Good Night

DSC_5886Le thriller de Romain Poli, à l’affiche de l’Arrache-Cœur, plonge le spectateur dans une histoire prenante et énigmatique. Superbement joué et parfaitement construit, Good Night génère une montée en tension source d’émotions fortes.

Paris, la nuit. Un jeune homme s’introduit dans un appartement par une fenêtre laissée entrouverte quand il est découvert par la propriétaire des lieux qui s’empare d’un revolver. Prise de panique, elle lui ordonne de s’enchaîner à un lit. Commence alors un interrogatoire pendant lequel nous irons de surprises en surprises. La pièce de Romain Poli, construite sur de nombreux rebondissements, ne peut être racontée davantage, au risque d’amputer sérieusement le plaisir que l’on prend en voyant ce spectacle. Le scénario est captivant, il va crescendo et ne laisse aucun répit avant de s’achever sur un véritable coup de théâtre. Mais avant l’étonnant final, l’auditoire va entendre deux histoires, découvrir deux vies, deux personnalités avec leurs faiblesses, leurs amours, leurs interrogations et leurs blessures dans un moment où il n’y a d’autre issue que d’aller au bout et laisser tomber les masques Les apparences sont trompeuses, les situations peuvent se retourner, celui qui est menotté n’est pas le moins libre, celle qui détient une arme n’est pas la plus menaçante. Les moments de vie que nous offre Good Night sont profondément humains. La façon dont l’auteur laisse ses personnages se raconter, en mettant à jour leurs failles les plus profondes, est terriblement touchante. Embarqué dés les premières minutes, l’attention du public, ne fléchira pas.

L’intensité et l’émotion sont d’autant plus imparables que les deux acteurs ont un jeu d’une force et d’une richesse permettant de donner toute sa dimension au texte. Mis en scène par Guillaume Mélanie, Nouritza Emmanuelian et Romain Poli donnent le meilleur d’eux-mêmes. Et le brio de leur interprétation n’est pas pour rien dans les multiples sensations qui nous étreignent durant la pièce.

Texte et photo : Philippe Escalier

Good Night à L’Arrache-Cœur : 18, rue du 58éme Régiment d’infanterie 84000 Avignon
16 h 50 salle Vian – du 5 au 28 juillet (relâche 15 et 22 juillet) 1h 15
04 86 81 76 97

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Andromaque

DSC_4931Andromaque est la première des pièces majeures de Racine (si tant est qu’il y en ait des mineures !) créée en 1667. L’immense tragédie a souvent été résumée par cette chaîne amoureuse contrariée : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort ! Comme toujours chez Racine, l’amour gouverne les êtres, voire, ici, les rend fous, tant les passions sont exacerbées. Oreste fini par perdre la raison. Hermione, pour sa part, ne l’a plus depuis qu’elle se désespère à voir Pyrrhus nager dans l’irrationnel, trahir les siens et mettre son trône en danger pour mener Andromaque à l’autel. Cette dernière, plus obsédée par la fidélité à son défunt mari que par sa vie ou celle d’Astynax, son fils, a besoin de toute la pièce pour se résoudre à cette union, et encore, avait-elle prévu de s’immoler, aussitôt l’hymen prononcé, pour rejoindre Hector dans la mort. Sur ce concentré de malheurs antiques dont le Grand Siècle fut si friand, s’est construite l’une des plus belles tragédies du répertoire français.

Dans le studio rénové et flambant neuf du Studio Marigny, Michaël Denard a présenté sa première mise en scène. L’on reconnaitra la patte de l’ancien danseur étoile de l’American Ballet dans la beauté de la gestuelle, la sobriété des costumes (tous identiques) et les mouvements amples, souvent circulaires, qu’il propose à ses acteurs avec un final qui soude la troupe en un anneau resserré pouvant faire penser au chœur dans la tragédie grecque. La proposition est donc résolument moderne, allégée, ponctuée de quelques petites audaces ne remettant pas en cause la beauté majestueuse des alexandrins. Les comédiens entrent et sortent de scène le plus souvent en courant à la façon des danseurs. C’est donc bien et cela n’étonnera personne à une mise en scène (très) partiellement chorégraphiée que Michaël Denard nous convie. Aucun artifice, aucun décor, le texte et l’acteur seulement. Et un besoin de rendre ce drame le plus humain possible. Défendre cette vision en s’entourant d’une très jeune troupe, venue des Cours Acquaviva, à l’exception d’une élève des Cours Simon, était tout sauf illogique. Le pari était, l’on s’en doute, risqué, au final, il est gagné ! Les puristes trouveront toujours des petits défaut, la première, du reste, n’en était pas exempte. Ce serait oublier à quel point la déclamation est un art difficile. Et, pour notre part, nous préférons voir l’énergie, la conviction et le talent qui se déploient sur scène au service de ce texte intemporel qu’il est fort plaisant de redécouvrir sous cet angle nouveau et dans une distribution aussi homogène que prometteuse. Les amoureux du théâtre classique auront donc tout pour être heureux !

