Ce qui reste d’un amour au Studio Hébertot

Studio Hébertot

Caroline Devismes et Thomas Le Douarec retrouvent la scène pour défendre un texte contemporain signé Carlotta Clerici qui explore avec finesse et acuité les contradictions du sentiment amoureux.

Trois heures du matin. Alice débarque chez Hugo, cet homme qu’elle a tant aimé et dont elle s’est arrachée. Comédienne, elle sort de scène après avoir incarné une héroïne dévorée par la fièvre amoureuse. Avant de rentrer chez elle, elle veut savoir. Qu’en est-il, maintenant, de cet amour absolu qui les consumait sans pouvoir durer ? Un an s’écoule. C’est au tour d’Hugo de sonner à sa porte, hanté par la même interrogation lancinante.

Carlotta Clerici signe avec cette création un texte qui frappe par son intelligence émotionnelle et sa justesse psychologique. L’autrice-metteuse en scène explore sans complaisance cette zone trouble où l’attachement persiste alors que la relation s’est fracassée. Hugo et Alice s’aiment encore mais leurs conceptions de l’existence les rendent irréconciliables. Lui cultive sa liberté comme un jardin secret, elle aspire à un engagement total. Entre ces deux tempéraments, la vie commune devient un champ de mines. Le dialogue progresse comme une enquête intime, où chacun tente de comprendre pourquoi l’amour le plus ardent ne suffit pas à bâtir un quotidien.

© Francis Grosjean

La mise en scène privilégie la sobriété. Deux décors distincts racontent à eux seuls les univers antagonistes des protagonistes : l’appartement masculin, puis la maison féminine, dessinent deux manières d’habiter le monde. La lumière de Patrice Le Cadre et la musique d’Aldo Gilbert ponctuent les moments de tension et d’abandon sans jamais forcer l’émotion.

Caroline Devismes et Thomas Le Douarec forment un duo impressionnant comme jamais. Avec une belle intensité, lui campe un homme prisonnier de ses propres défenses, oscillant entre désir et fuite, machisme involontaire et vulnérabilité. Elle incarne Alice avec une délicatesse déchirante, portant à bout de bras les espoirs et les désillusions d’une femme qui voudrait conjuguer passion et stabilité. Leur jeu, nourri d’une connivence évidente, particulièrement touchant, transforme ce qui aurait pu n’être qu’un huis clos sentimental en une véritable radiographie des impasses du cœur.

Le texte de Carlotta Clerici évite tous les pièges du genre. Elle compose une partition où le rire affleure constamment, mais jamais pour détourner de l’essentiel. L’humour surgit des situations, des répliques acérées, des aveux maladroits. On rit, on s’émeut, on se reconnaît dans ces deux écorchés vifs qui cherchent l’impossible équation : ni avec toi, ni sans toi. Cette formule, qu’on retrouve de Truffaut à Duras, prend ici une résonance contemporaine. La pièce interroge avec finesse notre époque, ses injonctions contradictoires, ses quêtes d’absolu confrontées aux réalités prosaïques.

Au Studio Hébertot, l’intimité de la salle accentue la proximité avec ces deux âmes en quête d’elles-mêmes. On sort bouleversés, remués par cette exploration sans fard de ce qui demeure quand tout semble terminé. Un petit bijou théâtral à découvrir d’urgence !

Philippe Escalier – 1ere photo © Attilio Marasco

Le Misanthrope

Dés les premières représentations il était évident que ce Misanthrope étonnant, mis en scène par Thomas Le Douarec au Théâtre des Lucioles et qui cumulait les qualités allait faire partie des pièces que tout le festival d’Avignon allait saluer et applaudir.

© Philippe Escalier

Après les succès remarqués du « Portait de Dorian Gray » et de « L’Idiot » il était facile d’imaginer que le Misanthrope de Thomas le Douarec, assisté de Virginie Dewees, allait ressembler à aucun autre. S’emparer de la plus belle pièce de Molière en la mettant au goût du jour n’était pourtant pas chose simple. Certes, l’étonnante modernité du texte pouvait l’y aider. Encore fallait-il choisir le bon fil rouge et tout transformer sans rien dénaturer. Le pari est gagné, haut la main. Jouant sur l’étonnante continuité à travers le temps des défauts humains, le metteur en scène a recours à ce qui caractérise notre époque, les boites de nuit et leur excès, les selfies et autres vidéos sur les réseaux sociaux propres à nourrir un narcissisme devenu hors de contrôle. Se divertir, exister au prix de provocations, médire et exclure, flatter pour séduire, séduire pour vivre, voilà bien ce qui caractérise le genre humain, quels que soient les siècles et les supports de communication, lettres écrites à la plume, pamphlets ou, des nos jours, vidéos postées compulsivement. Ce Misanthrope se déroule bien aujourd’hui et peut-être vu par tous, y compris les très jeunes ou les plus éloignés du théâtre et reste pourtant d’une fidélité sans faille à l’auteur qui traite en 1666 de sujets qui pourraient servir aujourd’hui de thème au bac philo : « Peut-on vivre en société sans mentir ? », « Le compromis est-il compromission ? » (sujet pour députés débutants) ou encore « La moralité poussée à l’extrême est-elle une qualité ou un défaut ? ». Énergique, surprenante et ébouriffante, cette mise en scène éclaire magnifiquement cette pièce et donc le genre humain.

