Le Petit Coiffeur

La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre, à l’affiche du théâtre Rive-Gauche, nous plonge à Chartres, dans les heures les moins glorieuses de la Libération. « Le Petit coiffeur » aborde le thème des femmes tondues pour avoir aimé des Allemands, à travers un texte intense et émouvant, porté par cinq comédiens remarquables.

Été 1944. Dans l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale commence une violente « épuration » rendue inévitable par les tragiques dérives de la collaboration. Mais sa forme très expéditive et mal contrôlée donne lieu à des exécutions sommaires et à de sordides vengeances. C’est dans ce climat survolté que furent brutalisées les femmes qui n’avaient eu que le tort de fauter avec des soldats ennemis, dans ce qui fut qualifié de collaboration horizontale ! La magistrature, disqualifiée par son allégeance à Vichy, était alors largement désorganisée. C’est la rue qui fait la loi, rumeurs et dénonciations haineuses tenant lieu de procès. Les amourettes inappropriées sont mises sur le même pied que les dénonciations de résistants ou de juifs. Jean-Philippe Daguerre, l’auteur de « Adieu Monsieur Haffmann », s’est inspiré de l’épisode de la tondue de Chartres, immortalisée par une photo de Robert Capa ayant fait le tour du monde, pour écrire ce texte aux accents humanistes, dénonçant l’injustice et la cruauté. Sortant des sentiers battus, faisant le constat que si la France avait perdu la guerre en 40, elle avait aussi en partie perdu la victoire en 45, son plaidoyer est particulièrement élaboré et percutant, sans jamais se poser en donneur de leçons. Il se déroule à travers les personnages attachants d’une famille soudée, nous laissant découvrir les déchirements de cette époque, ô combien tourmentée, sans rien cacher de la complexité des destins et des choix douloureux qu’elle génère. Le spectateur, tenu en haleine par une trame dramatique, dynamique et réaliste, va vivre passionnément ces quelques moments, embarqué par le talent d’une formidable troupe portée par la mise en scène tout à la fois pudique et terriblement efficace de l’auteur.

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Philippe Escalier

Théâtre Rive Gauche : 6, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h
01 43 35 32 31 – http://www.theatre-rive-gauche.com

Boule de Suif

Qualifiée de chef-d’œuvre par Gustave Flaubert, cette nouvelle écrite en 1879 fera éclater au grand jour le génie du jeune Guy de Maupassant. « Boule de Suif » nous est proposée au Lucernaire dans une subtile adaptation de Sylvie Blotnikas et d’André Salzet qui l’interprète magistralement.

Nous sommes à Rouen, sous la neige, durant l’hiver 1870. Après Sedan, le Second Empire vient de s’effondrer, les Prussiens vont pouvoir proclamer le leur à Versailles. Pour fuir l’occupant, trouvent place dans une diligence, trois couples (aristocrate, bourgeois et commerçant), deux nonnes, et un citoyen républicain militant. Partis précipitamment, ils vont surmonter leur mépris pour la dernière passagère, Boule de Suif, prostituée de son état, seule à disposer d’un panier à provision, bien rempli de surcroit. Généreuse, elle propose le partage de ses victuailles aux autres passagers que la faim a rendu soudain plus accommodants. Quand ils finissent par trouver refuge dans une auberge occupée par les prussiens, c’est pour comprendre que l’officier ennemi responsable ne les laissera repartir que si la dame aux mœurs légères, qui a attiré son attention, se donne à lui. Devant la résistance de la jeune femme, nos fuyards se liguent pour la convaincre d’accepter l’odieux marché, seule chance pour eux de reprendre leur chemin. Elle finit par céder mais quand tous repartiront, elle sera payée d’une bien cruelle ingratitude.

Avec une plume sarcastique, d’une précision, d’une agilité et par moment, d’une férocité à nulle autre pareilles, Maupassant décrit les différences classes sociales, avec leurs préjugés, leur hypocrisie et leur égoïsme.

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Lucernaire : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 15 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

Photo : © Michel Paret

Valentin de Carbonnières

3B5A2050Voir jouer Valentin de Carbonnières, c’est forcément penser à ces mots de Victor Hugo dans Hernani : « Je suis une force qui va ! ». Depuis qu’il a choisi sa voie, ce comédien de trente-cinq ans n’a pas perdu son temps : deux écoles de théâtre avant le Conservatoire National, des rôles à la télé et surtout, les plus belles scènes, dans le public et dans le privé. Le Théâtre Edouard VII l’accueille à deux reprises avec Nina et Le vent dans les branches de sassafras en compagnie de François Berléand, avant de jouer le rôle titre dans Le portrait de Dorian Gray adapté par Thomas Le Douarec. 2019 sera l’année de la récompense avec le Molière de la révélation masculine pour Sept morts sur ordonnance au théâtre Hébertot où, il y a encore quelques semaines, il partageait l’affiche avec Francis Huster dans Transmission de Bill C. Davis.

Comment est arrivée la proposition de jouer Mark Dolson dans Transmission ?
Suite au Molière, Francis Huster a parlé de moi au metteur en scène, Steve Suissa. Dans le même temps l’équipe a organisé un important casting. Tout s’est très bien passé, notre contact, à l’image du travail qui a suivi, très humain mais aussi très direct, m’a rappelé ma rencontre avec Richard Berry, mon metteur en scène dans L’Ordre des choses de Marc Fayet. La décision a été prise rapidement, il a ensuite fallu que je m’adapte, nous avons eu peu de temps pour nous synchroniser, ce qui a généré un peu de tension et de fièvre, toutes choses profitables à la pièce.

Lorsque l’on a eu le plaisir de voir vos précédentes prestations et pu apprécier votre façon d’être à l’aise sur scène, l’on imagine qu’être seul face à Francis Huster n’a pas dû vous impressionner !
Pas du tout ! Je n’ai pas l’habitude de me laisser facilement déstabiliser. Ceci dit, tout le monde t’en parle, donc tu es obligé de ressentir, si tant est que tu puisses oublier, que tu es bien face à un monstre sacré du théâtre !

