Le voyage dans le passé

DSC_7535Deux jeunes comédiens ont choisi d’adapter une nouvelle peu connue de Stefan Zweig. « Le Voyage dans le passé » qu’Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri nous proposent au Théâtre de L’Observance à Avignon, est une belle ode à l’amour, sensible et romantique.

Parue en 1929, le récit de Stefan Zweig n’est traduit en français qu’en 2008. L’histoire, bâtie sur les thèmes de prédilection de l’écrivain autrichien, raconte la passion impossible entre un garçon ambitieux et la femme de l’industriel qui l’a pris sous son aile. Toujours prêts à passer du temps ensemble, il leur est difficile de résister à une attirance quasi magnétique, sans pour autant franchir le pas, s’il, est libre, elle ne l’est pas. Ayant accepté un poste à responsabilité au Mexique, le jeune homme, avant son départ déclare sa passion qui s’avère partagée et demande que lui soit faite la promesse de lui céder enfin, à son retour, prévu deux années plus tard, à quoi elle répond favorablement. Chaque jour sera compté, accompagné d’une correspondance épistolaire soutenue, mais la Première Guerre Mondiale retardera ce rapprochement tant attendu et ce n’est que neuf ans plus tard que les amants, se retrouveront. Le temps passé a distendu les liens et interdit, malgré la tendresse toujours présente, la concrétisation de cette flamme.
Zweig, bien convaincu que beauté et simplicité formaient un couple parfait, était maître dans l’art de décrire les sentiments, quels qu’ils soient, avec une précision touchante, allant à l’essentiel et parlant au cœur, sans cacher une prédilection pour les amours interdites. « Le Voyage dans le passé » ne déroge pas à la règle. Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri (qui est aussi danseur) sont l’incarnation même des deux héros. Formés à l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier, ils sont à l’origine du projet. Grâce à l’adaptation de Jean-Benoît Patricot et à une mise en scène sobre et efficace signée Pierre Barayre, ils portent ce texte haut avec la vérité et la force qui conviennent. Leur jeu, à l’image du décor, est aussi dénué de futilité que le texte qu’ils incarnent. Avec une énergie toujours maîtrisée, capable de nous transmettre le mystère troublant de l’œuvre, Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri se révèlent les parfaits instrumentistes de cette symphonie amoureuse inachevée, si agréable à écouter et à voir.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de l’Observance : 10, rue de L’Observance 84000 Avignon
Tous les jours à 17 h – 04 88 07 04 52

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Le secret de Sherlock Holmes

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 photo 1+ by Arthur SilbeLe festival d’Avignon fourmille de possibilités. Finir une journée de spectacles par une comédie enlevée, désopilante et bien écrite est un plaisir qui ne se refuse pas. « Le Secret de Sherlock Holmes » au Théâtre Notre-Dame à 22 h 15 est donc un passage obligé qui en ravira plus d’un !

Mis à part Hercule Poirot, personne ne peut rivaliser avec Sherlock Holmes, son intelligence fulgurante et ses impressionnantes capacités de déduction. Christophe Guillon, en collaboration avec Christian Chevalier a décidé de s’emparer de l’excentrique et célébrissime occupant du 221B, Baker Street pour bâtir une comédie redoutablement efficace, construite de façon exemplaire, avec un humour aussi fin qu’efficace. Les répliques fusent, le public s’amuse beaucoup, heureux de découvrir un spectacle déjanté d’un très bon niveau, les habituelles facilités trop souvent usitées pour tâcher de faire rire nous sont, ici, heureusement épargnées.
L’intrigue est simple, elle met en opposition le fameux limier avec un assassin redoutable qui se sert d’une jeune et séduisante personne afin de parvenir à ses fins. Pour faire bonne mesure, le rebondissement final, assez classique, nous éclairera sur un aspect de la personnalité de ce cher Sherlock. Si les trouvailles ne manquent pas, l’un des ressorts comiques repose sur l’inénarrable fonctionnaire de Scotland Yard, l’inspecteur Lestrade (un grand numéro signé Emmanuel Guillon), lent, naïf et stupide, dont l’ego est inversement proportionnel à ses capacités. L’auteur pour sa part, s’est réservé le mauvais rôle (celui du méchant) et pour le mettre hors d’état de nuire, Xavier Bazin prête son talent et son flegme au détective, accompagné par celui qui va devenir l’ami fidèle, le docteur Watson (excellent Hervé Dandrieux) partagé entre l’admiration pour son colocataire et ses faiblesses pour les femmes, faiblesse que l’on comprend aisément quand on sait que c’est Laura Marin qui prête son savoir-faire (et son charme) à l’énigmatique et unique personnage féminin.
Avec un texte plein d’originalité, un humour dévastateur et une troupe à l’énergie remarquable, le triptyque du succès est réuni. Pour notre part, nous attendrons avec une certaine impatience, le plaisir de revoir sur scène cette belle troupe à laquelle nous devons d’avoir passé, nous n’en ferons pas mystère, un très bon moment !