Philippe Escalier

Studio Marigny : Espace Marigny 75008 Paris
01 76 49 47 12 – billetterie@theatremarigny.fr
http://www.theatremarigny.fr

Distribution :

Distribution mercredi 26 et vendredi 28 juin 2019
Alexandre Leprince-Ringuet : Oreste
Gary Nadeau : Pylade
Henri Saint-Macary : Pyrrhus
Ghislain Carré : Phoenix
Marion Le Moign : Andromaque
Nathalie Guedon : Cephise
Astrid Berthon : Hermione
Camille Deberre : Cléone.
 
Distribution jeudi 27 et samedi 29 juin 2019
Alexandre Leprince-Ringuet : Oreste
Gary Nadeau : Pylade
Romain Duquaire : Pyrrhus
Ghislain Carré : Phoenix
Marie Jocteur : Andromaque
Nathalie Guedon : Cephise
Alexia Oddo : Hermione
Camille Deberre : Cléone

 

BRONX

de - Mise en scene - Decor - Lumieres - Costumes - Theatre - 2018 - avec :Nous ramenant dans le Bronx des années 60, Chazz Palminteri retrace le cheminement d’un gamin tiraillé entre le monde de la mafia et sa famille, à travers un récit riche en rebondissements que Francis Huster nous fait vivre au Poche Montparnasse avec une remarquable intensité.

La pièce autobiographique écrite par Chazz Palminteri est un petit bijou auquel personne n’a résisté, surtout pas Robert de Niro qui l’adapte au cinéma. En 1993, son « Il était une fois le Bronx » contribue à populariser l’histoire de Cologio, un jeune garçon témoin d’un meurtre mais refusant d’en dénoncer l’auteur, qu’il connait et qui le fascine. Sunny, le maffieux responsable du crime, chef de bande particulièrement puissant, prend alors le gamin sous son aile, le traite comme un fils, au grand dam de son père, chauffeur de bus italien, très à cheval sur les principes, ayant toujours refusé de se compromettre avec ses compatriotes vivant dans la facilité et la délinquance. Cologio sera alors partagé entre ces deux hommes jusqu’à ce que le destin vienne régler cet étrange conflit de paternité.

Les deux éléments constitutifs d’un inoubliable moment de théâtre sont ici réunis. D’une part, un texte brillant, imagé, plein d’humour, décrivant parfaitement le milieu des malfrats italiens, insistant sur le personnage principal, le truculent Sunny, capo di tutti capi. L’argent qui coule à flot, le respect et surtout la crainte qu’il inspire ne peuvent qu’éblouir son protégé, issu d’un milieu où l’argent manque cruellement. Au contact de ce père adoptif, il apprend que les ouvriers, comme son paternel, acceptant de tirer le diable par la queue, sont des tocards. Comme par enchantement, tout ce qui était compliqué devient d’une facilité déconcertante grâce à la protection soudaine dont il bénéficie. L’entourage du caïd, servile à souhait, à la fois sauvage pour la concurrence et fraternel avec les affidés, fait partie de son nouveau monde. Pour incarner ces personnages, il fallait, d’autre part, un acteur hors pair, capable de jongler avec les différents rôles, en donnant vie à ces figures diverses et hautes en couleurs, pouvant passer très vite du rire aux armes ! Francis Huster, avec cette facilité qui caractérise les très grands, campe magistralement les acteurs du drame, tout en recréant l’ambiance toujours tendue et atypique d’une banlieue gangrénée par la pègre où règne le droit du plus fort. Un geste, une pose, une intonation et il nous offre sur la petite scène intimiste du Poche Montparnasse toute la richesse du texte adapté par Alexia Perimony, mis en scène par Steve Suissa qui sait parfaitement illustrer ce récit par de délicates touches sonores ou lumineuses. Francis Huster porte son art à des niveaux insoupçonnés et nous plonge, avec une infinie délicatesse, dans ce monde de brutes d’où nous ressortons submergés de sensations et d’émotions.

