, ayant su trouver le ton juste, ils donnent vie à leurs personnages avec une sincérité et une force qui ne pouvaient que nous séduire. Tout milite pour que vous alliez les applaudir. Vous passerez en leur compagnie un bien agréable moment !

Philippe Escalier – Photo © Chang Martin

Un Mari Idéal, de Oscar Wilde, par la Compagnie Harpagon. Mise en scène de Guillemette Regnault. Distribution : Céline Larmoyer, Matthieu le Goaster, Christophe Paris, Guillemette Regnault, Matthieu de la Taille, Margaux Wicart.. Théâtre Clavel. Paris, le 04.03.2024.