Philippe Escalier – Photo © Arthur Silbe

Théâtre Notre-Dame : 13 à 17, rue du Collège d’Annecy 84000 Avignon
Jusqu’au 28 juillet 2019 à 22 h 15 – 04 90 85 06 48

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 affiche

Madame est morte !

DSC_5635Michel Heim est passé maître dans l’art de raconter l’Histoire à sa façon, en alexandrins et avec une bonne dose d’humour. Madame est morte !, qui se joue aux Corps Saints durant le festival d’Avignon, ne déroge pas à la règle et nous laisse entendre un texte aussi bien écrit que désopilant.

Cette pièce nous raconte deux événements célèbres : la mort subite de la belle-sœur de Louis XIV et le mariage de sa cousine, la Grande Mademoiselle. Cette dernière, peu gâtée par la nature mais extrêmement riche, ayant toujours refusé les partis qui s’offraient d’épouser sa belle fortune, se retrouve, la quarantaine venue, irrémédiablement vieille fille, jusqu’au jour où elle tombe raide amoureuse d’un nobliau fringant et séducteur, connu pour ses conquêtes et sa fougue, le duc de Lauzun, qu’elle se met en tête d’épouser. Alors que le Roi la verrait bien devenir la nouvelle femme de son frère, grand homosexuel devant l’éternel, la Grande Mademoiselle, par contre, se plait à rêver à quelques plaisirs physiques jusque là inconnus et trépigne, intrigue, menace pour s’unir à son affriolant petit duc dont elle raffole.

DSC_5702Dans Madame est morte ! Michel Heim reste fidèle à l’Histoire la plus classique qu’il n’hésite pourtant pas à violer au passage afin de lui faire, pour reprendre la formule d’Alexandre Dumas, de beaux enfants. Il en découle que ce moment de théâtre passionnera autant ceux qui aiment Stéphane Bern que les aficionados des chansonniers. Les dialogues qu’échangent nos trois personnages, sont croustillants. Grand connaisseur de la chanson française, l’auteur n’hésite jamais à émailler son propos de phrases empruntées à la variété française la plus connue, ni à manier les anachronismes, effet comique garanti ! Le sérieux côtoie donc les moments les plus cocasses, sans compter les innombrables allusions sexuelles qui pimentent le texte, toujours avec beaucoup de finesse, Michel Heim pouvant légitimement revendiquer le titre de Prince sans rire tant son humour sait rester percutant et délicat.
C’est ce texte célébrant la différence dont on se doit de souligner la vivacité et l’originalité que trois comédiens s’appliquent à nous faire déguster. Chantal Giraudin endosse avec facilité les costumes de metteur en scène et de Grande Mademoiselle. Rudolphe Pignon donne à Philippe d’Orléans tout son talent et son côté espiègle et gai tandis que Thierry Lemoine a le redoutable défi de donner vie au Roi Soleil. L’on notera une belle scène de rires et de moqueries entre les deux frères au détriment de la « pauvre » Mademoiselle, à la grande joie du public qui savoure, pour sa part, l’intégralité de cette pièce, d’une grande fraicheur.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre des Corps Saints : 76, place des Corps Saints 84000 Avignon
Salle 2 à 11 h 40 – Durée 1 h 15 – Relâche le 21 juillet 2019

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Toi, tu te tais

Toi, tu te tais, le spectacle avignonnais d’un Narcisse tourné vers les autres

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Avec Toi, tu te tais, Narcisse nous dit sa conviction que la poésie est l’instrument idéal pour dénoncer les dérives du monde moderne et vanter les mérites d’un humain, fait de chair et de sens, à travers un spectacle fort et innovant.