Philippe Escalier

Théâtre de Poche Montparnasse : 75, boulevard du Montparnasse 75006 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 17 h 30
01 45 44 50 21 – wwwtheatredepoche-montparnasse.com

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Proust en clair

Homme de théâtre et fin lettré, Jacques Mougenot met au théâtre de la Huchette son subtil talent de conteur dans une présentation passionnante aussi sensible que touchante de Marcel Proust, permettant de découvrir, non sans humour, à quel point l’homme et l’œuvre ne faisaient qu’un.

Celui qui figure parmi les plus grands écrivains français, avec son style ô combien littéraire, dont les phrases aux parenthèses interminables sont restées légendaires, fait, avec sa « Recherche », disons les choses comme elles sont, parfois peur. Ceux qui l’ont lu en entier l’adorent, les autres (les plus nombreux) le regardent comme une pièce de musée fragile qu’il convient de regarder de loin, sans la toucher. Jacques Mougenot a décidé de s’attaquer à ce monstre sacré, il le fait de manière incroyablement pédagogique, drôle et attachante. Son seul en scène commence à la façon d’un Alain Decaux raconte. Une bonne quinzaine de minutes pour nous dire, à travers des anecdotes savoureuses, qui était l’homme, sa maladie et sa vie (l’attachement maternel quasi pathologique, la nécessité de vivre le plus souvent alité, dans une chaleur aseptisée, ses sorties mondaines et nocturnes…). Pensez que le plus bel esprit de France, foudroyé par l’asthme dés son enfance, passa les quinze premières années de sa vie d’homme à ne rien faire d’autre qu’à courir le soir les plus grands salons aristocratiques pour observer, scruter, écouter et accessoirement, dépenser avec générosité les moyens que la fortune familiale lui avait apportés. Son don pour la mémorisation et l’étude des détails seront ses premiers atouts pour décrire une société huppée, insouciante et frivole, qu’il peindra avec tant de détails et de bonheur dans les tomes de « à la recherche du temps perdu », mêlant si subtilement sociologie, psychologie et philosophie, avec cet intérêt pour la notion du temps, celui qui s’écoule, nous échappe et que l’on s’échine à rattraper. Appelant à la rescousse Paul Morand, Stefan Zweig, André Gide ou Jean Cocteau, Jacques Mougenot apporte des témoignages extérieurs précieux, avant de nous donner, ponctués par quelques notes de musique d’Hervé Devolder, trois extraits de l’œuvre, particulièrement éclairant. Grand acteur, c’est avec peu de gestes qu’il sait donner vie à cette prose magnifique, nous faisant passer, en un clin d’œil, de l’étonnement à l’émotion, laissant transparaitre dans son jeu une affectueuse et respectueuse admiration. C’est donc bien à un tour de force que se livre avec sobriété mais non sans brio, Jacques Mougenot. Son « Proust en clair » nous enchante au point de nous laisser sortir de son spectacle avec la furieuse envie de lire ou relire notre grand auteur national !

Philippe Escalier

Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Du mardi au samedi à 21 h – matinée samedi à 16 h 30
http://www.theatre-huchette.com – 01 43 26 38 99

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Silence, on tourne !

Bernard Richebé-2016-11-24_I7I9484La réputation de faiseur de comédies aussi irrésistibles que délicieuses de Patrick Haudecoeur n’est pas prête de se ternir tant « Silence on tourne! », co-écrit avec Gérald Sibleyras génère dans le public du théâtre Fontaine l’enthousiasme et les rires les plus généreux.

