Tempête en juin

fd9116_815a946880c441c69e437872d9114b02_mv2.jpegAdapté par Stéphane Laporte et Virginie Lemoine, le premier roman posthume Irène Némirovsky consacré à la seconde guerre mondiale donne lieu, au théâtre La Bruyère, à un spectacle d’une incroyable force porté par l’interprétation virtuose de Franck Desmedt.

Irène Némirovsky, nait en 1903 à Kiev. La révolution russe la pousse, avec sa famille, vers l’exil. Baignée de culture française depuis son enfance, elle finit par s’installer à Paris, s’inscrit à la Sorbonne avant de publier ses premiers livres. Déportée en 1942 à Auschwitz où elle meurt du typhus, elle détient la particularité d’être le seul écrivain à recevoir un Prix, (le Renaudot) à titre posthume. Son premier opus, Tempête en juin, retrace le cataclysme que furent la défaite de 1940 et l’exode qui s’en suivit, considéré comme l’un des plus importants mouvement de population en Europe au XXème siècle.
Il est difficile aujourd’hui de réaliser l’ampleur du traumatisme que fut la capitulation de 1940. La France s’effondre en trois semaines. La percée allemande, aussi rapide que fatale, met des millions de français, belges et néerlandais en fuite, sur les routes. Irène Némirovsky décrit l’événement à travers les vicissitudes traversées par trois familles, celle d’un grand bourgeois, conservateur de musée, le duo formé par un auteur célèbre et sa compagne et enfin, un couple d’employés de banque. Avec eux, nous allons vivre l’émoi, l’urgence, la désorganisation et la fuite. Les routes sont encombrées, les avions bombardent, l’essence et la nourriture font défaut. Le talent de l’écrivain consiste à nous retracer l’épopée avec un mélange de détails, historiques et psychologiques, et un art consommé de toujours laisser poindre le côté désopilant que ces situations, aussi dramatiques soient-elles, laissent parfois apparaitre. Si l’écriture est toujours légère, la précision et le sens ne font jamais défaut. Quelques mots suffisent à Irène Némirovsky, qui va toujours à l’essentiel, pour camper un personnage ou rendre bien vivantes ces heures bouleversantes.
Stéphane Laporte et Virginie Lemoine, adaptateurs et metteurs en scène, ont fait un travail tout aussi remarquable. Ils ont su conserver la qualité littéraire mais aussi la force et l’extrême tension dont le texte est imprégné, en nous permettant de revivre, comme en direct, l’épouvantable débandade. Ne manquait plus alors que le brio d’un comédien pour donner vie à la quarantaine de personnages, ce que Franck Desmedt fait avec une vérité, une maestria étonnantes. Avec quelle facilité déconcertante passe-t-il, en un instant, d’un personnage à l’autre, tantôt la mère de famille inquiète mais responsable, le vieillard impotent, l’adolescent attiré par le danger ou encore l’écrivain plein de morgue ! Avec lui, nous traversons tous les stades de l’émotion sans rien perdre de cet humour si particulier qui caractérise le style pétillant d’Irène Némirovsky. Devant ce travail d’orfèvre, le spectateur est happé, séduit, surpris. L’espace d’un moment, nous oublions que nous sommes sous les bombes pour nager dans le bonheur !

Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 19 h ; matinée le samedi à 15 h
http://www.theatrelabruyere.com – 01 48 74 76 99

À noter que Tempête en juin est suivie d’une seconde représentation consacrée au second opus de l’œuvre, Suite Française qui se joue à 21 h. Le 17 octobre 2019 aura lieu, à l’issue des deux représentations, une rencontre avec les comédiens, les adaptateurs et metteurs en scène.

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Tant qu’il y aura des coquelicots

Tant qu'il ya aura des coqueli cots2 Crédit Cédric OlivanC’est à une belle et douce ballade sur les chemins de la curiosité et de l’amour des livres que nous invite Cliff Paillé à l’Essaïon. En compagnie de Pauline Phélix, son histoire est écoutée et vécue par le spectateur avec curiosité et gourmandise.