Si l’on vous dit que Toi, tu te tais dénonce les excès dus à l’ère moderne et en particulier à l’informatique, n’allez surtout pas croire que vous allez revenir, l’espace d’une représentation, au temps des calèches et de la bougie. C’est tout l’inverse puisque ce moment de poésie est construit avec les technologies les plus avancés, utilisées pour construire un mur fait de multiples écrans vidéos (neuf au total) avec lesquels Narcisse joue tel un magicien, nous embarquant dans un grand voyage textuel et visuel, magnifique moment d’éveil des consciences
Tout commence avec un coup de dé. Non celui qui jamais n’abolira le hasard, comme le disait si bien Mallarmé, mais l’outil de la couturière, à qui l’on impose son côté soumise et sage de femme au foyer. Versifiant, jouant beaucoup sur les allitérations, s’appuyant sur l’image, Narcisse dénonce la pudibonderie, la censure, la vie par le seul truchement des téléphones, le charabia indigeste des spécialistes en marketing ou encore, l’impact nocif de la télévision. Thèmes classiques me direz-vous ? Le traitement, lui, est résolument innovant et ce spectacle d’une infini précision, millimétré, promène le spectateur dans les champs immenses et fertiles des possibles, du rêve et de la liberté. Appelant à la rescousse quelques-uns de grands noms qui ont su défendre cette dernière par des actes, des textes ou des chansons, favorisant toujours l’indépendance, et l’autonomie de l’individu par rapport aux phénomènes de masse. Ceux-là même qui croient que la vie doit être vécue sans barrière et non uniquement par le seul truchement de réseaux sociaux disant vouloir l’agrégation mais vendent avant tout consommation, ségrégation et l’isolation.

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Avec beaucoup de calme, un joli sens de la formule, accompagné par Gaétan Lab, guitariste talentueux n’hésitant pas à se déchaîner par moment, Narcisse décline son programme tournée vers la tolérance et le libre arbitre. Percutant, sensible, nous offrant un final en forme de magnifique pirouette, ce sera bien le dernier à qui nous aurons envie de dire : Toi, tu te tais !

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de la Luna : 1, rue Séverine 84000 Avignon
Lundi à 13 h – 04 90 86 96 28

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Huckleberry Finn, le musical

Philippe_Escalier_DSC_1547 copieEn adaptant l’un des plus grands romans de la littérature américaine, le Théâtre de la Huchette, entourée d’une équipe de choc, démontre une nouvelle fois sa capacité à nous surprendre et à nous éblouir.

Huit ans après Les Aventures de Tom Sayer, Marc Twain publie ce qui sera le second pilier majeur de son œuvre, inspiré pour partie de sa propre expérience de pilote de bateau à vapeur du Mississippi, Les Aventures de Huckleberry Finn. Dans cette descente du grand fleuve américain, un jeune garçon maltraité par son père et un esclave noir sont en fuite sur un radeau de fortune et ce, en plein milieu du XIXème. L’occasion pour le premier de vivre un grand voyage initiatique, pour le second de tenter d’échapper à sa condition. Les thèmes de l’émancipation, de l’indicible bêtise du racisme et de la férocité qui l’accompagne, sont traités à travers une belle histoire d’amitié ponctuée de nombreux rebondissements et de rencontres multiples au cours desquels leur vie sera mise en danger. En d’autres termes, si l’aventure est bien présente, ce n’est pas au détriment d’une réflexion profonde sur l’injustice établie au cœur des société, en particulier la société américaine et l’éternel combat pour le respect de la dignité humaine, si souvent menacée.