À peine installé dans son fauteuil, l’on comprend que la soirée sera à nulle autre pareille. Pour accueillir une salle pleine à craquer, trois instrumentistes installent une ambiance musicale et festive, qui laisse présager que nous allons être amenés à jouer un rôle durant cette soirée. Une intuition vite confirmée, le grand art de nos deux auteurs résidant dans cette communion totale avec ceux qui sont venus les voir. Du reste, l’on apprend, d’entrée de jeu que, pour les besoins du film sur le point de se tourner, nous sommes des figurants, rassemblés dans un grand théâtre. Bon enfant, le public confiant, se prête aux jeux des premières recommandations qui lui sont adressées et aux tests de réactions qui lui sont demandés, avant d’assister à ce tournage pendant lequel, rien ne va se passer comme prévu. Les gags et les catastrophes vont se succéder, nous allons voir se décliner des histoires d’ambition et de passion, où les amours sont contrariées (marié trompé à la clé) tandis que vont s’enchaîner toute une série de clichés sur les acteurs, toujours brillamment détournés, ici l’on fait dans la dentelle, pas dans la facilité ! Nous n’allons pas vous dévoiler un scénario que vous allez découvrir et qui finalement importe peu car l’essentiel réside dans le talent de Patrick Haudecoeur (on lui doit notamment « Thé à la menthe ou t’es au citron » et « Frou-Frou les Bains »). Lui qui a gardé la frimousse d’un grand adolescent farceur au grand cœur, a un humour qui lui ressemble, aussi percutant, efficace que généreux, l’on oserait presque ajouter, light et bio. Car l’on serait bien en peine de trouver chez lui et chez son compère Gérald Sibleyras, la moindre once de vulgarité. Tous deux ont la grâce : sans aller chercher des effets impossibles, avec beaucoup de naturel et de simplicité, tout ce qu’ils imaginent et mettent en place fonctionne admirablement. Séduite dès les premiers instants, la salle toute entière se laisse entrainer sans la moindre résistance. Et lorsqu’arrive l’épisode du spectateur appelé à la rescousse et prié de monter rejoindre les acteurs, pour une scène toute particulière, ce ne sont plus des rires mais des fous-rires qui se font entendre. Nul besoin de faire de coupures dans un tournage où tout tourne à l’hilarité générale, grâce aussi à une troupe plus que parfaite : trop nombreuse pour être citée, elle mérite un grand coup de chapeau. Les occasions de s’amuser avec autant de plaisir au théâtre n’étant pas si fréquentes, l’on décernerait bien à « Silence on tourne ! » le label de « comédie de l’année », si ce spectacle ne triomphait déjà depuis deux ans !

Philippe Escalier -photos @Bernard Richebé 

Théâtre Fontaine : 10, rue Pierre Fontaine 75009 Paris
Du 12 mars au 25 mai 2019 : 
jeudi et vendredi 20 h 45, le samedi 16 h 30 et 20 h 45 ; le dimanche 16 h.

Du 14 juin au 30 juin 2019 :
Mercredi, jeudi et vendredi 20 h 30, le samedi 17 h et 20 h 30 ; le dimanche 16 h.
01 48 74 74 40 – http://www.theatrefontaine.com

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Roméo et Juliette

Thomas Willaime (Roméo) et Manon Montel (Juliette) copyright Pierre Colletti_rdcThéâtrale et musicale, l’adaptation réussie signée par Manon Montel au Lucernaire parvient à concentrer en une heure vingt « Roméo et Juliette » en gardant intactes la beauté et la force de l’œuvre, grâce notamment à une superbe distribution.

S’il fallait résumer en deux mots le travail de Manon Montel, deux adjectifs viendraient tout de suite à l’esprit : fidélité et originalité. Si le respect de la pièce est absolu et donne à voir ou à découvrir le drame sans qu’il n’y manque rien d’important, l’originalité est bien présente : avec une bonne dose d’inventivité, elle nous permet de nous replonger, dans la Vérone des deux célèbres amants. Tout est fait pour que nous retrouvions le tourbillon incessant, la poésie et la trivialité, la joie et le drame qui marquent la pièce de William Shakespeare dont la notoriété nous épargne tout résumé. L’on s’amusera, néanmoins, à dénicher dans la richesse de ce texte foisonnant, cette citation intemporelle et cruellement lucide : « L’amour des jeunes gens n’est pas vraiment dans le cœur, il n’est que dans les yeux ». Très jeunes gens en effet puisque Juliette est censée n’avoir que quatorze ans (!) et que Roméo ne fait pas trop de difficultés pour changer de passion, un peu comme de chemise : l’un des drames les plus terribles du répertoire est donc bien, avant tout, une histoire d’adolescents !