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2009, sorti du Conservatoire et 2019, Molière : les choses ne sont-elles pas allées trop vite ?
Pour ma part, ne prenant pas le Molière pour une consécration, je répondrais non ! Comme le Conservatoire, c’est un pass, un visa sur le passeport de résident au pays de la culture qui montre que l’on sait ce que tu fais et que ce travail est apprécié.

Quel regard portez-vous sur votre parcours ?
Je suis toujours très dur avec moi même. Mes deux parents sont comédiens, ils m’ont eu quand ils étaient en troisième année au Conservatoire National. Quand je suis arrivé au sein de ce même Conservatoire, il y avait en classe de masque, Mario Gonzalez qui m’a vu naître et qui, le premier jour, devant tout le monde, me lance (Valentin prend un irrésistible accent espagnol, ndlr) « Valentin de Carbonnières, je t’ai vu tu étais tout petit, j’ai travaillé avec ton père beaucoup ! ». À côté, je sentais que les autres élèves se disaient : « Mais c’est qui ce connard, on va le buter ! ». À cause de cela, il m’a fallu trouver ma légitimité, l’acteur que j’étais. C’était difficile et cette dureté je l’ai gardée. Je suis intransigeant avec ce que je fais, j’ai le souci de ne jamais prendre la grosse tête, d’avoir toujours à l’esprit la fameuse phrase de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Les artistes sont besogneux, je travaille comme un petit artisan. Un grand directeur de théâtre m’a dit un jour « Je conçois mon travail comme un ébéniste : une pièce pour moi, c’est comme construire une chaise, le meilleur moment c’est quand je m’assois sur cette chaise qui a fait son office, que le public est parti heureux et que je bois ma bière ! ». Il faut faire, refaire continuellement, trouver de nouvelles façons de travailler. Et pour revenir à la question précédente, j’ai pas l’impression que cela aille trop vite parce que j’ai une vraie gourmandise à jouer une pièce, tourner un film et je ne suis jamais content de moi !

Cette passion, car il s’agit bien de cela, est venue progressivement, au début, vous vouliez être archéologue, je crois ?
C’est vrai ! Adolescent, en observant mes parents, je ne voulais surtout pas être comme eux, à fleur de peau tout le temps, être chiant, parler de la vie comme si c’était un roman ! J’ai commencé à travaillé à seize ans dans le BTP, j’ai fait les marchés. J’ai appris à me débrouiller.

C’est de là que vient votre force ?
C’est de là que vient le côté brut de décoffrage, un peu besogneux, certainement !

En vous voyant jouer l’on ressent beaucoup de choses, mais certainement pas un côté besogneux ! L’on découvre un comédien avec une force incroyable. Où sont vos failles ?
Comme je le disais, cette peur de ne pas être à la hauteur, notamment de ce Molière. Les gens viennent te voir et tu sens le côté, « vas-y, fais-moi rêver ! ». De fait, je veux surprendre, donner du bonheur, si je vois dans l’assistance des regards troublés, je suis heureux, je me dis que j’ai gagné. Quand j’entends les gens applaudir poliment et partir vite, j’y pense toute la nuit et je me demande ce que j’ai raté !

Ça ne se soigne pas ?
Non (rires)… ! C’est juste atténué par l’amour que te donnent tes proches, ton enfant, ta femme, tes parents qui te disent : « on t’aime, calme-toi, tout va bien ! ». Mais je crois avoir ce que l’on appelle un énorme besoin d’amour. C’est un besoin constant : « Dis-moi que je suis bien ! ».

Revenons à votre parcours : par quoi avez-vous été le plus marqué ?
Il y a des aventures qui vous mettent en position de déséquilibre, avec beaucoup de doutes et j’aime beaucoup ! Dans le travail, il a toujours un moment où je me sens très mal, quand je n’ai pas atteint l’objectif. J’ai fait des spectacles où j’ai eu plus de mal à percevoir quelle était ma place, je pense à L’Avenir seulement, assez incroyable, que j’ai fait en sortant du Conservatoire, avec 388 scènes autour des lettres de Rosa Luxembourg, cette révolutionnaire qui a failli renverser le pouvoir juste après la Première guerre en Allemagne. Le spectacle devait changer tous les soirs. Les acteurs étaient décideurs des thèmes abordés, des personnages joués avec de la danse contemporaine autour de danseurs de William Forsythe. C’était superbe, il fallait dire les textes, danser sur des tableaux inspirés de van Dyck mais j’ai souffert. En prime, on faisait de longues séances de yoga (cela a duré neuf mois) ce qui a changé mon physique et ma réflexion sur le rapport au corps. Pour vous répondre plus globalement, tout ce que j’ai été amené à faire a été intéressant, enrichissant, en termes de rencontres notamment. J’ai appris à me réguler, à ne pas me mettre en jeu tout le temps, à gérer le travail avec des stars. À ce sujet, je pense à ce que m’a apporté François Berléand, capable de donner toute son intensité à un personnage avec autant de force que de subtilité ou encore Thomas Condemine qui m’a mis en scène dans Hetero au Théâtre du Rond-Point.
J’ai pu aussi me légitimer, c’est comme ça que je suis parti au Japon faire une thèse après quoi j’ai écrit une pièce La Boucherie rythmique arrivée en finale d’un concours du Théâtre 13. Une expérience qui a changé ma vision de la vie et du théâtre.
Parmi les choses marquantes, je dois bien sûr mentionner Miss Nina Simone jouée avec Jina Djemba (dans une super mise en scène d’Anne Bouvier) qui m’a apporté un surcroit de confiance en moi et que je reprendrais d’ailleurs, dés que possible.

Votre famille c’est votre repère, votre point d’équilibre ?
Le matin j’amène ma fille à la crèche, c’est mon meilleur moment. Je travaille toute la journée. J’ai la chance d’avoir une compagne exceptionnelle qui est dans un tout autre domaine que le mien. C’est important que l’on soit dans une vraie égalité des taches et une indépendance professionnelle et affective. On s’aime sans être dans le chantage affectif ou la jalousie. On est heureux quand l’autre est heureux !
J’aime bien cette phrase dite par Mark Dolson dans Transmission : « J’ai découvert que la constance devait venir de moi ». En d’autres termes, je décide en mon âme et conscience parce que je sais que c’est le bon engagement et je m’y tiens. Si tu ne crois pas en toi, tu ne pourras jamais croire en personne ! Et je crois totalement dans ma copine. Avec ma fille, ce sont mes deux femmes et je passe mon temps libre avec elles.