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L’adaptation d’un roman épique est une vraie gageure, plus encore sous sa forme musicale et sur une scène aux dimensions aussi intimistes que celle du théâtre de la Huchette. Le réussite du spectacle tient à l’alignement de quatre planètes. D’une part une mise en scène de Hélène Cohen, aussi inventive que possible, usant de tous les stratagèmes et de toutes les finesses pour incarner le roman, nous transporter dans l’espace et dans le temps, avec une mise en abyme particulièrement subtile à travers un mini théâtre de marionnettes en arrière fond. Ensuite une superbe partition musicale signée Didier Bailly ponctuant de façon très originale et sur de superbes thèmes, le récit, permettant ainsi au talent de parolier d’Eric Chantelauze, qui n’est plus à démontrer, de s’exprimer pleinement. Last but not least, les trois comédiens sont magnifiques : Morgane L’Hostis étonnante, donnant son allure un peu androgyne au jeune héros, Joël O’Cangha, donne à l’esclave sa dimension juste et sensible et Joël O’Cangha est truculent (Maître de cérémonie et autres apparitions). Tous méritent un flot de louanges pour la qualité de leur interprétation et les exploits (joués et chantés) qu’ils réalisent sur scène.
L’occasion d’aller revisiter le roman de Mark Twain et de constater de visu les miracles que peut réaliser le spectacle vivant quand l’imagination et les talents sont au rendez-vous est trop belle pour que nous la laissions passer.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de la Huchette : 23, rue de La Huchette,  75005 Paris
Du mardi au vendredi à 21 h et samedi à 16 h et 21 h
01 43 26 38 99 – http://www.theatre-huchette.com

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Good Night

DSC_5886Le thriller de Romain Poli, à l’affiche de l’Arrache-Cœur, plonge le spectateur dans une histoire prenante et énigmatique. Superbement joué et parfaitement construit, Good Night génère une montée en tension source d’émotions fortes.

Paris, la nuit. Un jeune homme s’introduit dans un appartement par une fenêtre laissée entrouverte quand il est découvert par la propriétaire des lieux qui s’empare d’un revolver. Prise de panique, elle lui ordonne de s’enchaîner à un lit. Commence alors un interrogatoire pendant lequel nous irons de surprises en surprises. La pièce de Romain Poli, construite sur de nombreux rebondissements, ne peut être racontée davantage, au risque d’amputer sérieusement le plaisir que l’on prend en voyant ce spectacle. Le scénario est captivant, il va crescendo et ne laisse aucun répit avant de s’achever sur un véritable coup de théâtre. Mais avant l’étonnant final, l’auditoire va entendre deux histoires, découvrir deux vies, deux personnalités avec leurs faiblesses, leurs amours, leurs interrogations et leurs blessures dans un moment où il n’y a d’autre issue que d’aller au bout et laisser tomber les masques Les apparences sont trompeuses, les situations peuvent se retourner, celui qui est menotté n’est pas le moins libre, celle qui détient une arme n’est pas la plus menaçante. Les moments de vie que nous offre Good Night sont profondément humains. La façon dont l’auteur laisse ses personnages se raconter, en mettant à jour leurs failles les plus profondes, est terriblement touchante. Embarqué dés les premières minutes, l’attention du public, ne fléchira pas.

L’intensité et l’émotion sont d’autant plus imparables que les deux acteurs ont un jeu d’une force et d’une richesse permettant de donner toute sa dimension au texte. Mis en scène par Guillaume Mélanie, Nouritza Emmanuelian et Romain Poli donnent le meilleur d’eux-mêmes. Et le brio de leur interprétation n’est pas pour rien dans les multiples sensations qui nous étreignent durant la pièce.

Texte et photo : Philippe Escalier

Good Night à L’Arrache-Cœur : 18, rue du 58éme Régiment d’infanterie 84000 Avignon
16 h 50 salle Vian – du 5 au 28 juillet (relâche 15 et 22 juillet) 1h 15
04 86 81 76 97

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Andromaque

DSC_4931Andromaque est la première des pièces majeures de Racine (si tant est qu’il y en ait des mineures !) créée en 1667. L’immense tragédie a souvent été résumée par cette chaîne amoureuse contrariée : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort ! Comme toujours chez Racine, l’amour gouverne les êtres, voire, ici, les rend fous, tant les passions sont exacerbées. Oreste fini par perdre la raison. Hermione, pour sa part, ne l’a plus depuis qu’elle se désespère à voir Pyrrhus nager dans l’irrationnel, trahir les siens et mettre son trône en danger pour mener Andromaque à l’autel. Cette dernière, plus obsédée par la fidélité à son défunt mari que par sa vie ou celle d’Astynax, son fils, a besoin de toute la pièce pour se résoudre à cette union, et encore, avait-elle prévu de s’immoler, aussitôt l’hymen prononcé, pour rejoindre Hector dans la mort. Sur ce concentré de malheurs antiques dont le Grand Siècle fut si friand, s’est construite l’une des plus belles tragédies du répertoire français.