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Mais revenons sur l’exploit de Manon Montel qui réside dans le fait de créer un moment de théâtre à part, adaptant sans trahir, restituant la substantifique moelle, en restant, si l’on ose dire, toujours dans la ligne éditoriale ! L’esprit de l’œuvre étant plus que jamais présent ici, on notera le choix ô combien judicieux, pour toujours aller à l’essentiel, de jouer sans décors ni fioritures. Afin de pallier à cette frugalité (permettant au jeu des acteurs de s’épanouir), la metteure en scène a fait appel à un soutien musical de premier ordre, donnant tout son sel à cette création. Samuel Sené, chef d’orchestre et compositeur ayant montré combien il était aussi homme de théâtre avec notamment « Un Chant de Noël » ou « Comédiens ! », a créé pour violoncelle, accordéon, guitare et voix, une superbe partition venant généreusement supporter le récit et nourrir les moments chorégraphiés. Ne restait plus alors pour apprécier cette belle architecture, qu’une troupe au diapason. C’est bien ce que nous avons avec les six comédiens qui occupent le plateau. Claire Faurot, en plus d’accordéoniste, est une nourrice parfaite, chantant et donnant les noms d’animaux les plus doux à sa Juliette qu’incarne avec conviction Manon Montel. Xavier Berlioz montre d’entrée qu’il peut remplacer avantageusement le chœur et surtout, incarne Frère Laurent avec une exceptionnelle vérité. Thomas Willaime est un fougueux et séduisant Roméo, ami, à la vie à la mort de Mercutio, solaire et vibrant Léo Paget maniant aussi bien le verbe que la guitare, ennemi du seul Tybalt, provocant, incisif, le très brun et ténébreux Jean-Baptiste Des Boscs aussi convaincant au poignard qu’à l’archet… de son violoncelle. Tous nous donnent tant de plaisir dans ce moment unique que l’on ne peut, à aucun moment, regretter cette adaptation raccourcie, dont acteurs comme spectateurs sortent grandis !

Texte et photos : Philippe Escalier – Photo de une : Pierre Colletti

Lucernaire, 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Jusqu’au 1er juin 2019, du mardi au samedi à 20 h et dimanche à 17 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

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Les Grands rôles

Ils pourraient être accusés de détournement de textes mais, au Lucernaire, Les Mauvais Élèves sont tellement brillants et drôles qu’ils sont acquittés avec les félicitations et les applaudissements du jury.

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Avec eux, il y a textes et prétextes, les très sérieux premiers servant de terreau aux délirants seconds. Le spectateur, qui dés le départ, se demande à quelle sauce il va être mangé, s’attend à être surpris : il ne sera pas déçu ! Joyeusement, il va d’étonnement en étonnement. Les plus grands, dont Shakespeare, Hugo, Rostand, Giraudoux, Anouilh ou Molière ont été mobilisés pour participer à cette ébouriffante farandole. Faut-il bien connaître son art pour nous présenter une si folle et si brillante scène de la bataille du Cid où vous verrez Corneille par le prisme d’un jeu vidéo, pour ne citer que cet exemple là. Car, au delà d’un humour décapant, Les Mauvais Élèves démontrent leur parfaite maîtrise des grands rôles ici détournés avec brio. Les vers que vous allez entendre sont présentés comme jamais, dans un esprit totalement déjanté, où la farce le dispute au loufoque. Le but (largement atteint) est de nous faire rire, et ce, par tous moyens. Au delà des idées dont le spectacle regorge, les veines comiques exploités étant innombrables, l’exploit réside dans le fait d’être dans la folie sans jamais dépasser la ligne jaune et de laisser libre cours à des facéties qui ne ratent jamais leur but. Ici, l’abondance ne nuit pas au goût, tout est d’une haute tenue et chaque séquence fonctionne à merveille. Cet exercice de dérision et d’autodérision ne serait pas si réussi sans le concours de ces quatre acteurs remarquables que sont Valérian Behar-Bonnet, Élisa Benizio, Bérénice Coudy et Antoine Richard. Si vous pensiez voir un quatuor de débutants, (certes, ils sont jeunes), détrompez-vous, outre qu’ils savent revêtir toutes les allures et toutes les apparences, donnant l’impression d’être vingt sur scène, ils jouent comme s’ils avaient déjà trente ans de métier. En totale symbiose, Shirley et Dino signent la mise en scène et apportent la touche de leur délire personnel, contribuant à rendre cet ensemble parfaitement achevé et véritablement unique.

Texte et photos Philippe Escalier

Le Lucernaire, 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 18 h – 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr

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Le Tour du monde en 80 jours

Quand Jules Verne est adapté avec mille facéties et un humour irrésistible, l’on obtient un spectacle décoiffant et hilarant, brillamment interprété, actuellement à l’affiche du théâtre de la Tour Eiffel.