Après cette déclaration d’amour, revenons au travail : si vous aviez en face de vous un grand metteur en scène qui vous propose de choisir votre pièce, quelle serait votre réponse ?
(Moment de réflexion, ndlr)
Bonne et difficile question. J’ai tellement de pièces dans la tête. Il faut choisir, ce qui met en exergue mon indécision !

Pour votre copine, le choix a été plus rapide ?
(Rires) C’est elle qui m’a choisi et qui m’a dit : « Tu seras avec moi ». J’ai juste répondu « Oui » !
Pour vous répondre, j’ai lu Mathilde, une pièce d’un jeune auteur contemporain, Geoffrey Dahm qui a décrochée le prix du Centre National du Théâtre et j’aimerai beaucoup la mettre en scène.
Jouer dans L’Opéra de quatre sous est aussi un rêve. Et il y a des gens avec qui j’aimerai énormément travailler comme Julien Gosselin ou Léo Karmann qui a fait La dernière vie de Simon pour qui j’ai eu un incroyable coup de foudre. Enfin, je dois citer le jeune auteur, Quentin Laugier avec qui j’ai collaboré pour sa première pièce Les 400 coups de pédale, le comédien Jérémie Lippmann et le metteur en scène et scénographe, directeur du Théâtre de Gennevilliers, Daniel Jeanneteau.
J’ai, par ailleurs, très envie d’une forme seule, en rapport avec la poésie qui m’importe beaucoup. J’ai une énorme affection pour Paul Eluard et j’aimerai beaucoup créer quelque chose autour de Poésie ininterrompue projet sur lequel j’essaie de fédérer quelques artistes, musiciens notamment.

Vous êtes très présent au théâtre. Le cinéma vous attire ?
Oui beaucoup mais ce sont deux univers bien différents et les passerelles entre les deux ne sont pas toujours si nombreuses. Au théâtre, on vit ce stress permanent de toujours tout recommencer, de devoir être au top tous les soirs, de se demander si le public va aimer. Le cinéma, en comparaison, c’est une économie extraordinaire pour l’acteur, au sens où, le film fait, tu es visible tout le temps, n’importe où. En termes de placement de produit, il n’y a pas mieux. J’utilise ce mot car finalement, c’est un peu ma définition, je suis tout à la fois le produit, le financier, le distributeur, le directeur marketing. Un comédien est une PME à lui tout seul !
Après tout ce que je viens de dire, je dois tout de même ajouter que je suis très heureux de ce que je fais, de comment je le fais, de mon couple. L’envie de toujours faire mieux et plus ne m’empêche nullement d’apprécier ce que je vis !

Philippe Escalier pour http://www.artistikrezo.com

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Transmission

DSC_5630bLa pièce de Bill C. Davis décrit un conflit de générations entre deux prêtres et nous offre, au Théâtre Hébertot, un moment de grande intensité, chargé en émotion, sublimé par l’impressionnant face à face entre Francis Huster et Valentin de Carbonnières.

Le père Farley, haut en couleurs, a su gagner, au fil des années, l’estime et l’amour de ses paroissiens qui manifestent leur gratitude par des offrandes répétées de bouteilles, mettant ainsi en pratique le dicton « comme on connait ses saints, on les honore » ! Cet incorrigible bon vivant a une vision de l’église conventionnelle et réconfortante en opposition avec celle de ce jeune prêtre confié par sa hiérarchie, Mark Dolson, pour qui l’intégrité est une vertu cardinale et qui se cabre devant le conservatisme accommodant de son aîné. L’un cherche à plaire et à caresser dans le sens du poil pour ne pas faire de vagues afin de continuer à jouir de sa popularité quand l’autre voudrait faire souffler un vent de modernité, de sincérité et de justice, en faisant appel au cœur et à la raison de ses futures ouailles. La rencontre obligée des deux personnalités s’annonce mouvementée.

Mass Appeal est la pièce la plus connue du comédien et dramaturge américain Bill C. Davis, créée à New-York en 1980, portée à l’écran, quatre ans plus tard, avec Jack Lemmon dans le rôle principal. Magnifiquement dialoguée, l’œuvre présente la particularité d’être d’une vivacité et d’une drôlerie peu communes :
les grands thèmes abordés (ceux-là même qui parcourent l’institution religieuse depuis plusieurs décennies) sont traités de manière éminemment vivante. La nouvelle traduction de Davy Sardou (avec un titre français, Transmission  ô combien pertinent) met en avant sa modernité. Les vérités de Mark Dolson ne peuvent nous empêcher de penser à certains aspects du pontificat de François, pourtant devenu pape plus de quarante ans après la création du personnage. Mariage des prêtres, place des femmes, peur panique et rejet de l’homosexualité, intégrité et démagogie sont parmi les questions abordées avec d’autant plus d’acuité que l’humour est l’angle d’attaque choisi par l’auteur qui se garde bien de sermonner son auditoire. Ces thèmes posés, les conflits entre les deux hommes, incapables de résister à leurs qualités naturelles d’intelligence et d’affection (parfois cachés avec pudeur), apparaissent bien plus superficiels qu’il n’y parait.

Francis Huster, en ecclésiastique madré, porté sur l’alcool, est touchant par les efforts qu’il met à sauver son jeune protégé passablement récalcitrant. L’on s’incline devant l’incroyable palette de jeu de l’acteur, capable de séduire son public à la première seconde et donnant toute sa dimension et sa profondeur à son personnage au caractère bien trempé. C’est peu dire que le rôle, très bougon, truculent et émouvant, est magnifique. Il est incarné à merveille. En face, l’on pouvait compter sur le talent de Valentin de Carbonnières pour faire de ce duel, pas toujours à fleurets mouchetés, une parfaite réussite. Le jeune comédien laisse son personnage évoluer d’une bouillonnante révolte à une sorte de résignation un peu fataliste, prix à payer pour échapper à ces compromis qu’il déteste. À chaque instant, même dans les moments les plus explosifs, l’on reconnaitra un travail d’une étonnante finesse avec la capacité de se couler, sans aucune difficulté dans des habits qui, dès lors, semblent faits pour lui depuis toujours. Entre les deux interprètes, mis en scène par Steve Suissa, s’installe une étonnante complicité, venue cimenter Transmission et faire de cette comédie dramatique savoureuse et stimulante, un chant tonique et optimiste, célébrant l’amour des hommes et de l’humanité. Personne n’y résiste !