Si la lecture est à l’esprit ce que l’exercice est au corps comme l’a dit un écrivain britannique, Paul semblait beaucoup plus fait pour pour courir après un ballon que pour effeuiller des ouvrages. Élevé dans un foyer divisé, en proie aux disputes, où les livres étaient inexistants, entouré de copains dotés d’une appétence pour l’écrit proche de zéro, il ne doit sa dévorante passion pour les romans qu’à une institutrice pédagogue et convaincante et une grand-mère, mamie Louise, aimante, protectrice et dévoreuse de bouquins. C’est ce basculement progressif vers la chose livresque (que l’on imagine assez autobiographique) que Cliff Paillé entreprend de nous narrer. Il nous entraine pour ce faire, sur les traces de Paul, âgé de dix ans quand le hasard d’un remplacement lui présente une maîtresse qui redouble d’inventivité pour lui parler du plaisir de lire, utilisant une méthode ludique, proche de la maïeutique. Car il fallait un remarquable savoir-faire pour surmonter le sempiternel et rédhibitoire « j’aime pas ! » habituellement lancé comme fin de non recevoir par les plus jeunes. Syntaxe, grammaire, allégorie, sens caché, vocabulaire, questionnaire, tout est bon pour que notre jeune réfractaire, subitement sollicité, subtilement stimulé réponde à l’appel, s’intéresse enfin avant de finir boulimique, enchaînant livres sur livres. Plus jamais terra incognita, la lecture devient pour lui, aventure, machine à nourrir l’imaginaire et fenêtre ouverte sur le monde.
C’est dire que Tant qu’il y aura des coquelicots raconte une bien belle histoire, de celle que l’on aurait envie de lire, (justement!) bien au chaud dans un grand fauteuil, armé d’une simple tasse de thé. Ici, le récit nous est servi par l’auteur, Cliff Paillé, (avec une dizaine de pièces à son actif, il prouve qu’il n’est pas que lecteur), incarnant le jeune héros et passant allègrement de l’adulte à l’enfant. Face à lui, Pauline Phélix nous séduit par la richesse et la grâce de son jeu. Le duo fonctionne parfaitement, et l’on écoute avec plaisir ce dialogue aux qualités assez protéiformes : à la fois simple, naturel, porteur de messages, didactique sans être pesant, il nous donne ce que l’on aime trouver au théâtre, un beau récit plein d’originalité. Si l’on y ajoute l’hymne au plaisir de lire et les références à la littérature ou à la chanson à texte savamment saupoudrées, l’on comprend qu’il n’y a aucune raison de bouder son bonheur.

Philippe Escalier

Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Jusqu’au 23 novembre : jeudi, vendredi et samedi à 19 h 30
http://www.essaion.com – 01 42 78 46 42

Affiche Coquelicots A3

La Souricière

Brice Hillairet, Christelle Reboul-LA-SOURICIERE-EN-SCENE-5Une mise en scène imaginative et loufoque de Ladislas Chollat et une troupe remarquable rajeunissent cette pièce d’Agatha Christie, donnée à La Pépinière théâtre, pour en faire un moment jouissif et plein d’humour auquel on adhère sans réserve.

La reine du roman policier a collectionné tous les records, a commencé par ses deux milliards de livres vendus. La Souricière ne fait pas exception à la règle : adaptée d’une nouvelle, intitulée Trois souris, la pièce connaitra le plus grand nombre de représentations consécutives au monde. Mais aussi impressionnant que soit ce succès, l’intrigue n’étant pas forcément la plus étonnante écrite par Agatha Christie, il convenait de dépoussiérer quelque peu cette œuvre datant de 1952. C’est ce que fait Ladislas Chollat, grâce à l’adaptation pétillante de Pierre-Alain Leleu, dans cette mise en scène où, avec beaucoup de rigueur, il laisse libre cours à sa fantaisie, faisant de l’humour, de la dérision et d’irrésistibles ponctuations musicales, les trois piliers de son travail. Avec une inventivité surprenante, ne laissant aucun détail de côté, il permet à la pièce de beaucoup gagner en fraicheur et en dynamisme. Le public adhère sans réserve, heureux de partager cette enquête, entrainé par huit acteurs magnifiques, capables de nous redonner tout le sel de cet univers clos auquel les innombrables trouvailles du metteur en scène donnent tout son piquant.