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Monsieur de la Palice aurait pu affirmer qu’un spectacle parfait était un moment faisant l’unanimité ! À l’image de ce « Tour du monde en 80 jours » déjà largement plébiscité depuis création en 2006 avec plus de 3 000 représentations. Le travail de Sébastien Azzopardi et Sacha Danino, qui est constamment réactualisé (vous verrez l’importance des clins d’œils liés à l’actualité brulante !), regorge d’idées, les références sont si nombreuses qu’il faudrait trois pages pour les énumérer toutes. Ce théâtre loufoque nous renvoie aux grands moments du burlesque mais aussi, à la bande-dessinée ou au film, nous fait nager dans la dérision, surfer sur les anachronismes, l’absurde et l’égrillard, sans se départir d’une certaine élégance. Cette heure trente de pure folie a visiblement été pensée pour donner le meilleur, en s’éloignant de toute démagogie, à un large public, appelé à être le sixième acteur tant il participe pleinement, (et pas seulement par ses éclats de rire), au délire ambiant. Pour assumer le rythme trépidant de cet ouragan comique, il fallait réunir cinq comédiens ayant du talent et … une condition physique hors-pair ! Margaux Maillet, comme ses quatre acolytes, sait tout faire, y compris chanter. Elle apporte à la troupe un jeu d’une richesse et d’un charme absolus. Erwan Creignou, excellent, rappelle ces grands acteurs français capables de vous faire rire d’un seul regard. Pierre Cachia est un parfait Phileas Fogg drolatique (forcément !), fougueux et excentrique à souhait, tandis que Benoît Tachoires incarne le Passepartout flegmatique idéal. Sébastien Azzopardi, il signe aussi une mise en scène inventive et déjantée, complète parfaitement ce quatuor de rêve, nous faisant regretter que ce tour du monde ne dure pas davantage !

Texte et photos : Philippe Escalier
Théâtre de la tour Eiffel : 4, square Rapp 75007 Paris
Du mardi au samedi à 20 h 45 et matinée dimanche à 16 h 45 – http://www.theatredelatoureiffel.com – 01 40 67 77 77

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Mickaël Winum

« Peut-être ne parait-on jamais si parfaitement à l’aise que quand on joue un rôle ».
Oscar Wilde

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Pour beaucoup d’amateurs de théâtre, découvrir Mickaël Winum au Ranelagh dans « Le Portait de Dorian Gray » subtilement adapté par Thomas Le Douarec, restera chose mémorable. La justesse de son jeu, la force et le mystère qu’il apporte au rôle titre, disent à quel point cet acteur de vingt-sept ans est promis à un bel avenir. Une certitude nullement démentie par une rencontre dévoilant une personnalité qui s’affirme, d’une richesse et d’une intensité peu communes.

Mickaël comment êtes-vous arrivé sur « Le portrait de Dorian Gray » ?
L’aventure est assez curieuse. Je travaillais sur un autre spectacle avec Caroline Darnay quand, un soir de juin 2018, elle tombe sur l’annonce laissée par Thomas Le Douarec cherchant un nouveau Dorian, pour la version anglaise, en urgence, à quelques jours du festival d’Avignon. J’ai envoyé ma candidature à Thomas que je ne connaissais pas, sans être sûr qu’il verrait mon message rapidement d’autant que je le savais très occupé. En l’absence de réponse immédiate, j’ai pensé que c’était terminé et que c’était bien dommage. Et puis, quelques jours après, Thomas Le Douarec m’appelle pour fixer une audition au terme de laquelle je suis retenu !

Comment avez-vous préparé ce rôle ?DSC_4681
Au début, j’ai eu très peur, Dorian Gray est une sacrée figure, universelle, appartenant à la littérature, mais aussi au cinéma, à la télévision. Compte tenu de la façon dont Oscar Wilde le décrit, je me suis demandé si j’allais être à la hauteur !
Concernant ma préparation, avant de jouer, je peux dire que je ne lâche pas mon personnage d’une semelle et qu’il m’accompagne en permanence. Il est omniprésent et je l’imagine dans toutes les situations que je peux vivre au quotidien. Puis vient le moment de s’accaparer le texte, à travers mon propre prisme d’abord, avant d’épouser les mots de l’auteur.

Quel a été votre précédent spectacle ?
J’ai joué Oreste dans « Andromaque » d’Anne Delbée, l’été dernier, durant le mois Molière de Versailles, nous étions en plein air, dans les Écuries du Roi (quelle belle expérience !) puis au festival de Figeac et d’Anjou et j’en garde un excellent souvenir. Interpréter des personnages tourmentés est une chance, c’est une chose qui nous enrichi et nous fait grandir.

Si l’on remonte plus loin : comment êtes-vous venu au théâtre ?
Ce n’est pas une décision personnelle longuement préméditée ! C’est curieux de dire cela, je suis assez rationnel mais j’ai l’impression que c’est un choix qui me dépasse, comme si une bonne étoile veillait sur moi et me montrait la voie. Tout a commencé le jour où une amie m’a parlé de Jaromir Knittel, un metteur en scène, professeur au Conservatoire de Paris, ayant travaillé notamment avec Francis Huster et qui dirigeait aussi une troupe en Alsace.