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre Hébertot : 78 bis, boulevard des Batignolles 75017 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 15 h 30
01 43 87 23 23 – http://www.theatrehebertot.com

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Gérard Savoisien

895DD67F-DCA6-4A39-BB85-74A39F375420Acteur, directeur de théâtre, Gérard Savoisien est l’auteur d’une dizaine de pièces, dont les deux dernières ont fait le bonheur de deux précédents festivals d’Avignon, « Mademoiselle Molière » et « Marie des poules » que le Petit Montparnasse vient de mettre à l’affiche. L’occasion pour nous de découvrir un homme de théâtre comblé.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire « Marie des poules » ?
À la suite de « Mademoiselle Molière » en 2018, Béatrice Agenin m’a contacté en me disant, qu’originaire du Berry, elle aimerait que je lui écrive quelque chose sur George Sand. J’avais déjà fait une pièce il y a une dizaine d’année, « Prosper et George », autour de la rencontre courte mais intense entre Mérimée et Sand. Désireux de travailler avec Béatrice, j’entame des recherche et tombe sur Marie Caillaud, petite paysanne éduquée à Nohant. Je creuse et je trouve son histoire racontée en détails avec notamment sa romance avec Maurice Sand, garçon un peu raté, étouffé par sa mère et là, je comprends que je tiens mon sujet. « Marie des poules » voit le jour.

Comment se sont passées les choses ensuite ?
Après des lectures nous en venons à la distribution. Béatrice me dit qu’Arnaud Denis a fait un excellent travail avec « Mademoiselle Molière ». On le contacte, il accepte de mettre en scène en précisant qu’il aimerait jouer le personnage de Maurice Sand, pourtant peu sympathique. Pourquoi pas ? Les lectures avec Arnaud se passent très bien, je suis subjugué. Restait à vaincre la petite inquiétude de Béatrice, « Tu te rends compte, me dit-elle, je rentre en scène en affirmant : j’ai onze ans » ! À quoi je réponds : « Peu importe, on te croira ! ». Les premiers producteurs (Jean-Claude Houdinière et Marie Nicquevert ) en découvrant la pièce, se montrent ravis, alignent les éloges, j’attends le fameux « mais », vous savez, l’objection qui finit toujours par surgir et là, elle ne vient pas. Ils nous suivent, nous pouvons nous lancer !

Avignon 2019, création, succès immédiat. « Marie des poules » était sur toutes les lèvres !
Je n’avais vu qu’un filage, le dernier, quand arrive le soir de la première. J’ai été époustouflé par le jeu des deux comédiens et la poésie de la mise en scène d’Arnaud Denis. J’ai voulu revenir une semaine après, c’était déjà complet ! Quand un spectacle démarre sur les chapeaux de roues, forcément, l’on est toujours un peu surpris.

Avez-vous hésité sur le titre ?
Non ! C’est la direction qui rajoutera « gouvernante chez George Sand », devenu une sorte de sous-titre. Je pense qu’ils ont eu raison, l’affiche comme le titre ne sont pas ma spécialité ! « Prosper et George », au départ, les gens ont cru qu’il s’agissait d’une histoire d’hommes !

Pour en venir à vos œuvres, ce sont essentiellement les sujets littéraires qui vous intéressent ?
Ce qui me passionne, en vérité, c’est ce qui se cache derrière, le non dit. Mérimée et Sand, leur liaison a été affichée, Molière, tout le monde sait qu’il épouse la fille de celle qui fut sa maîtresse pendant vingt ans, un truc dingue, très moderne quand on y pense : combien, arrivée la quarantaine, partent avec une autre ou font leur coming-out ? Mais pour répondre à votre question, l’histoire de cette fille et de ses descendants a été occultée par une partie de la famille Sand. J’avais envie de la mettre en plein jour. C’est cela qui me donne envie d’écrire. Ou bien partir d’un fait réel pour développer un récit : ma prochaine pièce se déroule également au XIXème siècle, aborde la folie de Maupassant et elle m’a été demandée par Jean-Pierre Bouvier. Aimant les acteurs, j’ai un grand plaisir à écrire pour eux.

À quel moment êtes-vous devenu écrivain ?
La question est un peu difficile. Je crois qu’au fond de moi, je l’ai toujours été. À dix-sept ans, j’obtenais à Marseille, ma ville d’origine, un prix pour une pièce. Après quoi, voulant approfondir le sujet du théâtre, quel meilleur moyen que de venir à Paris suivre des cours pour apprendre le métier d’acteur ? J’avais un bon physique, j’ai obtenu des rôles de jeune premier assez rapidement. Plus tard, la direction du théâtre d’Anthony m’a entrainé à reprendre la plume, à écrire des adaptations, Shakespeare notamment. Jusqu’au moment où avec « Prosper et George » je participe à un concours. Résultat : il y a eu plus de 200 représentations. Cela a ouvert une porte, m’a permis de vaincre une certaine pudeur et m’a décidé à foncer !

Vos textes sont fluides. On a l’impression que vous écrivez vite !
J’écris vite en effet, en deux semaines environ. Ce qui demande du temps, c’est le travail de recherche et toute l’assimilation des données récoltées. Après, j’ai la chance d’avoir une femme qui n’est pas dans l’admiration béate, elle lit, elle a un grand sens de la dramaturgie et voit tout de suite ce qui va marcher ou pas. Elle me dit quand il faut couper ou relève ce qui est trop complaisant. Au début, vous savez comment sont les auteurs, on se cabre un peu et puis maintenant j’accepte parce que je sais qu’elle a pratiquement toujours raison !