L’assurance de passer un excellent moment étant acquise, rien ne vous empêche plus de rejoindre, par une neigeuse journée d’hiver, cette récente maison d’hôtes tenue par un jeune couple où six invités, tout juste installés, vous attendent. L’atmosphère et les personnages sont indéniablement assez bizarres et Agatha Christie servant les meurtres comme d’autres les petits fours, le premier crime va rapidement se produire. Le public aura beau essayer de faire marcher ses petites cellules grises, il est peu probable qu’il puisse trouver le coupable, n’est pas Hercule Poirot qui veut ! Mais qu’importe puisque le divertissement et là, et avec lui, le coup de théâtre final doublé de cette surprise de voir le rire se mêler sans cesse à l’intrigue et aux soupçons. Ils sont huit, coupables de déclencher l’hilarité générale, à savoir Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hillairet (qui fait un festival), Pierre-Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Reboul ou Christine Bonnard et Pierre Samuel. Le public applaudissant, acquittera de façon unanime, en souhaitant visiblement une seule chose : la récidive. En effet, il y a fort à parier que vous ne demanderez qu’à vous laisser prendre à nouveau au piège de La Souricière, tant le moment passé a été délicieusement agréable.

Philippe Escalier – Photos © François Fonty

La Pépinière théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h 30
https://theatrelapepiniere.com – 01 42 61 44 16

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Marie-Antoinette

Frivole durant son règne, grandiose dans le malheur, Marie-Antoinette, balayée par la révolution, a remporté une victoire posthume en accédant, après son statut de victime, à celui de star. En adaptant l’une de ses plus belles biographies, celle signée par Stefan Zweig, Marion Bierry nous offre au Poche-Montparnasse une émouvante leçon d’histoire doublée d’un bel et intense moment de théâtre.

Il fallait oser. L’exercice était périlleux. Résumer une biographie pour en faire un spectacle d’une heure vingt, le pari n’était pas à la portée de tout le monde. Et ce, même si le texte de Stefan Zweig est l’un des plus documentés et des plus sensibles écrits sur la fille de l’impératrice Marie-Thérèse. Dans ce magistral résumé, qui commence en 1770 au moment du mariage de l’archiduchesse avec le Dauphin, et qui se termine en 1793, Marion Bierry nous laisse découvrir l’essentiel de la personnalité de Marie-Antoinette, adolescente paresseuse mais joyeuse, sachant compenser ses manques par un charme inné et cette allure altière qui ne la quittera jamais. Dans son adaptation, l’actrice nous permet d’assister à une lente descente aux enfers d’une princesse qui vivra pour l’essentiel recluse à Versailles et qui manquera le rendez-vous avec son peuple. Dépensière, lançant les modes, y compris les plus farfelues, elle deviendra vite l’Autrichienne, bouc émissaire idéal, tenue responsable de tous les maux dont souffrent ses sujets. À son indéniable part de responsabilité s’ajouteront des torrents d’injures, de haine et de calomnies. Et quand la vague révolutionnaire se formera, largement entretenue et financée, à l’origine, par les ambitieux issus du cercle familial, rien ne pourra l’arrêter, surtout pas son mari, un homme introverti, myope, incapable de commander et de faire face à l’adversité, malgré une culture et une intelligence indéniables.

