Journaliste culturel et photographe, fondateur de Sensitif.org. Spécialiste du spectacle vivant, du cirque contemporain et de la danse, je parcours les scènes pour partager mon regard sur le spectacle vivant. Je réalise également des photos de spectacle à destination de la presse.
À Paris, c’est la salle Pleyel qui accueille le 13 mai 2022 les danseurs de Rock the Ballet pour une soirée anniversaire qui s’annonce inoubliable !
Il y a dix ans, les danseurs et chorégraphes Adrienne Canterna et Rasta Thomas ont trouvé la recette du succès. Ils ont marié, avec un sens inné du spectacle, des danseurs professionnels venus de la danse classique avec des chorégraphies ultra modernes bourrées d’énergie et boostées par des tubes musicaux empruntés aux plus grandes stars de la pop. Cet ouragan a modernisé la danse et changé le regard que le public pouvait porter sur cette discipline. Il a permis à la troupe de Rock The Ballet de multiplier à l’envi les manifestations prestigieuses. Au fil des ans, c’est plus d’un million de spectateurs dans une vingtaine de pays qui ont participé aux tournées d’une compagnie glanant au passage une myriade de prix internationaux. Pleyel s’avère être le lieu idéal pour ce concert anniversaire. La troupe s’y est, en effet, déjà produite en mars 2020 au cours de trois soirées marquantes. Ce retour aux sources se fait avec la présentation d’un nouveau spectacle signé Adrienne Canterna et construit sur une série de tableaux consacrés à la jeunesse. Cet hymne à l’amour et à la vie s’opère sur la base d’une trentaine de tubes signés Adele, Queen, Mickael Jackson, Madonna, Rihanna et Elton John pour n’en citer que quelques-uns. Sur ces musiques au pouvoir fédérateur incomparable, les dix danseurs de Rock The Ballet (3 filles et 7 garçons) vont venir séduire et enthousiasmer les spectateurs. Ensemble, ils vont nous rappeler que lorsqu’elle s’exprime avec autant de force et de talent, la danse, comme Paris, est une fête !
Au Théâtre du Gymnase, une séquence magnifiquement consTruite !
Ce petit bijou élaboré par Éric Bouvron et le groupe Accordzéâm autour de variations sur « La Truite » nous entraine dans un trépidant voyage musical en compagnie de cinq instrumentistes aussi talentueux que facétieux.
Sur le thème célébrissime du quintette de Schubert (popularisé par les détournements des Quatre barbus ou des Frères Jacques notamment), le groupe Accordzéâm a composé une série de variations aussi riches que raffinées, aux tonalités souvent espiègles, construites sur des parodies des grands styles musicaux classiques et populaires. Cette balade sonore inventive, drôle et originale nous fait passer par toutes les tonalités à travers tous les continents. Extrêmement rythmée, avec des enchainements enchanteurs, cette mosaïque musicale d’une homogénéité remarquable se termine, en toute logique, après nous avoir fait faire le tour de la planète, par de somptueuses variations sur la « Symphonie du Nouveau Monde ».
Cette partition est mise en scène avec une imagination sans limite et un irrésistible humour par Éric Bouvron qui orchestre magistralement la partie musicale à laquelle viennent s’ajouter des moments parlés faisant la part belle aux jeux de mots et autres calembours autour du poisson magnifié par Schubert, le tout en parfaite harmonie avec la subtilité des sons. L’humour régnant en maître, nous ne pouvons que constater à quel point, lorsqu’elle est, comme ici, tout en finesse, la parodie musicale peut être portée à des sommets. Franck Chenal à la batterie, Julien Gonzales à l’accordéon, Raphaël Maillet au violon, Jonathan Malnoury (hautbois et guitare) et Nathanaël Malnoury (contrebasse) font preuve d’une virtuosité rare à laquelle ils ajoutent un jeu d’acteur irréprochable. Le concert et la comédie s’épousent donc dans l’allégresse et le mélange des genres se fait avec une facilité déconcertante permettant d’offrir les joies de ce spectacle jubilatoire et délicat à tous les publics. Cette « Truite » vous fera nager dans le bonheur. Elle vous démontrera de quoi des musiciens sont capables sur scène en vous offrant cet inoubliable moment.