Qu’est ce qui fait que vous aimez créer en Avignon ?
Ce n’était pas évident car j’y ai vécu un échec terrible en 2000. L’histoire charmante d’une rencontre sur Internet jouée à La Luna. Un bide ! Forcément triste, je me suis un peu braqué contre le festival. « Prosper et George » m’a fait changer d’avis. Avignon rassemble un vrai public de théâtre, de connaisseurs. J’y vais depuis toujours, j’y allais comme acheteur de spectacles. J’ai vu l’évolution, la progression de la qualité des acteurs, plus compétents que nous ne l’étions à leur âge, venant compenser une certaine faiblesse des textes que l’on observe parfois. S’y retrouvent les producteurs, les directeurs de salle parisiennes. Une ambiance unique qui aide à supporter la chaleur épouvantable ! (rires).

Votre passion pour l’écriture est évidente. Les planches ne vous manquent pas ?
Oui et non ! La dernière fois que j’ai joué, c’était il y a cinq ou six ans,« L’Avare », un rôle superbe. Il y a une énergie que je n’ai plus. Vous avez toujours le métier mais vous manquent le punch, la niaque. L’acteur est un athlète affectif comme disait Antonin Artaud. Quand vous jouez des rôles « locomotives » il faut que derrière, ça suive, ce n’est pas donné à tout le monde. Et puis, cela m’amuse terriblement d’écrire pour les autres. Par contre, j’aimerai refaire un peu de mise en scène, avec d’autres pièces que les miennes.

Arnaud Denis vous avait-il parlé de ses idées de mise en scène ?
Pas du tout ! À une ou deux reprises, il m’a dit que c’était un beau texte, c’est tout ! Mais vous savez, une fois que je donne le texte, je fais confiance et je laisse libre, y compris de faire certaines coupes, si nécessaire. Ceci dit, je ne me doutais pas qu’il avait un tel talent et une telle poésie en lui. Je ne savais pas non plus que Béatrice Agenin était aussi formidable, capable d’endosser deux rôles en même temps. Ils ont apporté énormément à la pièce et je ne pouvais pas rêver mieux.

Béatrice Agenin est une magicienne !
Oui, elle réalise des prouesses que certains pensaient impossibles. Elle y parvient, elle fait oublier par exemple, la différence d’âge avec le personnage principal (au cinéma, un art réaliste, il aurait fallu deux actrices), grâce à quoi, ce que nous avons sous les yeux devient vraiment un objet théâtral. On va retrouver ces caractéristiques dans ma prochaine pièce sur Maupassant avec Jean-Pierre Bouvier et Julie Debazac.

Pour finir, une question plus générale : pensez-vous que l’on puisse donner des cours d’écriture ?
Alors ça dépend ! Certaines le font très bien, je pense à Éric-Emmanuel Schmitt qui vient, soit dit en passant, de publier dans L’Avant-Scène un article assez élogieux sur « Marie des poules » et je l’en remercie. Pour ce qui me concerne, je ne crois pas. Je peux en parler comme nous le faisons, si l’on me fait lire une pièce, je peux dire si elle va fonctionner ou pas, je pense avoir assimilé beaucoup choses. Je crois que ce qui est important c’est de travailler le squelette et la structure de sa pièce, savoir précisément où l’on va en commençant à écrire. Le problème c’est que les auteurs sont parfois timides, ils n’osent pas toujours. Il faut dire qu’il y a des sujets que l’on ne peut pas aborder. L’époque est assez compliquée avec des sujets tabous ! Heureusement, le théâtre nous permet de nous évader !

Philippe Escalier pour le site de Starter Tatouvu

« Marie des poules » se joue au Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Du mardi au samedi à 19 h et dimanche 17 h

http://www.theatremontparnasse.com
01 43 22 77 74

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Le Système Ribadier

DSC_3208Avec Le Système Ribadier, les Bouffes Parisiens nous offre un cocktail enivrant concocté avec le meilleur du vaudeville, de la mise en scène et de l’interprétation ! 1 h 50 de pure folie parfaitement jubilatoire.

Feydeau n’a pas vieilli et ne vieillira jamais ! Ses pièces sont construites avec une infernale précision, le rythme est trépidant, les répliques savoureuses, et, quoique l’on reste dans le thème spécialisé des maris volages (les femmes peuvent l’être aussi), la fête proposée au spectateur reste toujours surprenante et parfaitement réussie.
1 h 50 de spectacle, mais Feydeau n’a pas une seconde à perdre. Le décor est planté immédiatement. La jolie veuve Robineau devenue très vite l’épouse Ribadier (comment rester veuve dans la bonne société ?) découvre, en même temps qu’elle repasse la bague au doigt, que son premier mari l’a abondamment trompé, au point de remplir tout un carnet de notes avec la multitude d’excuses mises en avant pour cacher ses turpitudes. Échaudée, certaine que mariage et fidélité constitue un parfait oxymore, Angèle Robineau « flique comme une malade » son nouvel époux ce qui ne manque pas d’échauffer l’objet de sa surveillance, jurant être un mari parfait. Dans le même temps, revenant d’un pays lointain, débarque le consul Aristide Thommereux. Ancien amoureux d’Angèle, n’ayant nullement renoncé à la faire sienne, il est accueilli à bras ouverts par le mari maltraité, trop heureux de trouver en lui un peu de soutien et de complicité masculine. Une proximité qui l’amène à dévoiler le stratagème « scientifique » qu’il a mis au point pour, lui aussi, tromper sa femme, le Système Ribadier ! C’est alors que la machine se grippe !
La recette consistant à moderniser les classiques est suivie par Ladislas Chollat qui sait parfaitement prendre de la distance tout en étant parfaitement fidèle (un comble chez Feydeau!). Le metteur en scène a décidé que même le décor aurait de l’humour et il nous évite la lourdeur des tentures vertes, des fauteuils en cuir marron et des tapisseries surchargées en recréant un cadre en noir et blanc, mobile, imitation très moqueuse de l’esprit du XIXème siècle. Dans cet ensemble moderne, l’apport musical, signé Frédéric Norel, rajoute à la tonicité ambiante. L’on parle au subjonctif, l’on porte des tenues d’époque et l’on joue vrai avec toute l’énergie qui convient, sans se prendre au sérieux (grâce notamment à quelques délicieux tics de comportement) en donnant au spectateur l’agréable impression que l’on joue pour et avec lui. C’est dire que la symbiose est parfaite d’autant que la distribution est sans failles. Valerie Karsenti donne au rôle féminin principal, jamais facile à endosser dans les vaudevilles, un relief et une sensibilité remarquables. Pierre François Martin-Laval qui joue idéalement le charmant cynique plein de vie, incarne un redoutable Ribadier. Patrick Chesnais vient compléter ce trio redoutable. Tout en douceur, il met son talent au service d’un Thommereux frappé d’une obsession presque enfantine pour cette femme qu’il convoite en vain depuis toujours. Benoît Tachoires en mari cocu, Elsa Rozenknop en servante témoin de la tempête conjugale et Emmanuel Vérité en chauffeur coureur de jupons complètent avec bonheur cette belle distribution. Tous contribuent à nous faire adhérer, sans l’ombre d’une hésitation, au système Ribadier.