Sans tenue d’époque, tout en sobriété, avec uniquement deux niveaux de scène, des jeux de lumière et quelques musiques du XVIIIème, Marion Bierry a choisi la simplicité. L’autre idée remarquable est de dialoguer avec Thomas Cousseau, qui pour sa part, n’incarne aucun personnage particulier. Mais le duo fonctionne à merveille, rendant le texte éminemment vivant, permettant aux spectateurs de faire corps avec ce destin connu mais que pourtant l’on redécouvre ici avec un plaisir non dissimulé. Stefan Zweig, intelligent, capable de voir venir les horreurs effroyables qui attendent l’Europe après le premier conflit mondial, a écrit l’histoire de la tragédie d’une Reine avec toute la sensibilité et l’acuité dont il était coutumier, en ayant forcément présent à l’esprit ce parallèle douloureux entre deux mondes (le sien et celui de Marie-Antoinette) qui, à près de 150 ans de distance, s’effondrent. Sa biographie est publiée en 1933 !

L’adaptation et la mise en scène sont brillamment réussies et permettent de se concentrer sur le texte et un jeu d’acteurs irréprochables. Thomas Cousseau, avec beaucoup de talent, contribue à donner toute sa vitalité au récit, Marion Bierry parlant, elle, au nom de la souveraine. Sans pathos ni aucun parti pris et avec une distance étudiée, l’histoire de Marie-Antoinette qui nous est proposée est aussi didactique que passionnante, démontrant bien que celle qui fut une piètre souveraine, fut une mère et une femme accomplie, ayant raté beaucoup de choses, mais certainement pas sa sortie. L’on ne peut qu’applaudir ce dialogue entre deux acteurs qui est aussi un dialogue avec l’Histoire. Il devrait parler à nombre de spectateurs !

Philippe Escalier

Théâtre de Poche-Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris

Du mardi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h
http://www.theatredepoche-montparnasse.com

Renseignements et réservations : 01 45 44 50 21AFF MARIE ANTOINETTE

 

 

Anna attend l’amour

©Philippe Escalier_DSC_8432Ce spectacle, à l’affiche des Mathurins, qui pourrait être sous-titré « Mémoires d’une jeune fille dérangée » mêle histoire familiale et histoires d’amour, psychoses et folie douce, avec une bonne dose de délire et d’humour noir.

Vincent Fernandel et Elisa Ollier, qui est aussi l’interprète du spectacle, ont décidé de s’emparer du sujet de l’impact des dérèglements mentaux sur la vie familiale et sentimentale et plus particulièrement ses effets sur la recherche éperdue de l’amour. Ils l’ont fait d’une manière fort peu conventionnelle, faisant en sorte que la folie soit omniprésente, sous des formes diverses, mais sans lourdeur, allégée par l’indispensable adjuvant fédérateur qu’est le rire, fut-il grinçant. Et de fait, c’est à un objet théâtral non identifié qu’ils nous convient, déroutant certes, mais au final réussi. Ce seul en scène qu’il est impossible de définir et qu’il est préférable de ne pas résumer, présente donc un premier avantage, celui de l’originalité. À quoi il faut ajouter son côté déconcertant, les deux auteurs ayant décidé de ne faire aucune concession et d’aller au bout, à la fois de leur démonstration (de près ou de loin, ils ne seront pas si nombreux ceux qui ne se reconnaîtront dans aucun moment du spectacle), de leur fantaisie débridée et de leur volonté de nous faire rire, sans quoi Anna attend l’amour eut été un texte aux aspects un peu trop « cliniques ». Et ce savant mélange fonctionne bien. Elisa Ollier a le talent de pouvoir tout jouer, elle le fait avec brio, toujours avec délicatesse et une rigoureuse justesse. Samuel Sené a su la mettre en valeur avec une mise en scène au cordeau, faisant vivre le texte avec toute l’intensité qu’il mérite, nous faisant vibrer comme devant l’épisode d’une excellente série. Avec Vincent Fernandel, coach d’acteurs venu de l’audiovisuel, qui signe là son premier texte joué au théâtre, nous avons un trio parfaitement à l’unisson. Leur association permet au spectateur de passer un moment, inoubliable à plus d’un titre, grâce à un texte tempétueux formidablement interprété. Nous ne pouvons par conséquent que vous conseiller de faire cette balade dans un cerveau agité, et ce, sans attendre.