Voir Alexandre Prévert au Lucernaire c’est être sûr de commencer avec cet artiste musicien surdoué à la sensibilité à fleur de peau une histoire d’amour digne de Barbara et de bien d’autres. « Où sont passés vos rêves » est un superbe moment à voir et à revoir !
À 25 ans, Alexandre Prevert peut se flatter d’être un Ovni de la scène, inclassable, capable de proposer un spectacle à nul autre pareil. Ce qui n’étonnera pas qui connait son parcours atypique de musicien, sportif et lettré toujours profondément curieux et sensible. Au départ, tout repose sur ses talents de pianiste chevronné, passé par le Conservatoire et son goût pour la lecture et les mots. Avec ces deux atouts majeurs devenus l’équivalent de deux langues maternelles, il nous donne à entendre un récit aux accents autobiographiques, retraçant son questionnement devant le monde assez primaire et souvent cruel qui nous entoure. L’histoire qu’Alexandre Prévert nous raconte dans « Où sont passés vos rêves », au delà des messages humanistes qu’elle véhicule, est donc forcément ponctuée de passages musicaux et d’extraits littéraires. Les premiers (dont Mozart, Chopin, Bizet, Tozzi) sont remarquables tant par la facilité insolente qui est la sienne devant le clavier que par les enchainement qu’il sait si bien opérer entre les morceaux classiques et la chanson contemporaine, permettant à chacun de s’y retrouver et se s’émerveiller. Les seconds (Molière, Baudelaire, Luther King notamment) sont emblématiques de ce qui a été écrit de meilleur pour célébrer l’homme et la liberté. Les deux alternent au cours de cette balade ayant la douceur d’un largo d’une symphonie de Dvorak, le tout en lien étroit avec le public traité avec tout le respect et l’affection que l’on doit à son confident préféré. À cette proximité avec la salle s’ajoute ce généreux partage de la scène avec, vers la fin, l’arrivée inopinée de Maëlys Robinne, artiste à la voix envoutante, venue nous interpréter, de façon très personnelle, mais particulièrement touchante, une chanson de Barbara à qui Alexandre Prévert a voulu rendre hommage.
Paris a aujourd’hui la chance d’accueillir son quatrième opus. Le Lucernaire doit être remercié pour ces inestimables petits bonheurs qu’il va pouvoir offrir à un public désireux de sortir des sentiers battus, voulant aller à la rencontre d’un artiste d’une incroyable fraîcheur, chez qui la tête et le cœur ne font qu’un, pour qui un show réussi est avant tout un beau moment d’émotion et de partage. Et qui, tel un alchimiste ou un magicien, sait si bien transformer ses accès de mélancolie en joie de vivre.
Texte et photo : Philippe Escalier
Le Lucernaire : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 18 h – 01 45 44 57 34
L’oeil toujours pétillant, la parole acérée, Christophe Alévêque avec « Vieux Con » nous propose une lecture du confinement aussi drôle que réaliste doublée d’un bilan cinglant de notre époque normative et étouffante. Il nous offre un spectacle infiniment drôle, d’une remarquable tenue, qui dynamite dans l’allégresse le monde souvent débilitant qui nous entoure.