Vous avez directement intégré sa troupe ?
Oui, à seize ans, j’ai rencontré ce grand maître qu’est Jaromir Knittel. Il m’a demandé de montrer ce que j’avais dans la ventre et ma première audition s’est faite avec le passage culte de la cassette dans « L’Avare », un contre-emploi total, je n’avais ni l’âge, ni la carrure du rôle. Sa réaction a été de me dire que j’avais visiblement quelque chose à défendre. Je me suis senti adopté, ce qui m’a donné le sentiment d’exister, d’être écouté, regardé, ce qui ne m’était jamais arrivé mis à part au lycée où j’ai eu la chance d’avoir un exceptionnel professeur de théâtre en la personne de Brigitte Haby à qui je dois beaucoup. Dans la foulée, j’ai poursuivi en faisant un passage au Conservatoire d’art dramatique de Strasbourg.

Donc vous étiez fait pour ça !
Peut-être, mais ce n’était pas un rêve, ni quelque chose qui venait de loin, en tous cas, je n’en avais pas conscience. Enfant, je dessinais beaucoup, le crayon était mon mode d’expression, je me voyais plutôt professeur d’art plastique.

L’attirance pour l’art était bien là !
Oui, vraiment, j’ai toujours eu un attrait pour l’artistique, comme une main tendue me permettant de dépasser mes manques, de changer ma vie et de réaliser certains rêves. L’art comme moyen de sublimer mon existence. Frédéric Mitterand disait que tout part d’une certaine frustration. Souvent, on se rend compte que les artistes ayant connu de grands malheurs, fascinent. Chez chacun d’eux, on a trouvé une part de vulnérabilité et les gens s’y retrouvent. Ils illuminent les plateaux ou les scènes, ils sont fragiles et pourtant ils avancent !

Quand on vous voit sur scène, on a tout sauf un sentiment de fragilité !
C’est vrai ?

Oui !
Alors je camoufle bien ! Peut-être parce que Dorian est plus confiant que moi ! Sur scène, je joue un rôle, je me sens plus solide à travers un personnage.

Dans une célèbre citation, Gide disait que l’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments et il est curieux de voir à quel point, l’opéra en est un bon exemple, la tragédie peut être source de bonheur !
Oui, même s’il y a aussi beaucoup de gens qui demandent du divertissement et du rire, et c’est bien leur droit ! Mais, pour ma part, j’ai toujours été fasciné et traversé par les grandes tragédies. Paradoxalement, pleurer me donne envie de rire et de vivre. Je n’ai jamais été plus heureux qu’à la sortie d’un film, après la lecture d’un livre ou d’une pièce très triste.

Alors quelle est votre conception du bonheur, vous qui voulez jouer un texte sur ce sujet précisément ?
Vous faites allusion au « Discours sur le bonheur » d’Émilie du Chatelet ! Elle y parle, en vérité, beaucoup de ses failles et de ses vulnérabilités. Dans sa vie, celle qui fut la maîtresse de Voltaire, pour le dire crûment, a pris cher ! Elle a joué et elle a beaucoup perdu, je pense à sa fin et à cette rencontre avec un jeune poète qui va, indirectement, causer sa mort. Pour répondre à votre question, je dirais : vaste programme ! Pour mieux vivre, il faut laisser tous ses questionnements, s’abandonner un peu, être en paix et traversé par les plus grands grands sentiments. Je me suis toujours dit que peu importe la durée de la vie, il faut qu’elle soit bien remplie. J’adore tout ce qui s’éloigne de la routine. Toutes les surprises, toutes les difficultés nous font grandir, comme le disait Nietzsche. Emilie du Chatelet affirmait, elle, que le bonheur c’était n’avoir rien d’autre à faire dans ce monde que de s’y procurer des sensations et des sentiments agréables, quoi qu’il advienne ! Belle philosophie non ?

Effectivement ! S’agit-il du spectacle dont vous vouliez faire un seul en scène ?
Oui, en effet, mais au final, on a créé une histoire en telle symbiose avec Caroline Darnay qu’il m’a semblé évident de la défendre à deux : je ne me voyais plus la jouer en solitaire!

Pour revenir à vos autres passions, j’ai noté que vous faisiez du piano !
Je prends des cours avec un professeur d’origine polonaise et étant moi-même natif d’Alsace, cela crée des affinités. Tout ce qui vient de l’Est me parle beaucoup, que ce soit les artistes, la géographie et même la météo ! J’ai eu la chance de tomber sur un excellent pédagogue, plus content que moi encore quand j’arrive à jouer un morceau un peu difficile.

