Arsène Lupin, gentleman illusionniste

Les Ludiques larcins d’Arsène Lupin

Sur le velours rouge du Théâtre des Variétés, le plus célèbre gentleman-cambrioleur de notre patrimoine littéraire fait aujourd’hui danser l’impossible. Depuis octobre, Grant Lawrens incarne ce prince de l’artifice dans un spectacle qui prouve que le boulevard parisien n’a rien perdu de sa capacité à enchanter les foules de tous âges.

Nicolas Nebot, metteur en scène rompu à l’art des créations familiales, signe ici une partition astucieuse qui transforme la salle à l’italienne en terrain de jeu. Le Paris des années folles s’y déploie à travers une scénographie hybride où décors réels et projections numériques véritablement bluffantes fusionnent avec un naturel déconcertant. Les magiciens Tony et Jordan, les fameux French Twins, font surgir des prodiges visuels qui servent parfaitement le récit. Cette alliance entre magie traditionnelle et technologies contemporaines dessine un univers où chaque effet devient rouage narratif.

L’intrigue file à vive allure : face à la redoutable comtesse de Cagliostro que la magnifique Sophie Tellier campe avec une gourmandise théâtrale réjouissante, Lupin déjoue pièges et poursuites sous l’œil obstiné de l’inspecteur Ganimard. Frantz Morel à l’Huissier compose un policier obstiné qui provoque le rire sans tomber dans la caricature. Autour d’eux gravitent Chiara Bosco, Alice Fleurey, Jérémy Ichou, Théo Lima et Agnès Miguras, troupe alerte qui navigue entre déguisements multiples et transformations express avec une énergie communicative.

Grant Lawrens porte le spectacle avec une aisance souveraine, composant un Lupin tout en élégance malicieuse et en désinvolture aristocratique. Son charisme naturel épouse parfaitement l’essence du personnage, ce mélange d’insolence et de raffinement qui fait du gentleman-cambrioleur une figure éternellement séduisante. Les costumes de Marie Credou et les lumières de Laurent Béal achèvent de plonger le public dans cette atmosphère Art déco où le crime devient chorégraphie.

Le texte d’Ely Grimaldi et Igor de Chaillé, habitués des grandes réussites jeune public, n’hésite pas à prendre ses distances avec Maurice Leblanc. Cette liberté narrative permet au spectacle de respirer, d’inventer son propre tempo, sa propre fantaisie. Le rythme ne faiblit jamais durant ces soixante-quinze minutes qui filent comme un tour de prestidigitation. Moyennant quoi, le succès est là et il n’est pas volé !

Le spectacle conquiert autant les enfants, captivés par les rebondissements et les tours de magie, que leurs parents, sensibles aux références culturelles ou liées à l’actualité du moment. Cette double lecture témoigne du savoir-faire d’une équipe qui a toujours refusé la facilité du divertissement formaté. L’interaction avec le public, jamais forcée, transforme chacun en complice potentiel des exploits du héros, instaurant une chaleureuse connivence entre la scène et la salle.

Dans l’écrin historique des Variétés, monument classé qui a vu défiler tant de gloires du théâtre français, ce spectacle trouve sa place naturelle. Il réussit le tour de force de faire vivre une légende littéraire tout en offrant un divertissement contemporain qui fait honneur aux codes du théâtre de boulevard. Une réussite qui donne furieusement envie de redécouvrir les aventures originales du personnage. Mais pour l’heure, varions les plaisirs et fonçons aux Variétés !

Philippe Escalier – Photos © Germaine Wambergue

Sophie Tellier dans « Chère Insaisissable » au Lucernaire

Chacune de ses apparitions sur scène est un événement. Il y a deux ans, en parallèle de son riche parcours de comédienne, Sophie Tellier décide de se lancer dans l’écriture et publie « Chère Insaisissable » consacré à Liane de Pougy. Adaptée au théâtre en 2023, la pièce fait la joie des festivaliers avignonnais avant de faire, aujourd’hui, celle des Parisiens au Lucernaire. Nous n’avons pas résisté au plaisir d’échanger avec l’artiste sur son nouveau spectacle autour de la grande courtisane française du XIXème siècle qu’elle a choisi d’incarner avec tant de brio.

Sophie, d’où vient l’intérêt que vous portez à Liane de Pougy ?

Il se trouve que j’ai joué ce type de personnages assez souvent et je suis passionnée par le XIXème siècle. La rencontre avec Liane de Pougy a été une évidence, un coup de foudre, j’ai fait beaucoup de recherches et j’ai été marquée par son intelligence, sa personnalité et son parcours incroyable. Courtisane pendant vingt ans, elle a tout fait pour s’émanciper, en se servant des hommes pour acquérir sa liberté. Pour cette femme orgueilleuse, quitte à être marginale, autant être scandaleuse. Danseuse, chanteuse, autrice, et pour finir sœur laïque, elle a eu une vie d’une grande richesse et a défendu des idées en avance sur son temps, elle s’est notamment battue pour la condition féminine. Mais on l’a toujours ramené à sa première vie de courtisane en lui déniant toute respectabilité.