On entend en coulisses un bébé pleurer et Christophe Alévêque se demander paternellement de quoi son petit va hériter. Ainsi débute ce spectacle qui part du personnel pour aller vers l’universel en empruntant l’autoroute du rire. Disons le d’entrée, Christophe Alévêque est le digne héritier de cette lignée d’humoristes, si peu nombreux, pour qui la dérision est une thérapie mais aussi un redoutable outil pour faire un bilan cruel des aspects absurdes, injustes et irrationnels de nos sociétés. Réussissant le défi de frapper fort avec une infinie tendresse, il nous fait partager son combat pour une liberté raisonnée, mise à mal par une forme d’intégrisme édictant l’impérieuse nécessité de nous protéger de tout, y compris du vocabulaire. À rebours, ici, les choses sont dites, n’attendez pas des circonvolutions pour éviter tous ces mots bannis au nom d’un politiquement correct devenu fou, plus censeur que protecteur. Alors évidemment, l’artiste s’insurge, s’énerve, vitupère. On lui voit même une tendance nostalgique quand il regrette ce qu’il appelle « le n’importe quoi » et ces moments joyeux où l’on pouvait s’amuser sans être corseté par une myriade d’interdictions. Sa colère tonifiante est rendue profondément humaine par l’absence totale d’envie de classer ou de mettre des étiquettes. Amoureux fou de sa liberté, Christophe Alévêque n’est pas là pour embrigader quiconque, mais pour livrer un constat ô combien lucide, ponctué par les éclats de rires et les applaudissements du public heureux de participer à ce grand débat comique. Mais encore une fois, ce rire n’est pas hors sol et il faut l’entendre résumer (un grand moment parmi tant d’autres) les diverses étapes du premier confinement et les directives qui l’accompagnaient. La démonstration est si irrésistiblement drôle (avec sa chute finale étonnante) et si factuellement exacte qu’elle pourrait convaincre bien des sociologues de se convertir au stand-up !
Christophe Alévêque ne change pas la réalité, mais le regard que l’on peut porter sur elle. Il le fait avec un humour fédérateur, omniprésent et ravageur, d’autant plus irrésistible (et essentiel) qu’au delà de l’expression d’un véritable ras-le-bol, il nous livre un magnifique et retentissant message d’amour.
Texte et photos Philippe Escalier
Théâtre du Rond-Point : 2bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris 75008
Cette pétillante comédie de William Shakespeare, superbement adaptée, mise en scène et jouée à la Pépinière, donne lieu à un remarquable moment de théâtre.
Ce spectacle qu’il nous plait de sous-titrer « Les Frères ennemis », est délicat à résumer du fait de son scénario quelque peu alambiqué, l’auteur lui même n’hésitant pas à s’en moquer au début de son intrigue. Mais qu’importe puisque le sel de cette pièce écrite en 1599 ne réside point dans son histoire dont il suffit de savoir que deux frères, ayant chacun une fille en âge de convoler, se disputent le pouvoir suprême, pendant que deux autres, nobles, se combattent suite au décès de leur père, ces quatre destins fraternels contrariés venant interférer et perturber une belle idylle naissante. Ceux que le sort a défavorisé trouvent refuge, pour un temps, dans une forêt où, soyez rassurés, l’amour finit par triompher. Tout est donc bien qui finit bien !
À la Pépinière, de toute évidence, avec « Comme il vous plaira », les ingrédients propres à ravir un public exigeant sont réunis. Un texte jubilatoire pour commencer, parfaitement ciselé et rendu plus pétillant encore par l’adaptation lumineuse et légère de Pierre-Alain Leleu faisant ressortir les subtilités incomparables de cette langue toujours si richement imagée et porteuse d’un irrésistible humour. La mise en scène ensuite permet d’en faire un petit bijou. L’une des options consiste à occuper tout l’espace disponible, y compris la salle, autorisant les comédiens à se déplacer et à faire corps avec le public. Ces nombreux mouvements, toujours très maîtrisés, donnent une énergie particulière au spectacle. Léna Bréban fait ensuite feu de tous bois. Son décor, simple et pratique, parfaitement suggestif, permet de revivre aisément chaque situation. La musique (en live) est utilisée en guise de ponctuation festive, accroissant ainsi le ravissement du public heureux d’entendre quelques tubes pop des années 70 venus souligner, avec