Théâtre des Bouffes Parisiens
4, rue Monsigny, 75002 Paris
Du mercredi au samedi à 21 h ; matinées samedi à 16 h 30 et dimanche à 15 h

Durée : 1 h 50 sans entracte

Réservations : 01 42 96 92 42
http://www.bouffesparisiens.com

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Marie des Poules, gouvernante chez George Sand

fd9116_62174bd04afa4e92a5804e1de33c9277_mv2_d_4276_2861_s_4_2Le texte délicieux, drôle et raffiné de Gérard Savoisien magistralement interprété par Béatrice Agenin et Arnaud Denis retraçant l’histoire d’une émancipation doublée d’une vie sentimentale malheureuse, est source d’un immense bonheur pour le spectateur du Petit Montparnasse.

Il n’y a pas d’amour ancillaire heureux, tel pourrait être le sous-titre de la pièce de Gérard Savoisien qui a entrepris de retracer la vie de Marie Caillaud, jeune enfant entrée vers onze ans au service de George Sand qui la prendra sous son aile après avoir remarqué son étonnante vivacité intellectuelle. Ne parlant qu’un pauvre français généreusement déformé par un terrible patois berrichon, la jeune fille sera d’abord affectée aux travaux de cuisine et de ferme, tirant son surnom des volailles dont elle doit aussi s’occuper, avant que la femme de lettres ne décide de lui apprendre à lire et à écrire. Sa formation se fera de pair avec la découverte de l’amour physique avec Maurice, le fils de maison. Le jeune homme oisif, assez cynique, est d’abord uniquement attiré par les charmes de la servante qui elle, tombera assez vite amoureuse. Avec le temps, la relation cachée évoluera vers des sentiments plus partagés mais la générosité de la maîtresse de Nohant ne va pas, lorsqu’elle découvre le pot aux roses, jusqu’à permettre l’union de son fils adoré avec une domestique, aussi appréciée et choyée soit-elle. Et cette obligation de contracter un mariage bourgeois pesant sur Maurice viendra désespérer Marie, devenue pourtant une gouvernante accomplie et réfléchie, ayant brisé les chaines de l’analphabétisme pour devenir une femme libre, amoureuse des livres et du théâtre.
Marie des Poules, gouvernante chez George Sand de Gérard Savoisien est un modèle de réussite. Le style, n’obéissant à aucune mode, est classique et pur, toujours d’une grande précision et porteur d’une forte charge humoristique. La construction du récit est exemplaire, comprenant une description des sentiments et surtout des rapports sociaux qui se fait ici par le biais de la saillie et du sarcasme. Une phrase bien tournée, une formule bien sentie et les réalités injustes de tous ordres sont balayées. Aussitôt qu’elle maitrise le vocabulaire et les codes, Marie Caillaud qui perd en même temps sa candeur et son accent, s’en donne à cœur joie et pourfend les injustices que son sexe et sa classe sociale ont à endurer. L’aimé lui-même n’échappe pas à sa critique : les flèches acérées qui le visent, paradoxalement, pourraient donner raison à Maurice qui dans sa froide logique machiste s’interrogeait au départ sur l’intérêt d’instruire une femme ! Marie Caillaud ne se sent pourtant jamais l’âme d’une révolutionnaire, toujours douce, souvent résignée, mais elle dit pourtant bien fort ce que la condition des femmes a d’insupportablement injuste dans un beau discours. On ne peut lui reprocher qu’une chose, c’est qu’il reste encore trop d’actualité aujourd’hui !
Ce texte, créé au festival d’Avignon 2019, (l’on est si fier qu’il soit celui d’un auteur vivant), il est difficile de ne pas en tomber amoureux dès les premiers mots. Le voici magnifié par la prestation des deux comédiens. Béatrice Agenin, comme à son habitude, est magistrale. Avec une facilité déconcertante, elle se coule dans deux rôles, celui de Marie et de George. Elle change de personnage, de tonalité et d’accent en une fraction de seconde. Rien ne lui semble impossible, son jeu est de l’art à l’état pur ! Face à elle, Arnaud Denis qui signe également une mise en scène idéale, précise, sobre et ludique, rentre dans les habits de Maurice avec une égale aisance. Il est tout en précision et en justesse, laissant vivre sous toutes ses facettes ce personnage faible, égoïste et parfois sentimental, jusqu’à le rendre attachant. Comment ne pas ressentir la parfaite communion entre l’auteur et les deux interprètes, trio de choc que l’on avait déjà rencontré, il y a peu, dans Mademoiselle Molière, à nouveau réuni ici sous une forme et un sujet différents, mais toujours pour le plus grand plaisir des amoureux du spectacle vivant.