Dans le studio rénové et flambant neuf du Studio Marigny, Michaël Denard a présenté sa première mise en scène. L’on reconnaitra la patte de l’ancien danseur étoile de l’American Ballet dans la beauté de la gestuelle, la sobriété des costumes (tous identiques) et les mouvements amples, souvent circulaires, qu’il propose à ses acteurs avec un final qui soude la troupe en un anneau resserré pouvant faire penser au chœur dans la tragédie grecque. La proposition est donc résolument moderne, allégée, ponctuée de quelques petites audaces ne remettant pas en cause la beauté majestueuse des alexandrins. Les comédiens entrent et sortent de scène le plus souvent en courant à la façon des danseurs. C’est donc bien et cela n’étonnera personne à une mise en scène (très) partiellement chorégraphiée que Michaël Denard nous convie. Aucun artifice, aucun décor, le texte et l’acteur seulement. Et un besoin de rendre ce drame le plus humain possible. Défendre cette vision en s’entourant d’une très jeune troupe, venue des Cours Acquaviva, à l’exception d’une élève des Cours Simon, était tout sauf illogique. Le pari était, l’on s’en doute, risqué, au final, il est gagné ! Les puristes trouveront toujours des petits défaut, la première, du reste, n’en était pas exempte. Ce serait oublier à quel point la déclamation est un art difficile. Et, pour notre part, nous préférons voir l’énergie, la conviction et le talent qui se déploient sur scène au service de ce texte intemporel qu’il est fort plaisant de redécouvrir sous cet angle nouveau et dans une distribution aussi homogène que prometteuse. Les amoureux du théâtre classique auront donc tout pour être heureux !

Philippe Escalier

Studio Marigny : Espace Marigny 75008 Paris
01 76 49 47 12 – billetterie@theatremarigny.fr
http://www.theatremarigny.fr

Distribution :

Distribution mercredi 26 et vendredi 28 juin 2019
Alexandre Leprince-Ringuet : Oreste
Gary Nadeau : Pylade
Henri Saint-Macary : Pyrrhus
Ghislain Carré : Phoenix
Marion Le Moign : Andromaque
Nathalie Guedon : Cephise
Astrid Berthon : Hermione
Camille Deberre : Cléone.
 
Distribution jeudi 27 et samedi 29 juin 2019
Alexandre Leprince-Ringuet : Oreste
Gary Nadeau : Pylade
Romain Duquaire : Pyrrhus
Ghislain Carré : Phoenix
Marie Jocteur : Andromaque
Nathalie Guedon : Cephise
Alexia Oddo : Hermione
Camille Deberre : Cléone

 

Asylum

DSC_4326Parmi les riches heures de la deuxième édition du festival de la danse au Théâtre de Paris, figure en bonne place Asylum, donnée par la Kibbutz Contemporary Dance Company qui a, une nouvelle fois, fait vibrer le public parisien.

Au centre de la vie culturelle israélienne, la Kibbutz Contemporary Dance Company installée en Galilée occidentale a été fondée en 1973 par Yehudit Arnon, survivante de l’Holocauste. Elle rassemble aujourd’hui une centaine de danseurs de toutes nationalités dirigés, depuis 1996, par Rami Be’er. Asylum est sa dernière création, centrée autour du thème des migrants. Dans cette exceptionnelle chorégraphie il renvoie aux notions vitales que sont l’identité, l’étranger, l’appartenance, et plus largement à la place de l’humain dans les sociétés contemporaines. Le tour de force réussit par Rami Be’er, chez qui la gestuelle toute en finesse est porteuse d’un impact n’ayant rien à envier à celui des mots, est d’aborder ce sujet, large et actuel, dans ses aspects les plus poignants. La beauté des mouvements, l’énergie et la sensualité des danseurs, toujours mis en valeur par de magnifiques lumières, n’entravent jamais le dureté du propos, ni l’émotion toujours prête à surgir.