Texte et photos : Philippe Escalier – Photos tous droits réservés

Théâtre des Mathurins – Petite salle : 36, rue des Mathurins 75009 Paris
Jusqu’au 7 septembre : du mardi au samedi à 19 h
Du 9 septembre au 17 décembre : les lundis et mardis à 19 h
01 42 65 90 00 – http://www.theatredesmathurins.com

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Les Coloriés

DSC_8061Ce roman d’Alexandre Jardin a donné lieu à une superbe adaptation de Fannie Lineros qui met en scène une jeune troupe talentueuse et dynamique venue nous offrir avec une générosité sans limite un moment de théâtre jubilatoire.

Les Coloriés pourraient prétendre au titre de conte philosophique, ils pourraient même se voir accolés le sous-titre de Candide, tant l’œuvre célèbre la spontanéité, l’absence de calcul, l’honnêteté, le naturel bref, tout ce qui peut s’apparenter à cette forme de naïveté, à laquelle on associe l’enfance. À quoi il convient d’ajouter ce qui personnifie le jeune âge, à savoir l’amour indéfectible pour toutes formes de jeux. Ce faisant, par un jeu de comparaison et d’opposition, Alexandre Jardin pointe les travers de nos sociétés modernes, le sérieux, la course après le temps, les relations superficielles. Pour cela, nous voici transportés sur l’île de la Délivrance, sorte de meilleur des mondes où un groupe d’enfants a renoncé à grandir et a conservé intactes les habitudes et les rites liés à leur âge tendre, bien certains que la gravité est le bonheur des imbéciles. Décisions louables qui seront mises à mal quand Dafna, l’une des membres du groupe retrouve la France et ses habitants, vivants habillés (contrairement aux coloriés) dans un climat morose ou règne le conformisme. Le choc est rude : jamais vraiment heureuses, toujours râleuses, ces grandes personnes sont loin de vivre dans l’allégresse et, au passage, les relations de couple, avec leur lot de jalousie et d’égoïsme en prennent pour leur grade. Vivement le retour aux sources et la Délivrance !

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À sa sortie en 2004, le roman a été accueilli à la fois avec un flot de louanges mais aussi quelques critiques bien senties, ce qui ne surprendra personne. Parmi ces dernières, le reproche d’une certaine frivolité. Mais, miracle du spectacle vivant et en particulier de ces Coloriés, cet argument ne pourra, en aucun cas, être opposé à l’adaptation théâtrale de la metteur en scène Fannie Lineros qui, sans craindre l’oxymore, semble nous dire : soyons frivoles mais soyons le profondément ! Plus encore, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir réussi ce tour de force (beaucoup s’y cassent les dents), d’adapter un livre à la scène. Qui plus est avec brio. Par ailleurs, et cela devrait convaincre, y compris les plus sceptiques, au moins deux atouts structurent cette réussite : d’une part la mise en scène inventive, basée sur des changement de costumes, où tout est tourné vers l’essentiel et la recherche de sens. D’autre part, une magnifique troupe d’une grande homogénéité, d’une énergie exemplaire, se suffisant à elle-même, capable de tout faire avec un art consommé, y compris assumer la partition musicale signée Thomas Gendronneau et Lucas Gonzalez. Les comédiens, avec une visible facilité, incarnent le propos, plus encore, ils nous laissent déguster tout l’humour du récit, sans jamais nous laisser souffler : Alice Allwright, Richard Deshogues, Thomas Gendronneau, Lucas Gonzalez, Daphné Lanne, Lauren Sabler et Tom Wozniczka incarnent douze personnages et ont visiblement décidé de nous offrir le meilleur. Mieux encore, ils nous donnent, sans jamais cesser de nous faire rire, une belle leçon de vie et prouvent, dans le même temps, que la joie, présente au cœur de ce spectacle, est profondément contagieuse. Ils nous prennent par la main dès les premières minutes, pour ne plus nous lâcher jusqu’au final, où nous retrouvons notre liberté de mouvement pour les applaudir à tout rompre, heureux de leur dire ainsi à quel point ils nous ont donné du bonheur et accessoirement, que le contrat est bel et bien rempli !