Du théâtre, de la télé, du dessin, en passant par la peinture et le piano, en conclusion, la question provocante qui s’impose : ne craignez-vous pas de vous disperser ?
Non, au contraire ! Je ne veux pas m’enfermer. Je suis très admiratif des multi-talents et d’ailleurs pourquoi se cantonner à une discipline ? Je partage l’idée que tout support, toute manière de s’exprimer, est un message artistique. Je souhaite pouvoir m’épanouir de toutes les façons possibles, par exemple avec la chanson, il faut la rajouter à votre liste (rires), tout en prenant mon temps, je ne veux rien précipiter. Je me suis longtemps privé de ces plaisirs, j’ai longtemps enfermé mes dessins, me suis longtemps interdit le piano. Un jour, je me suis dit que je n’avais rien à perdre, je démarre, j’ai tout à prouver et je veux que les portes devant moi soient ouvertes et non fermées. Après, … on verra !

Propos recueillis par Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris – jusqu’au 7 avril 2019
Du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h
Relâches les 15 février et 8 mars – 01 42 88 64 44

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Le portrait de Dorian Gray

Toutes les nuances de Gray !

L’adaptation magistrale du « Portrait de Dorian Gray », réalisée par Thomas Le Douarec et jouée par une superbe troupe au Ranelagh, permet de redécouvrir, dans un inoubliable moment de théâtre, la profondeur de l’œuvre d’Oscar Wilde.

Rien n’est plus difficile que d’adapter un roman à la scène, en particulier si l’on s’attache à en conserver toute sa force et son mystère. C’est l’exploit que Thomas Le Douarec a réalisé avec un « Portrait de Dorian Gray » qui nous plonge dans l’univers fascinant d’Oscar Wilde. Le maître des aphorismes qui disait avoir mis son talent dans son œuvre et son génie dans sa vie (et quelle vie !), réunit pourtant les deux dans ce récit qui, à sa sortie, fit l’effet d’une bombe. L’art, la beauté, la jeunesse, l’hédonisme mais aussi le thème de Faust sont les ingrédients de cet ouvrage publié en 1890, quand Wilde, dix ans avant sa mort dans la misère à Paris, est au sommet de sa gloire, objet d’une vénération rarement égalée. Avec son sens de la provocation, à coups de formules assassines, l’auteur parle de la société victorienne, mais surtout de lui, notamment de sa fascination pour la beauté à travers la relation d’un dandy cultivé, subjugué par un superbe jeune homme, (prémonition de sa rencontre, un an plus tard, avec son jeune amant, Alfred Douglas ? ).

Thomas Le Douarec et sa belle voix chaude de stentor, incarne un Lord Henry cynique et détaché, qui, dans le regard égoïste qu’il porte sur la vie, se sert de l’humour pour cacher un mal-être évident. Il élève son personnage à des degrés de vérité et de perfection qui seront difficiles à dépasser. Face à lui, Michaël Winum surprend aussi par l’épaisseur qu’il donne au rôle titre, à la fois séducteur, fragile, dominant et dominé mais surtout amoral et terriblement torturé. Ce jeune comédien est insolent tant il est juste et vrai, au jeu tout à la fois plein d’énergique et très intériorisé. Fabrice Scott incarne lui, parfaitement et avec toute la sobriété qui convient, le peintre Basil Hallward, responsable de tout mais décidant de rien, consumé par l’amour de son modèle. Caroline Devismes, pour sa part, donne vie à plusieurs personnages, dont celui de la malheureuse Sibyl Vane, avec un talent de comédienne et de chanteuse évident, propre à envouter son audience. Dans le magnifique écrin du Ranelagh, on ne pouvait rêver meilleur endroit pour jouer cette pièce, ce quatuor nous donne à entendre toute la beauté et la subtilité d’une œuvre que Thomas Le Douarec a si bien su transposer en nous offrant cet inoubliable moment de théâtre déjà largement plébiscité par la presse et le public. Pour finir, contredisons Oscar Wilde qui disait que rien ne vieillit comme le bonheur et prenons le temps de ces deux heures de pur plaisir, dont nous sortons, sinon plus vieux, du moins heureux !

Texte et photos aux saluts : Philippe Escalier

NB : Représentation du 31 janvier 2018 : Solenn Mariani et Maxime de Toledo participent à l’aventure en alternance.

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Jusqu’au 7 avril 2019 du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h – Relâches les 8, 15 février et 8 mars – 01 42 88 64 44

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