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L’on reste confondu par la facilité à retranscrire les situations les plus problématiques, les sentiments les plus intenses, la réflexion la plus subtile, grâce notamment à des métaphores d’une précision exemplaire. L’inventivité qui est au rendez-vous ne cesse de surprendre et c’est bien à la fois au sens et à l’intelligence du spectateur que le chorégraphe s’adresse. L’harmonie qui se dégage de ces corps, ne pouvant rester en paix, réussit le paradoxe de souligner l’aspect profondément heurté et chaotique des situations décrites. L’allusion sait se faire plus précise comme quand des ordres sont répétés à l’envi dans un mégaphone à destination d’une population effarouchée. Les mouvements rapides et nerveux, sont soulignés par des musiques rythmées dont certaines écrites par le chorégraphe qui, sur ce sujet a déclaré : « Pour Asylum, une partie de la musique est composée par moi-même, l’autre est choisie parmi différents morceaux que j’ai sélectionnés. J’ai enregistré des chants d’enfants en hébreu qui disent à peu près ceci : « Going in circle, going in circle, going in circle all day long, Standing, sitting, going in circle until we’ll find our place ».
Cette œuvre d’une richesse et d’une puissance évocatrice sans égales, est servie par une troupe qui excelle. LA KCDC confirme bien ici son statut de compagnie de premier plan. En nous transmettant ces messages touchant à l’intime qui questionnent la vie en société, Asylum nous laisse un sentiment de plénitude enivrant et parle au cœur de chacun d’entre-nous.

Philippe Escalier

Théâtre de Paris : 15, rue Blanche 75009 Paris
01 48 74 25 37 – http://www.theatredeparis.com

Asylum by Rami Be_er - Kibbutz Contemporary Dance Company - Photo by Eyal Hirsch 8453

Homme encadré sur fond blanc

© Fabienne Rappeneau 017 HDPierric Tenthorey, magicien à l’état pur

Le spectacle de Pierric, « Homme encadré sur fond blanc » au Théâtre Tristan Bernard, par sa richesse, son originalité et son humour constitue une surprise de taille. La découverte de ce jeune artiste aux multiples talents et à la personnalité déjà très affirmée est propice à un véritable moment de grâce.

Il y a des films en 3 D. L’univers de Pierric pourrait entrer dans cette catégorie, tellement, avec lui, nous abordons plusieurs dimensions. D’abord la magie qu’il maitrise au point d’avoir été sacré champion du monde en 2015. Ensuite, une belle et réjouissante poésie avec laquelle il raconte une histoire, en nous faisant oublier des techniques de haut niveau, parfaitement maîtrisées, au service d’un lot d’absurdités, de moments drôles et surprenants. Avec lui, tout est suggéré, esquissé, rien n’est jamais surligné et règne en maître cet humour gestuel, omniprésent et subtil qui plonge le spectateur, heureux de tant de légèreté, dans un perpétuel ravissement.

Avec « Homme encadré sur fond blanc », nous entamons une balade loin des sentiers battus, où le noir et blanc caractérisent tout à la fois le fond et la forme. Car cet homme en costume sombre, enfermé entre des murs clairs, nous transplante quasiment dans un de ces anciens films sans paroles et ce ne sont pas les trois mots qu’il lâche qui vont contrarier cette impression. Le récit auquel nous assistons est fait de mimiques, de contorsions savantes et de gags, il serait plus juste de parler de trouvailles, qui nous renvoient au meilleur du septième art, du temps du muet, l’on pense au raffinement d’un Buster Keaton ou à l’inventivité et à la vivacité d’un Tex Avery. Combattant des réalités changeantes quoique répétitives, qui se jouent de lui, l’homme, comme en butte à un destin facétieux, se heurte à des parois, se bat avec des portes qui refusent de le laisser sortir, s’étonne face à des poignets qui apparaissent et disparaissent comme par enchantement. Le cinéma a recours à des effets spéciaux, ici c’est tout le talent de magicien de Pierric qui est appelé à la rescousse pour nous surprendre et nous mener au bout de cette curieuse histoire bien mouvementée. Et parmi les paradoxes d’un spectacle si riche qu’il est bien difficile à cataloguer, comment ne pas applaudir l’opportunité rare et jubilatoire qui nous est donnée de nous évader en assistant à un moment tout entier centré autour de l’enfermement ?