Vous avez souhaité donner une coloration musicale à votre spectacle !

Vu mon parcours, j’ai eu du mal à imaginer un véritable seule en scène. Il était important pour moi d’avoir un partenaire pianiste qui m’accompagne (Luc-Emmanuel Betton ou Djahîz Gil) puisque comme mon personnage, j’aime chanter. Pour entrainer le spectateur dans le tourbillon de sa vie, j’ai choisi d’égrener une dizaine de virgules musicales qui vont de Reynaldo Hahn à Juliette, en passant par Satie et Barbara et dont les textes servent mon histoire. Et comme j’aime le tango, le spectateur sera aussi enveloppé de brillantes valses argentines tellement représentatives pour moi de cette Belle Époque cosmopolite.

Comment s’est passée votre collaboration avec votre metteur en scène, Jean-Luc Revol ?

Je lui ai parlé du livre au moment de sa rédaction. Le sujet l’intéressait beaucoup, il le connaît sur le bout des doigts ! Il m’a aidé à faire les coupes nécessaires pour un format 1h20 et donné son avis judicieux sur le texte. Nous avons fait une résidence à Nevers en 2023, juste avant Avignon. C’était assez rapide, Jean-Luc sait exactement ce qu’il veut. Il a une telle connaissance du théâtre et de la mise en scène qu’il sait aller tout de suite à l’essentiel. En étant à la fois l’autrice et l’actrice, je me sentais très exposée et pouvoir me reposer sur lui a été rassurant.

« L’Insaisissable » : pourquoi ce titre ?

C’est le titre de son premier livre et c’est le surnom que Jean Lorrain, l’un de ses plus grands amis, lui a donné. Au départ, la rencontre de ces deux originaux-marginaux a été assez explosive avant qu’ils ne deviennent très proches, ils ont même fait un faux mariage !

Avant que par un vrai mariage, Liane de Pougy ne finisse princesse !

Absolument et c’est une catastrophe ! Elle a écrit que la seule chose qu’elle ne referait pas dans sa vie c’est son mariage. Elle n’a jamais aimé les hommes et cette union, à laquelle elle a voulu croire au début, a été une descente aux enfers qui durera 35 ans !

Philippe Escalier – Photo ©Anne Gayan

Jean Moulin, Evangile

Aborder la vie de Jean Moulin, et principalement ses trois dernières années, est le défi auquel s’est attelé Jean-Marie Besset. Un texte subtil et limpide, une superbe troupe et un metteur en scène très inspiré (Régis de Martrin-Donos) permettent de voir un spectacle d’une force et d’une originalité rares.
Si l’auteur a qualifié l’œuvre de fiction historique, on en retiendra d’abord la vision acérée sur les années noires d’Occupation et on ne pourra que conseiller la pièce à des professeurs d’Histoire soucieux de sensibiliser leurs élèves à cette période si fondamentale, pendant laquelle l’humanité fut remise en question.
Tout commence en juin 1940. Aux mains des Allemands, le Préfet Moulin préfère le suicide au déshonneur (Arnaud Denis interprète le rôle titre avec la force et la conviction du grand acteur qu’il est déjà). La tentative échoue et l’homme qui a la France chevillée au corps va décider de se battre (à un moment où le pays vaincu, envahi et traumatisé croit trouver en Pétain un sauveur). Sa rencontre avec Charles de Gaulle, qui aurait pu dire à l’époque, « l’Etat c’est moi ! », est alors inéluctable (Stéphane Dausse endosse les habits du général de manière époustouflante). Cette symbiose, (on n’ose pas dire cette collaboration !) est faite d’un grand respect mutuel. Les échanges entre les deux hommes donnent les moments les plus jouissifs de la pièce. La fresque reste précise et Jean-Marie Besset ne manque pas de camper quelques autres grandes figures, telle qu’Henry Fresnay ou Pierre de Bénouville, de décrire les luttes de pouvoir et surtout, de faire du héros de la Résistance, le portrait le plus précis possible, tout en finesse. On y verra la noblesse de Moulin, ses peurs devant un monde barbare qui l’oblige à sacrifier son existence que l’on sait faite d’engagements, de combats moraux, mais aussi, beaucoup le découvriront, d’une très probable attirance pour les hommes que ni la période, ni sa personnalité lui permettent d’assumer.
« Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… » a dit avec tant d’émotion André Malraux au moment de faire entrer Jean Moulin au Panthéon en 1964. Jean-Marie Besset nous donne à voir le visage de Jean Moulin d’une façon qui fait honneur au personnage et au théâtre. Il convient pour finir de saluer ici les autres membres de la troupe, tous remarquables, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Loulou Hanssen, Michael Evans et l’auteur qui incarne un résistant.
Théâtre 14 : 20, avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Mardi, vendredi et samedi à 20 h 30 – Mercredi et jeudi à 19 h et matinée samedi à 16 h
01 45 45 49 77
Texte et photo : Philippe ESCALIERDSC_9412

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