un vrai sens de la dérision, le côté féérique et délicieusement improbable du récit. Tel est l’écrin dans lequel la troupe donne libre court à son talent. Barbara Schulz, qu’elle soit princesse (Rosalinde) ou travestie en homme pour les besoins de sa fuite, est d’une énergie et d’une grâce peu communes, jouant l’amoureuse transie, hypnotisée par le charme envoutant d’un nobliau prenant les traits de Lionel Erdogan. Le jeune acteur fait tant et si bien qu’additionnant toutes les qualités, il séduit la princesse par son allure et le public par son jeu (l’inverse est vrai aussi !). Pour compléter ce joyeux duo, il fallait tout le talent d’Ariane Mourier qui donne à l’autre princesse (Célia) une éclatante présence. Adrien Dewitte est radieux, sans défaut, aussi convaincant en frère jaloux prêt à tout qu’en repenti sincère que les leçons de la vie ont transformé. Jean-Paul Bordes alterne, selon les moments, le duc impitoyable et le serviteur fidèle en fin de vie, (fort bien grimé), aussi percutant dans chacun de ses deux rôles. Pierre-Alain Leleu joue un Jacques assez extravagant, voyageur mélancolique, personnage récurrent chez Shakespeare venu notamment nous offrir la fameuse réplique « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ». Éric Bougnon en duc exilé, tombé du bon côté de la force, Léa Lopez et Adrien Urso (en paysans ayant du mal à s’accorder) sont à l’unisson. Cette merveilleuse équipe qui ne manquera pas de vous plaire vous offre deux heures de plaisir rare que vous ne verrez pas passer !
Emmanuel Besnault et la troupe de L’Éternel Été dépoussière « Fantasio » en offrant aux spectateurs du Lucernaire un spectacle aussi joyeux qu’énergique et original.
Un peu comme la jeunesse juste avant mai 68, Fantasio s’ennuie. Pour vaincre la mini-déprime qui le frappe, n’ayant plus rien à perdre (le brave garçon est perclus de dettes) il va faire sa petite révolution et jeter quelques pavés dans la mare. Voyant passer le cercueil du fou de la Cour, il décide de prendre sa place. Cette usurpation lui permet de faire dérailler le mariage princier qui s’annonce et ce faisant, sauver la fille du roi d’un désastre annoncé. Curieux scénario écrit dans cette langue belle, douce et précise de Musset venu brosser le portrait d’une jeunesse passionnée, dans laquelle l’auteur ne pouvait que se reconnaître, en butte aux bourgeois prétentieux, socle du régime de Louis-Philippe resté dans l’Histoire comme le Roi-Bourgeois dont le règne sans passion commence en 1830, trois ans avant la publication de la pièce.
Pas de moment de théâtre réussi sans la coexistence de deux créateurs, un auteur et un metteur en scène, de préférence à la tête d’une belle troupe. C’est peu dire que Emmanuel Besnault nous donne à voir une œuvre dans l’œuvre. Avec panache, en musique, il additionne les saveurs qui viennent donner à son spectacle ce goût si relevé et si particulier. Entre le concert rock romantique, la flopée de références cinématographiques, théâtrales, les costumes magnifiques et le jeu des acteurs, cette ébouriffante folie scénique emporte tout sur son passage, à commencer par l’adhésion des spectateurs. Ce travail parfaitement pensé et structuré donne à ce mélange de comédie et de conte exalté qu’est « Fantasio », toute sa signification, avec une légèreté et une fougue rares. Il fallait le talent et l’expérience d’une troupe qui existe depuis plus de douze ans (répondant au joli nom de L’Éternel Été) pour incarner une pièce marquée du sceau de la jeunesse et de sa folie perturbatrice. Benoît Gruel dans le rôle titre est bluffant. Spark, l’ami fidèle est joué avec talent par la comédienne Deniz Türkmen qui abandonne son personnage travesti pour donner vie à la gouvernante de la princesse (magnifique Élisa Oriol) alors que Lionel Fournier est un séduisant valet prenant l’identité de son maître Manuel Le Velly, sombre et hystérique à souhait, désireux de se faire passer pour un autre afin d’observer son monde. Tout à la fois acteurs, instrumentistes et chanteurs, nos admirables comédiens partagent la scène avec la certitude de nous donner un incroyable moment festif. Ils sont jeunes et pourtant ils nous donnent avec une remarquable virtuosité ce que Musset aurait probablement adoré voir sur scène : un « Fantasio » vivant et coloré, superbement moderne et réjouissant.