© Fabienne Rappeneau 028 HD
Le titre, l’affiche et la symbolique de la pièce de Pierric Tenthorey renvoie à l’art pictural, (nous pardonnera-t-il de l’appeler Le Tenthorey, même s’il est plus tourné vers Magritte que vers l’artiste vénitien de la Renaissance ?) tant son univers est précis et stylisé, ce qui n’exclut nullement nombre de facéties venant pimenter son show, dont celles de son corps rebelle, redoutablement souple, manifestant des velléités d’indépendance, refusant parfois de lui obéir.
Portant un chapeau, notre artiste n’en a pas moins plusieurs casquettes : comédien, magicien, contorsionniste, mime, c’est aussi un superbe clown, jamais triste. Car avec Pierric Tenthorey, on nage dans l’étonnement, dans l’absurde mais surtout et avant tout dans le bonheur.

Philippe Escalier

Théâtre Tristan Bernard : 64, rue du Rocher 75008 Paris
Jusqu’au 30 août 2019
Du mardi au vendredi à 21 h ; samedi à 18 h et 21 h
01 45 22 08 40 – http://www.theatretristanbernard.fr

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Interview Joseph Gorgoni alias Marie-Thérèse Porchet

photo portrait Joseph 2017Nathalie Rendu.La découverte, à Paris en 1999, de Joseph Gorgoni dans Marie-Thérèse Porchet, fait l’effet d’une bombe. Son spectacle coécrit avec Pierre Naftule, donnera lieu à 350 représentations mémorables suivies de 5 soirées à l’Olympia. Vingt ans après, «La truie est en moi» est à l’affiche de la Gaîté Montparnasse pour le plus grand bonheur du public visiblement ravi de retrouver, enfin, son personnage fétiche.

Joseph Gorgoni, avoir attendu vingt ans, était-ce pour créer un manque ? Si oui, c’est réussi !
Non (rires). D’ailleurs, J’imaginais bien qu’il y aurait des gens contents de me voir mais je n’imaginais pas un tel enthousiasme. C’est assez fou. J’ai toujours eu cette envie de revenir mais il fallait le théâtre adéquat, les bons partenaires. Trouver cette alchimie tout en travaillant beaucoup a demandé du temps.

Comment a été fait le choix de la Gaîté Montparnasse ?
Le directeur que je connais depuis longtemps était venu me voir, à l’époque, à Caumartin. Il n’avait déjà proposé son théâtre mais quand je suis revenu avec « Marie-Thérèse amoureuse », en 2003, la Gaîté étant trop petite, ce sont les Bouffes Parisiens qui nous ont fait le plaisir de nous accueillir. Ici aussi, je me sens très bien. J’adore ce théâtre, le public est vraiment autour de moi, je suis comme dans une bonbonnière. Je ne peux pas rêver meilleure ambiance, depuis le début, chaque spectacle se termine avec les gens applaudissant debout !

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C’était une évidence que ce retour se fasse avec « La truie est en moi » ?
Pierre Naftule me l’a suggéré en me disant que beaucoup ne l’avaient pas vue. Personnellement j’en avais pas trop envie, je craignais que le texte ait un peu vieilli, j’ai toujours été persuadé que l’humour se démodait. Je l’ai repris pour le relire et j’ai ri, alors j’ai dit banco !

On sent le côté un peu nostalgique avec un public qui connait bien le texte et ses meilleures réparties !
Oui, il y a des fans, et c’est un grand plaisir. Je ne dis pas cela par fausse modestie, mais je ne pensais pas que Marie-Thérèse serait restée autant dans l’esprit des gens, cela m’épate. Mais on a passé les deux premières semaines et ça commence à changer. Maintenant je sens que c’est plus mélangé, avec une partie plus importante de spectateurs pour qui c’est une découverte.