Texte et photos : Philippe Escalier

Ce spectacle a été donné à La Factory, Théâtre de l’Oulle, 4, rue Bertrand 84000 Avignon

http://www.cieanapnoi.com

https://www.instagram.com/lescolos/

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Roi du silence

Roi du silence 5 (Emmanuel Besnault)La découverte de ce texte, magistralement joué au Théâtre des Barriques par son auteur, Geoffrey Rouge-Carrassat, est un formidable choc ! Du théâtre à l’état pur !

L’heure est grave. Avant de disperser les cendres de sa mère, un jeune homme s’adresse à elle, pour dire enfin sa vérité. Qui il est et qui il aime. En parlant crument et sans fard ! Dans ce récit, on chercherait désespérément des fioritures ou des temps morts. Chaque mot est utile et s’avère une pierre indispensable à la construction sans faille de cette histoire, de ce cri sorti du cœur, plein de force et de passion. De la passion pour faire un coming-out, jusque là évité, pour dire sa radicale différence mais aussi clamer sa furieuse attirance pour le garçon habitant l’étage au dessus, mais qui, lui, semble hésiter à franchir le pas. De tels sujets ont déjà été abordés, abondamment même. Mais de cette façon là, c’est tout à fait unique. Jamais l’on a dit avec autant de force et de clarté le sens et le pourquoi du silence dont en entoure trop souvent nos proches pour leur taire ce qui nous concerne intimement. La beauté et le sens du texte sont intiment liés, l’on sent à ce degré d’authenticité que l’homme, l’écrivain et le comédien ne font qu’un, qu’il s’agit de porter témoignage, de sortir de l’ambiguïté, sans que cela soit à son détriment. De se comprendre et de s’assumer. Et s’il s’agit de jouer, ce n’est ni avec l’essentiel, ni avec les sentiments ! Et pourtant, jouer est un verbe que Geoffrey Rouge-Carrassat, issu du Conservatoire, sait admirablement conjuguer, lui qui passe en une seconde de la figure de l’ange à celle de l’être tourmenté. Son interprétation, aussi puissante et juste que son écriture, est envoutante, passe par toutes les couleurs de la sensibilité, nous donne à comprendre et à ressentir mille choses.

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La maturité de Geoffrey Rouge-Carrassat, tant comme auteur que comme comédien et comme metteur en scène est proprement confondante. Il peut, en toute légitimité, être couvert d’éloges. Mais il n’en sera pas de plus flatteurs que de lui écrire que si nous aimons le théâtre c’est avant tout pour voir des spectacles et des prestations telles que celles qu’il nous offre avec Roi du silence. C’est pourquoi il faut aller le découvrir pour partager ce flot d’émotions et garder longtemps en mémoire la qualité de son remarquable travail, brillant et sans concession.

Texte  : Philippe Escalier – Photos © Emmanuel Besnault

Théâtre des Barriques : 8, rue Ledru Rollin 84000 Avignon
À 14 h 25 – 04 13 66 36 52 – http://www.theatredesbarriques.com

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Le voyage dans le passé

DSC_7535Deux jeunes comédiens ont choisi d’adapter une nouvelle peu connue de Stefan Zweig. « Le Voyage dans le passé » qu’Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri nous proposent au Théâtre de L’Observance à Avignon, est une belle ode à l’amour, sensible et romantique.