En train de finir de visionner la série « Léonard de Vinci » que diffuse France 2 et que l’on ne pouvait pas rater, comment ne pas laisser échapper, comme dans Tintin, « Caramba encore raté ! » ?
L’on est absolument surpris par deux choses essentielles : Pourquoi être allé inventer une histoire de meurtre et de prison quand la vie de Léonard est à elle seule un incroyable roman d’une richesse inégalable ? L’on y voit qu’une seule utilité, un peu tordue : faire entrer de force (avec Caterina jouée par la belle Matilda de Angelis) une bonne dose d’hétérosexualité platonique dans la vie du Maître (c’est un peu l’équivalent de souscrire une assurance visant à rendre le produit « non sulfureux ») ! Et puis surtout, comment ne pas être surpris par le hors sujet absolu qui vaudrait à un élève en Histoire un zéro pointé, frappant tous les épisodes de cette courte série bâtie sur le thème de Léonard poursuivi par le sort. Or la vie de Léonard, si l’on excepte son enfance, (il fut un bâtard élevé surtout par son grand père), fut une fête* lui qui était un personnage lumineux (plus Mozart que Wagner pour les mélomanes) un grand profiteur de la vie (vrai fashion victim, consciente de sa beauté dans ses jeunes années), connu pour avoir toujours eu du mal à finir ce qu’il commençait, tout simplement parce que ce génie s’intéressait à tout et surtout à ce qui allait venir. Bref, ce thème du sort, du « Curse » comme on dit en anglais est un absolu contre-sens qui permet de faire le parallèle avec le second génie de cette période, ayant la même sexualité que Léonard, à savoir Michel-Ange (aussi introverti que Léonard fut extraverti) qui fut bien celui qui se tua au travail, qui fut malheureux en amour (il ne tomba qu’à la fin de sa vie follement amoureux d’un jeune chevalier qui le vénérait mais ne pouvait partager ses sentiments), ce fut donc Michel-Ange qui eut une vie sombre et non Léonard, lui qui fut partout célèbré et qui finit sa vie en apothéose, choyé et quasiment pouponné par le Roi de France.
L’excellente distribution est par contre parfaitement logique avec ce surprenant parti pris puisque le sublime acteur irlandais Aidan Turner que l’on a pu voir dans la série « Poldark » et le « Hobbit » séduit avec cette mâle beauté très sombre qui le caractérise, heureusement contrebalancée et éclairée par le jeune acteur espagnol Carlos Cuevas (lui absolument solaire) qui incarne Salaï, le célèbre petit vaurien dont Léonard fut très épris (si vous creusez, vous verrez qu’il fut très important dans ses peintures) et qui l’accompagna jusqu’à la fin de ses jours.
En résumé : si la série se regarde facilement, il est conseillé de lire une biographie en guise d’antidote !
*Personne n’oublie que la vie ne devait pas être un long fleuve tranquille notamment pour les artistes tributaires de commandes et de mécènes dans l’Italie toujours en guerre de la Renaissance, marquée par ses grands fauves, les Sforza, les Borgia et autres papes.
Autour du marquis de Montespan, exubérant mari cocu en guerre contre Louis XIV coupable de lui avoir volé sa femme, Jean Teulé a publié un récit biographique dont l’évident intérêt historique est rehaussé, au Théâtre de la Huchette, par la mise en scène d’Etienne Launay et les trois acteurs merveilleux que sont Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch.