Marie-Thérèse revient avec les mêmes vêtements…
… Quasiment oui !

Question vache pour Marie-Thérèse : a-t-il fallu les ajuster ?
Je vais être tout à fait honnête : oui bien sûr, à l’époque, je dansais encore, j’étais une crevette. J’ai pris vingt ans quand même ! Mais à bien y regarder, pas tant que ça en fait. On a juste dû adapter quelques ceintures, le tablier pour que je sois à l’aise. La robe de fin est nouvelle. Pour le reste, les costumes ont l’âge du spectacle. Ils ont été bien conservés.

N’est-ce pas trop difficile quand on crée un tel personnage d’en être un peu prisonnier ? Vous avez dit un jour que vous aimeriez que Marie-Thérèse parle moins et vous un peu plus !
Non, je n’ai pas le sentiment d’être prisonnier. D’abord je n’ai aucun problème avec le fait que les gens m’appellent Marie-Thérèse dans la rue. Ensuite, j’ai écrit avec Pierre Naftule « De A à Zouc », où j’apparais pour raconter l’impact du personnage sur ma vie, un spectacle avec lequel nous avons décroché beaucoup de récompenses. Mais au final, ce n’est pas compliqué d’être Marie-Thérèse tout le temps. Je me suis un peu embarqué dans cette aventure sans faire de plan de carrière, c’est un accident heureux si je puis dire. Je ne vais pas m’en plaindre !

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Il y a eu plusieurs suites que vous avez jouées essentiellement en Suisse !
Oui, la dernière était « Marie-Thérèse Porchet, 20 ans de bonheur ! » pour les 20 ans en 2013. Je voulais raconter les deux décennies du personnage. On a rencontré un succès énorme, c’est un spectacle moins « dramatique » et plus en stand-up que je pourrais adapter à Paris. Des huit suites que nous avons faites depuis, c’est peut-être celle que je reprendrais, car je ne compte pas attendre vingt ans pour revenir !

Vous dites tellement de choses sur la Confédération, vous pourriez presque être la Marianne Helvète !
De la Suisse romande ! Ceci dit, j’ai fait plusieurs tournées, en Suisse alémanique, avec « Uf Düütsch ! » en bernois qui plus est, qui se sont très bien passées. Ils avaient juste un peu de mal à comprendre, les cinq premières minutes, pourquoi je me moquais d’eux et de leur langue tellement particulière, car eux, ne se moquent pas de nous, ils disent que nous sommes un peu fainéants, mais cela ne va pas plus loin. Comme nous, les francophones, sommes une minorité, on ne se moque pas des minorités !

On ne le dira jamais assez mais Marie-Thérèse est une aventure extraordinaire !
Oui, c’est fou, c’est un peu inexplicable même si nous avons beaucoup travaillé. Pourquoi ce personnage a fonctionné tout de suite, je n’ai pas la réponse, cela m’échappe un peu mais j’en suis très content.

C’est un personnage unique, n’y a pas tellement d’exemples, et puis toujours en duo, Marianne James, les Vamps, Catherine et Liliane.
Je crois que ce qui fonctionne c’est que l’on est dans une pièce, pas du stand-up, devenu un exercice très courant. Marianne quand elle faisait « Ultima Récital », c’est un peu la même famille, d’ailleurs, on avait la même production.

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La collaboration continue toujours avec Pierre Naftule ?
Oui, un peu ralentie parce que Pierre est assez malade. Mais c’est quelqu’un de très important, on ne le voit pas et pourtant il est la seconde moitié du spectacle. Je suis Marie, il est Thérèse !

Une question personnelle pour finir : peut-on travailler autant et avoir une vie sentimentale ?
Il faut croire que oui, je suis en couple depuis vingt ans avec Florian. Et tout se passe très bien. Il est comédien et nos occupations séparées nous aident à rester un couple soudé.

Propos recueillis par Philippe Escalier

Théatre de la Gaîté Montparnasse : 26, rue de la Gaîté 75014 Paris
Du mercredi au samedi à 21 h et dimanche à 16 h 
01 43 20 60 56 – http://www.gaite.fr

AFFICHE MARIE THERESE PORCHET

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