Parue en 1929, le récit de Stefan Zweig n’est traduit en français qu’en 2008. L’histoire, bâtie sur les thèmes de prédilection de l’écrivain autrichien, raconte la passion impossible entre un garçon ambitieux et la femme de l’industriel qui l’a pris sous son aile. Toujours prêts à passer du temps ensemble, il leur est difficile de résister à une attirance quasi magnétique, sans pour autant franchir le pas, s’il, est libre, elle ne l’est pas. Ayant accepté un poste à responsabilité au Mexique, le jeune homme, avant son départ déclare sa passion qui s’avère partagée et demande que lui soit faite la promesse de lui céder enfin, à son retour, prévu deux années plus tard, à quoi elle répond favorablement. Chaque jour sera compté, accompagné d’une correspondance épistolaire soutenue, mais la Première Guerre Mondiale retardera ce rapprochement tant attendu et ce n’est que neuf ans plus tard que les amants, se retrouveront. Le temps passé a distendu les liens et interdit, malgré la tendresse toujours présente, la concrétisation de cette flamme.
Zweig, bien convaincu que beauté et simplicité formaient un couple parfait, était maître dans l’art de décrire les sentiments, quels qu’ils soient, avec une précision touchante, allant à l’essentiel et parlant au cœur, sans cacher une prédilection pour les amours interdites. « Le Voyage dans le passé » ne déroge pas à la règle. Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri (qui est aussi danseur) sont l’incarnation même des deux héros. Formés à l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier, ils sont à l’origine du projet. Grâce à l’adaptation de Jean-Benoît Patricot et à une mise en scène sobre et efficace signée Pierre Barayre, ils portent ce texte haut avec la vérité et la force qui conviennent. Leur jeu, à l’image du décor, est aussi dénué de futilité que le texte qu’ils incarnent. Avec une énergie toujours maîtrisée, capable de nous transmettre le mystère troublant de l’œuvre, Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri se révèlent les parfaits instrumentistes de cette symphonie amoureuse inachevée, si agréable à écouter et à voir.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de l’Observance : 10, rue de L’Observance 84000 Avignon
Tous les jours à 17 h – 04 88 07 04 52

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Le secret de Sherlock Holmes

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 photo 1+ by Arthur SilbeLe festival d’Avignon fourmille de possibilités. Finir une journée de spectacles par une comédie enlevée, désopilante et bien écrite est un plaisir qui ne se refuse pas. « Le Secret de Sherlock Holmes » au Théâtre Notre-Dame à 22 h 15 est donc un passage obligé qui en ravira plus d’un !

Mis à part Hercule Poirot, personne ne peut rivaliser avec Sherlock Holmes, son intelligence fulgurante et ses impressionnantes capacités de déduction. Christophe Guillon, en collaboration avec Christian Chevalier a décidé de s’emparer de l’excentrique et célébrissime occupant du 221B, Baker Street pour bâtir une comédie redoutablement efficace, construite de façon exemplaire, avec un humour aussi fin qu’efficace. Les répliques fusent, le public s’amuse beaucoup, heureux de découvrir un spectacle déjanté d’un très bon niveau, les habituelles facilités trop souvent usitées pour tâcher de faire rire nous sont, ici, heureusement épargnées.
L’intrigue est simple, elle met en opposition le fameux limier avec un assassin redoutable qui se sert d’une jeune et séduisante personne afin de parvenir à ses fins. Pour faire bonne mesure, le rebondissement final, assez classique, nous éclairera sur un aspect de la personnalité de ce cher Sherlock. Si les trouvailles ne manquent pas, l’un des ressorts comiques repose sur l’inénarrable fonctionnaire de Scotland Yard, l’inspecteur Lestrade (un grand numéro signé Emmanuel Guillon), lent, naïf et stupide, dont l’ego est inversement proportionnel à ses capacités. L’auteur pour sa part, s’est réservé le mauvais rôle (celui du méchant) et pour le mettre hors d’état de nuire, Xavier Bazin prête son talent et son flegme au détective, accompagné par celui qui va devenir l’ami fidèle, le docteur Watson (excellent Hervé Dandrieux) partagé entre l’admiration pour son colocataire et ses faiblesses pour les femmes, faiblesse que l’on comprend aisément quand on sait que c’est Laura Marin qui prête son savoir-faire (et son charme) à l’énigmatique et unique personnage féminin.
Avec un texte plein d’originalité, un humour dévastateur et une troupe à l’énergie remarquable, le triptyque du succès est réuni. Pour notre part, nous attendrons avec une certaine impatience, le plaisir de revoir sur scène cette belle troupe à laquelle nous devons d’avoir passé, nous n’en ferons pas mystère, un très bon moment !