Tout le monde ou presque connait La Montespan, la flamboyante maitresse de Louis XIV. Son esprit, sa beauté, la passion qu’elle fit naître dans le cœur du Roi-Soleil lui ont permis de rester dans l’Histoire comme l’une des figures marquantes du XVIIe siécle. Personne ne connait par contre celui à qui elle fut mariée. Le mérite de Jean Teulé est de consacrer un ouvrage passionnant au marquis de Montespan qui, amoureux de sa femme (chose rare pour l’époque) a toujours refusé de s’incliner devant son royal concurrent. Pis, Louis-Henri de Pardaillan se lança dans un combat fougueux, téméraire, perdu d’avance mais non dépourvu de panache. L’irascible mari se présenta à la Cour dans un carrosse coiffé de ramures de cerf, organisa un enterrement de son amour en grandes pompes et alla jusqu’à qualifier le Roi de canaille. Un comportement qui fit rire tout Paris et qui lui valut quelques jours de prison puis l’exil sur ses terres. Là où tous les autres eurent courbés l’échine et encaissés les dividendes, le Gascon, lui, batailla toujours et ne céda jamais.
C’est le texte documenté et plein de vie de Jean Teulé que Salomé Villiers a adapté pour le théâtre avec un savoir-faire remarquable. Le défi visant à concentrer 44 ans, 26 personnages et de multiples lieux a été relevé haut la main grâce notamment à une mise en scène d’Etienne Launay étonnement inventive et dynamique qui grandit la scène du théâtre de la Huchette en donnant au spectateur le sentiment de changer de lieux sans cesse et de vivre pleinement chaque situation. En totale osmose avec ce travail très abouti, les comédiens sont d’une justesse absolue. Dans le rôle titre, Simon Larvaron a une allure « Grand Siècle » qui ne manque pas de surprendre. Amoureux ou désespéré, il se fond dans la peau de son personnage avec une facilité déroutante. Face à lui, Salomé Villiers, très touchante, est elle aussi tout en retenue et en intensité. Michaël Hirsch, quant à lui, prouve qu’il peut jouer tous les rôles, facétieux ou sérieux, serviteur ou souverain, tout lui convient. Ces trois là sont de nature à nous captiver et à nous séduire au point qu’en leur compagnie l’on en oublie le temps qui passe. Car cette belle leçon d’Histoire est aussi et avant tout un beau moment de théâtre, intimiste, envoutant et divertissant.
Retracer sur les planches le destin hors du commun de l’officier britannique qui a suscité la grande révolte arabe du début du XXe siècle demandait une bonne dose d’audace. Le « Lawrence d’Arabie » d’éric Bouvron et Benjamin Penamaria, porté par une formidable équipe de comédiens, nous permet de vivre un choc émotionnel, illustration parfaite de ce que l’on aime par dessus tout dans le spectacle vivant !
L’adaptation de la vie de Lawrence d’Arabie est une gageure que jusqu’à présent seul le cinéma a été capable de relever, avec le somptueux film aux sept Oscars de David Lean. L’Angleterre, le Proche-Orient, les batailles épiques contre les Ottomans (et l’incroyable prise d’Aqaba), les négociations difficiles et les coups tordus des puissances coloniales, tout dans cette vie, qu’aucun romancier n’aurait jamais pu imaginer, est difficile à incarner au théâtre. À moins, comme ici, de raconter et de reconstituer l’Histoire en laissant libre cours à une imagination débordante, empreinte de poésie. Renonçant à la vidéo, à la débauche de moyens ou de décors auxquels l’on pourrait s’attendre, éric Bouvron, assisté de Jérémy Coffman, dans sa mise en scène, a choisi le minimalisme le plus pur et le plus stylisé, mis en évidence par les sublimes lumières d’Edwin Garnier. Avec des tapis, quelques voiles, une poignée d’accessoires et de beaux costumes (de Nadège Bulfay), il laisse au jeu des comédiens un pouvoir de suggestion et d’évocation sans limite, capable d’entrainer le spectateur dans ce récit palpitant. Qu’importe le lieu ou l’année, que l’on voyage à dos de chameau ou en train, que l’on se trouve face aux tribus arabes divisées ou à Buckingham Palace, la narration ne faiblit jamais, rythmée par la superbe voix de Cecilia Meltzer, accompagnée par les instruments de Julien Gonzales et Raphaël Maillet. Ce trio fait corps avec le spectacle, pour lui donner un magnifique surcroit d’émotion et d’intensité. La salle vibre, elle rit aussi pendant ces moments pimentés d’humour qui s’intègrent si bien dans cette œuvre chorale. Renouant avec le talent et la force des conteurs capables de nous faire voyager en restant assis autour d’un feu, l’équipe de Lawrence d’Arabie avec la seule force de la parole et du jeu, nous fait revivre les aspects les plus importants de la vie de ce personnage mythique.