Philippe Escalier

Photo du spectacle © Fabienne Rappeneau – photos salut © Philippe Escalier
Petit Montparnasse  : 31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Du mardi au samedi à 19 h et dimanche 17 h

http://www.theatremontparnasse.com
01 43 22 77 74

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Marie des Poules, gouvernante chez George Sand, de Gérard Savoisien, mise en scène de Arnaud Denis, au Petit Montparnasse

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L’Ingénu

Ingenu_IMG_9564Le jeu incandescent de Thomas Willaime que Jean-Christophe Barbaud a mis en scène au Lucernaire permet de redécouvrir, une superbe adaptation de L’ingénu de Voltaire.

Interpréter une œuvre en prose au théâtre est souvent périlleux. Il s’agit de faire vivre un texte n’ayant pas été écrit pour la scène et qui nécessite en amont un travail subtil, dans lequel tous les participants sont en parfaite osmose. L’on retrouve dans L’Ingénu la combinaison d’une adaptation réussie, d’une mise en scène accomplie et d’une interprétation magistrale.
Nous voici transportés en Basse-Bretagne pour revivre les aventures d’un jeune Huron qui devient vite la coqueluche du lieu (son allure sa franchise et son courage lui valent de nombreux suffrages, féminins en particulier) avant que son départ pour Versailles, où il est censé recueillir le fruit de son attitude héroïque au combat, ne tourne au désastre après qu’il ait fait preuve de compassion pour les protestants.
Le texte, dans une langue d’une grande pureté et d’une précision remarquables, est une satire sociale, religieuse et politique faisant l’éloge de la tolérance très symptomatique de l’époque des Lumières à laquelle il appartient. Cette plaidoirie se fait, avoir l’air d’y toucher, avec une extrême légèreté, par le récit de multiples aventures écrites avec le ton humoristique piquant qui caractérise si bien Voltaire.
Thomas Willaime qui a signé avec Jean-Christophe Barbaud l’adaptation du texte, nous captive et nous « embarque » dés les premières secondes. Son jeu, très théâtral, nous ramène dans ce Grand Siècle où l’on est en représentation permanente et où l’expression se fait avec emphase. Le parti pris est assumé, il fonctionne parfaitement d’autant que le comédien excelle et que des ruptures nourrissent l’intérêt constant du spectateur. Thomas Willaime multiplie les incarnations : un geste, une attitude, une respiration suffisent à nous faire changer de lieu ou de personnage. Ce virtuose nous prend par la main, dés la première seconde, pour ne plus nous lâcher, passant en une seconde, du masculin au féminin avec une redoutable efficacité. Tantôt avec énergie, tantôt avec malice, alternant la fougue et la douceur, il s’épanouit avec brio dans la difficulté du rôle et fait fi de tous les obstacles. Sur la scène, un fauteuil, un livre, un grand voile noir et une guitare. Avec ces quatre simples éléments, Jean-Christophe Barbaud nous fait voyager, campe un décor, une situation, évoque une figure, démontrant qu’une mise en scène réussie est affaire d’idées et non de mobilier !
Toutes les conditions sont réunies pour que le spectateur savoure ce moment, heureux de voir sous ses yeux, toujours renouvelée, l’éternelle et envoutante magie du spectacle vivant.

Philippe Escalier – Photo © Adrien Debré

Lucernaire  : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 15 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

Jusqu’au 26 janvier 2020

Dates de tournée à venir :

11 et 12 janvier 2020 : Fontainebleau

13, 14, 22 et 27 mars 2020 : St-Maur

19 et 20 mars : Witry

 

Helsingør, château d’Hamlet

HAM COM PHOTO Camille Delpech et Laurent Labruyère ©Mélanie DoreyC’est à une expérience terriblement originale que nous convie la compagnie A2R avec cette mise en espace d’une adaptation d’Hamlet signée Léonard Matton et donnée au château de Vincennes.

Il est notoire que plus un ouvrage est célèbre et plus l’on a le sentiment d’en être proche sans qu’il soit besoin de s’y intéresser vraiment. Hamlet de Shakespeare obéit à cette règle d’autant plus qu’il s’agit de la pièce la plus connue, la plus longue écrite par le dramaturge anglais avec cinq actes et plus de vingt-cinq personnages. L’immensité de l’œuvre donne toute sa saveur à l’idée d’une adaptation ayant pour particularité de se focaliser sur les scènes principales et surtout de les faire jouer en déambulant dans un lieu historique (ici le donjon, la cour et la chapelle du château de Vincennes). Les spectateurs évoluent à leur guise, tout en suivant le mouvement général donné par la troupe de dix comédiens, éparpillée dans diverses salles ou réunie pour les grandes scènes. Cette idée remonte à loin comme nous l’a confié le jeune metteur en scène Léonard Matton : « Le projet a germé en voyant le Théâtre du Soleil, ces différents espaces. J’ai eu envie que le spectre apparaisse et de faire partie intégrante de cette cour, il y a douze ans environ. Puis j’ai entendu parler de Sleep no More (production new-yorkaise d’une œuvre théâtrale créée par la troupe de théâtre britannique Punchdrunk, essentiellement basée sur Macbeth,) et je me suis demandé si l’on pouvait conserver le texte en ayant une architecture en arborescence. Il y a cinq ans je me suis lancé dans l’adaptation. Pendant trois ans j’ai cherché le lieu. »
De fait, l’idée fonctionne merveilleusement. Le cadre est des plus adaptés, les comédiens jouent au milieu des spectateurs, parfois même avec eux, leur donnant l’impression de faire corps avec le drame, voire d’y participer directement. Ce ressenti est encore accentué par la qualité de la troupe qui vit la pièce avec une intensité remarquable, comme galvanisée par ce public qui l’entoure et bouge avec elle à l’intérieur du château. Par une sorte de mimétisme, le public, comme pris de frénésie, monte les étages, court sur le grand pont de bois, se précipite à la chapelle avant de se réunir dans la cour où se joue le duel final. Aucune salle ne peut donner cette sensation prenante de véracité et d’émotion que l’on ressent alors au plus haut point.
Avec Helsingør, château d’Hamlet, l’on retrouve la qualité du travail de la compagnie A2R compagnie-Antre de Rêves, créée en 2003, très attachée aux textes et à la transdisciplinarité. À quoi il faut ajouter l’excellence de l’interprétation et il serait injuste de ne pas citer l’intégralité des comédiens jouant en alternance : Gaël Giraudeau, Stanislas Roquette, Loïc Brabant, Roch-Antoine Albaladejo, Zazie Delem, Claire Mirande, Jean-Loup Horwitz, Dominique Bastien, Marjorie Dubus, Camille Delpech, Jérôme Ragon, Hervé Rey, Cédric Carlier, Laurent Labruyère, Thomas Gendronneau, Anthony Falkowsky, Mathias Marty, Matthieu Protin, Jacques Poix-Terrier, Michel Chalmeau. Témoin parfait de la qualité de leur jeu, ce qu’ils nous donnent à voir et à partager suscite chez nous l’envie irrépressible de revoir Hamlet. Que ce soit dans un château ou dans un théâtre.