Sur scène, il fallait une troupe aussi jeune que talentueuse, capable de porter ce travail au sommet et de faire entendre ce texte avec une implacable justesse. Avec Jean-Charles Chagachbanian nous tenons un bel Alceste introverti trop excessif pour être heureux et toutes les tentatives de Philinte, magnifique Philippe Maymat n’y changeront rien. Thomas Le Douarec incarne un Oronte onctueux avant d’être venimeux, Jeanne Pajon en Célimène nous a étonné par sa présence, son charme mais surtout sa capacité à habiter royalement ce rôle impressionnant. Justine Vultaggio interprète Eliante avec la force et la justesse qu’on lui connait, Valérian Behar-Bonnet (qui signe aussi la musique) et Rémi Johnsen sont parfaits en deux jeunes écervelés imbus d’eux-mêmes, nous offrant quelques moments d’anthologie, Caroline Devismes, pour sa part, est une somptueuse Arsinoé toxique. Tous nous donnent envie de lancer haut et fort : « Molière est une fête ! ».

© Philippe Escalier

En ayant réussi ce mélange de modernité et de classicisme, en nous retraçant l’histoire de ce célèbre enquiquineur rabat-joie de la plus joyeuse et enivrante des façons, Thomas Le Douarec et la troupe qui l’entoure nous apportent sur un plateau un des ces moments qui contribuent à nous rendre toujours heureux d’aller au théâtre. Qu’ils soient tous chaleureusement remerciés !

Philippe Escalier

Théâtre des Lucioles, 10 Rempart St Lazare, 84000 Avignon
À 15 h 45 sauf le mercredi. Jusqu’au 30 juillet 2022 – 04 90 14 05 51

Le portrait de Dorian Gray

Toutes les nuances de Gray !

L’adaptation magistrale du « Portrait de Dorian Gray », réalisée par Thomas Le Douarec et jouée par une superbe troupe au Ranelagh, permet de redécouvrir, dans un inoubliable moment de théâtre, la profondeur de l’œuvre d’Oscar Wilde.

Rien n’est plus difficile que d’adapter un roman à la scène, en particulier si l’on s’attache à en conserver toute sa force et son mystère. C’est l’exploit que Thomas Le Douarec a réalisé avec un « Portrait de Dorian Gray » qui nous plonge dans l’univers fascinant d’Oscar Wilde. Le maître des aphorismes qui disait avoir mis son talent dans son œuvre et son génie dans sa vie (et quelle vie !), réunit pourtant les deux dans ce récit qui, à sa sortie, fit l’effet d’une bombe. L’art, la beauté, la jeunesse, l’hédonisme mais aussi le thème de Faust sont les ingrédients de cet ouvrage publié en 1890, quand Wilde, dix ans avant sa mort dans la misère à Paris, est au sommet de sa gloire, objet d’une vénération rarement égalée. Avec son sens de la provocation, à coups de formules assassines, l’auteur parle de la société victorienne, mais surtout de lui, notamment de sa fascination pour la beauté à travers la relation d’un dandy cultivé, subjugué par un superbe jeune homme, (prémonition de sa rencontre, un an plus tard, avec son jeune amant, Alfred Douglas ? ).

Thomas Le Douarec et sa belle voix chaude de stentor, incarne un Lord Henry cynique et détaché, qui, dans le regard égoïste qu’il porte sur la vie, se sert de l’humour pour cacher un mal-être évident. Il élève son personnage à des degrés de vérité et de perfection qui seront difficiles à dépasser. Face à lui, Michaël Winum surprend aussi par l’épaisseur qu’il donne au rôle titre, à la fois séducteur, fragile, dominant et dominé mais surtout amoral et terriblement torturé. Ce jeune comédien est insolent tant il est juste et vrai, au jeu tout à la fois plein d’énergique et très intériorisé. Fabrice Scott incarne lui, parfaitement et avec toute la sobriété qui convient, le peintre Basil Hallward, responsable de tout mais décidant de rien, consumé par l’amour de son modèle. Caroline Devismes, pour sa part, donne vie à plusieurs personnages, dont celui de la malheureuse Sibyl Vane, avec un talent de comédienne et de chanteuse évident, propre à envouter son audience. Dans le magnifique écrin du Ranelagh, on ne pouvait rêver meilleur endroit pour jouer cette pièce, ce quatuor nous donne à entendre toute la beauté et la subtilité d’une œuvre que Thomas Le Douarec a si bien su transposer en nous offrant cet inoubliable moment de théâtre déjà largement plébiscité par la presse et le public. Pour finir, contredisons Oscar Wilde qui disait que rien ne vieillit comme le bonheur et prenons le temps de ces deux heures de pur plaisir, dont nous sortons, sinon plus vieux, du moins heureux !

Texte et photos aux saluts : Philippe Escalier

NB : Représentation du 31 janvier 2018 : Solenn Mariani et Maxime de Toledo participent à l’aventure en alternance.

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Jusqu’au 7 avril 2019 du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h – Relâches les 8, 15 février et 8 mars – 01 42 88 64 44

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