Né de l’union illégitime d’un baronnet anglais et d’une gouvernante écossaise, Thomas Edward Lawrence va d’abord étudier l’Histoire avant de se passionner pour l’archéologie qu’il ira pratiquer au Moyen-Orient, région qui le passionne. C’est là que sous couvert de fouilles, il sera recruté par l’armée britannique pour effectuer des relevés topographiques, avant de passer à l’action militaire. C’est sur cette période essentielle de sa vie, marquée par des succès incroyables que le spectacle va se concentrer. Rapides mais très fluides, les divers épisodes nous font assister à une réunion d’état-major, à la rencontre avec l’émir Fayçal qui met ses guerriers à la disposition de Lawrence, après quoi, les trains sautent, l’on traverse le terrible désert de Jordanie pour s’emparer d’Aqaba à la surprise générale et en chasser les Turcs. Tout est formidablement suggéré et illustré par une équipe de comédiens de haut vol au sein de laquelle Kevin Garnichat est le seul à interpréter (et de quelle manière !) un personnage unique, à savoir le rôle titre. Autour de lui, Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saada, Ludovic Thievon sont à l’unisson. Ils incarnent une soixantaine de personnages parmi lesquels figurent quelques femmes, passant des uns aux autres avec une étonnante dextérité. Conscients de nous offrir un inoubliable moment, tous sont d’une force et d’une justesse remarquables. Au final, après la longue standing ovation offerte en guise de récompense, les spectateurs quittent les lieux, encore troublés par l’envoutement qu’ils viennent de connaitre.
Il ne faut guère plus d’une heure à Eugène Labiche pour nous raconter, au Lucernaire, une histoire totalement déjantée, servie par une troupe survitaminée.
Se retrouver, quand on est un bon bourgeois rentier, avec un homme dans son lit, après une nuit de beuverie, passe encore, mais apprendre, suite à un quiproquo, que l’on aurait, avec lui, perpétré un assassinat armé d’un parapluie, voilà qui est de nature à semer la panique au foyer d’Oscar Lenglumé. Pour faire taire ceux qui pourraient dévoiler l’horrible crime, ce dernier envisage toutes les solutions.
Cette comédie chantée, créée à Paris en mars 1857 est avant tout profondément loufoque. Rien n’a de sens et l’on nage en plein délire. Quel intérêt alors me direz-vous ? Il se trouve que le spectacle est court, que l’intrigue, si délirante soit-elle, est parfaitement rythmée et l’occasion de mi-portraits croustillants. Les comédiens se donnent à fond et s’appuient sur la mise en scène millimétrée de Justine Vultaggio qui outre l’incarnation de l’épouse au foyer, introduit ses propres délires rythmés par quelques délicieuses chansons permettant de retrouver « C’est pas l’homme qui prend la mer » de Renaud ou encore un désopilant « Lavons-nous les mains » (qui pourrait servir à une campagne pro-gestes barrières !). Bref, menée tambour battant, cette folle comédie se révèle irrésistible avec quatre acteurs qui prennent visiblement un plaisir fou à jouer. Oscar Voisin, Reynold de Guenyveau, (magnifiques interprètes des deux personnages principaux) Gabriel Houdou et Maxime Seynave entrent dans la danse avec une énergie et une joie communicatives, nous offrant une heure formidablement récréative. Par les temps qui courent, cela ne se refuse pas !
Philippe Escalier
Lucernaire : 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris
Du mardi au samedi à 20 h et dimanche 15 h – 01 45 44 57 34