Philippe Escalier – Photo © Arthur Silbe

Théâtre Notre-Dame : 13 à 17, rue du Collège d’Annecy 84000 Avignon
Jusqu’au 28 juillet 2019 à 22 h 15 – 04 90 85 06 48

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 affiche

Madame est morte !

DSC_5635Michel Heim est passé maître dans l’art de raconter l’Histoire à sa façon, en alexandrins et avec une bonne dose d’humour. Madame est morte !, qui se joue aux Corps Saints durant le festival d’Avignon, ne déroge pas à la règle et nous laisse entendre un texte aussi bien écrit que désopilant.

Cette pièce nous raconte deux événements célèbres : la mort subite de la belle-sœur de Louis XIV et le mariage de sa cousine, la Grande Mademoiselle. Cette dernière, peu gâtée par la nature mais extrêmement riche, ayant toujours refusé les partis qui s’offraient d’épouser sa belle fortune, se retrouve, la quarantaine venue, irrémédiablement vieille fille, jusqu’au jour où elle tombe raide amoureuse d’un nobliau fringant et séducteur, connu pour ses conquêtes et sa fougue, le duc de Lauzun, qu’elle se met en tête d’épouser. Alors que le Roi la verrait bien devenir la nouvelle femme de son frère, grand homosexuel devant l’éternel, la Grande Mademoiselle, par contre, se plait à rêver à quelques plaisirs physiques jusque là inconnus et trépigne, intrigue, menace pour s’unir à son affriolant petit duc dont elle raffole.

DSC_5702Dans Madame est morte ! Michel Heim reste fidèle à l’Histoire la plus classique qu’il n’hésite pourtant pas à violer au passage afin de lui faire, pour reprendre la formule d’Alexandre Dumas, de beaux enfants. Il en découle que ce moment de théâtre passionnera autant ceux qui aiment Stéphane Bern que les aficionados des chansonniers. Les dialogues qu’échangent nos trois personnages, sont croustillants. Grand connaisseur de la chanson française, l’auteur n’hésite jamais à émailler son propos de phrases empruntées à la variété française la plus connue, ni à manier les anachronismes, effet comique garanti ! Le sérieux côtoie donc les moments les plus cocasses, sans compter les innombrables allusions sexuelles qui pimentent le texte, toujours avec beaucoup de finesse, Michel Heim pouvant légitimement revendiquer le titre de Prince sans rire tant son humour sait rester percutant et délicat.
C’est ce texte célébrant la différence dont on se doit de souligner la vivacité et l’originalité que trois comédiens s’appliquent à nous faire déguster. Chantal Giraudin endosse avec facilité les costumes de metteur en scène et de Grande Mademoiselle. Rudolphe Pignon donne à Philippe d’Orléans tout son talent et son côté espiègle et gai tandis que Thierry Lemoine a le redoutable défi de donner vie au Roi Soleil. L’on notera une belle scène de rires et de moqueries entre les deux frères au détriment de la « pauvre » Mademoiselle, à la grande joie du public qui savoure, pour sa part, l’intégralité de cette pièce, d’une grande fraicheur.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre des Corps Saints : 76, place des Corps Saints 84000 Avignon
Salle 2 à 11 h 40 – Durée 1 h 15 – Relâche le 21 juillet 2019

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