Philippe Escalier

Château de Vincennes
1, avenue de Paris
94300 Vincennes

Tous les jeudis, vendredis, samedis et dimanches à 19 h 30
Jusqu’au 27 octobre 2019.

Durée : 1h25

Billetterie-boutique : 01 48 08 31 20 – http://www.chateau-de-vincennes.fr

INFORMATIONS IMPORTANTES

– L’entrée se fait obligatoirement entre 19 h et 19 h 40 par le 1 avenue de Paris, 94300 Vincennes.

– Toute arrivée après 19 h 40 se verra refuser l’entrée pour des questions de contrôle de sécurité.

– Le lieu ne permet malheureusement pas l’accès aux personnes à mobilité réduite

– Il est conseillé de se chausser confortablement

– Les valises, vélos, trottinettes et autres objets encombrants ne pourront pas être stockés au vestiaire, ni acceptés au spectacle.

– Les téléphones portables seront consignés à l’entrée et mis sous clef durant la durée du spectacle.

Affiche Vincennes

Wilde-Chopin

DSC_3427© Philippe_EscalierL’un des derniers écrits d’Oscar Wilde, l’émouvant De Profundis, nous est proposé au Ranelagh, pour neuf exceptionnelles, dans une lecture musicale faite par Michel Voletti accompagné du pianiste Mickaël Lipari-Mayer. Une redécouverte d’un grand texte qui donne lieu à un moment d’une incomparable intensité.

Rien n’aura été épargné à Oscar Wilde, ni le succès le plus insolent, ni la dégringolade la plus douloureuse, la seconde ayant brutalement succédé à la première en l’espace de quelques jours à peine. Le dandy, l’auteur de pièces à succès, célèbre pour son style, ses réparties et ses aphorismes est la coqueluche de Londres en 1895. Il est aussi l’amant de Lord Alfred Douglas, un jeune homme issu d’une famille aristocratique écossaise assez familière avec le malheur. Son père, le marquis de Queensberry, est un homme inculte et violent, uniquement attiré par la boxe, à l’origine des règles qui portent son nom et qui régissent toujours ce sport. Il a perdu son  aîné, dont on dit qu’il fut l’amant du premier ministre anglais, dans un sombre accident de chasse. Pas évident pour quelqu’un dont la tolérance vis à vis de l’homosexualité est à peu près aussi grande que sa culture ! Il se déchaine quand il apprend que son autre fils vit ouvertement avec Oscar Wilde contre lequel il dépose, à son club, un bristol injurieux, le traitant de « somdomite » (avec une faute d’orthographe restée célèbre). Alfred Douglas, qui déteste son père, va alors tout faire pour que son amant dépose une plainte, ce qu’il fera, accomplissant l’acte inconsidéré à l’origine de son malheur. En effet, l’avocat du terrible marquis va contre-attaquer et prouver que l’auteur du Portrait de Dorian Gray est homosexuel, ce qui est puni, depuis une loi de 1885, par le code pénal britannique, d’une peine de travaux forcés de deux ans. Peine qui sera prononcée et exécutée jour pour jour et qui détruira tout à la fois la réputation, l’inspiration et la santé de l’auteur irlandais. C’est durant son incarcération, après quatorze mois terribles qu’il fait l’objet d’un transfert lui permettant d’avoir un directeur de prison plus compréhensif (mettant à la disposition d’Oscar Wilde de quoi écrire) que ce dernier rédigera De Profundis, une lettre dans laquelle il fait le bilan de sa désastreuse relation avec Alfred Douglas, réfléchit sur ses propres faiblesses et regrette, avec lucidité, de ne pas avoir consacré sa vie à son art et à des personnes dignes de lui.  De Profundis est un bilan attristé plus qu’un règlement de compte, fait en finesse, sans violente animosité et avec le style classique et sérieux d’un personnage qui ne joue plus. Car enfin, même si c’est avec la manière, les choses sont dites, et clairement.

© Philippe_Escalier_DSC_3519
Michel Voletti a voulu nous faire entendre ce texte dont on peut penser qu’il est le plus beau jamais écrit par Oscar Wilde. C’est à la fois une mise en accusation, un bilan, un cri de souffrance et un superbe plaidoyer (non dépourvu d’auto-critique) pour un homme fini qui pourtant, entend garder encore un peu de sa légendaire fierté. C’est surtout une lettre d’une immense beauté, d’une sensibilité incomparable. Michel Voletti a évidemment choisi de nous la faire entendre dans toute sa pureté, avec une mise en scène totalement épurée, quasi monacale, en phase avec le thème de la réclusion. Le pianiste Mickaël Lipari-Mayer, avec talent, transforme le monologue en dialogue et nous fait entendre, en écho à la beauté des mots, celle, non moins grande, des sons. Le répertoire musical qui va de Bach à Chopin, en passant par Grieg et Ravel, fait, dans sa tonalité, parfaitement corps avec le texte, la symbiose est parfaite. La belle voix de Michel Voletti alterne avec les notes de Mickaël Lipari-Mayer. Comme envouté, le spectateur écoute, attentif, sans perdre une miette du petit miracle qui se passe sur scène, la rencontre magique et troublante entre un immense écrivain, un magnifique pianiste et un grand acteur.

Texte et photos © Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Tous les lundis à 20 h 30 jusqu’au 2 décembre inclus
01 42 88 64 44 – https://www.theatre-ranelagh.com/

© Philippe_Escalier_DSC_3604 (1)

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