Benoît Solès fête la 700ème de « La Machine de Turing »

Le personnage d’Alan Turing est en tous points fascinant et passionnant. Ce mathématicien britannique surdoué, passionné par la cryptologie, a permis aux Alliés de casser très tôt Enigma, le code allemand pourtant réputé inviolable et de raccourcir ainsi la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, son homosexualité découverte, les tribunaux lui ont imposé une castration chimique qui détruisit ce grand sportif adepte du marathon et qui le poussa au suicide en croquant une pomme trempée dans du cyanure, en souvenir du film « Blanche-Neige » qu’il avait tant aimé. De ce destin hors norme, de cet homme victime d’une société homophobe à qui pourtant l’humanité et l’informatique doivent tant, Benoît Solès a voulu faire le sujet d’une pièce, « La Machine de Turing », qui fête sa 700ème représentations en entamant sa quatrième saison au théâtre du Palais-Royal. C’est au cours de sa tournée américaine, en attendant un avion à Los Angeles pour aller jouer à San Francisco que l’auteur nous a parlé de son travail et de cette formidable aventure autour d’Alan Turing.

À quel moment cette tournée américaine s’est-elle décidée ?
Elle devait conclure la 1ère tournée de 2019-2020 interrompue par le Covid. Nous sommes parvenus à trouver des dates pour qu’elle puisse avoir lieu. Avec Amaury de Crayencour qui a créé la pièce avec moi, nous venons de jouer deux représentations ici, au théâtre du lycée français de Los Angeles, l’une tout public et l’autre pour les scolaires. L’on s’apprête à faire de même à San Francisco avant d’aller donner douze représentations en Polynésie.

À l’étranger, comment la pièce est-elle perçue ?
J’ai joué « La Machine de Turing » dans tous les coins de France et de Navarre ! J’approche des 250 dates en tournée, sans compter Avignon. La première tournée a commencé en septembre 2019 en Nouvelle Calédonie. On a joué à Nouméa, devant de jeunes canaques issus du nord de l’île, certains venant au théâtre pour la première fois. Ce qui est commun dans les réactions, quel que soit le lieu, c’est l’intérêt pour le personnage, qu’on le connaisse ou qu’on le découvre. Les gens sont bien évidemment frappés par son histoire, l’héritage qu’il nous laisse, à savoir son influence sur le cours de la Seconde Guerre mondiale grâce au décryptage d’Enigma et l’invention de l’informatique. Mais ils sont aussi et avant tout frappés par cette aventure humaine, la dimension tragique du personnage et le message auquel il nous invite à réfléchir : comment regarde-t-on la différence ? C’est ce qui crée de l’empathie pour lui et une immense émotion par rapport à l’injustice qu’il a subie. Il y a toujours, à la fin du spectacle, au moment où il s’apprête à croquer la pomme, un moment suspendu pendant lequel le public est ému et retient son souffle. L’on observe cette réaction partout, que ce soit pour une représentation scolaire à Argenteuil, au théâtre Princesse Grace à Monaco ou avec des francophones à Los Angeles. Cela nous montre bien qu’il y a quelque chose d’universel dans cette histoire.

Le thème de l’homosexualité, toujours difficile à proposer, à traiter et à défendre, a-t-il été un problème ?
Non, pas vraiment ! Si l’on prend les scolaires, l’on me disait parfois qu’une telle histoire, avec des garçons qui s’embrassent sur scène, ça allait être le barouf, notamment avec des jeunes issus de l’immigration. Cela ne s’est pas du tout passé ainsi, ils ont toujours regardé le spectacle dans un très grand calme. Je suis frappé par la capacité d’écoute et d’ouverture d’esprit de cette génération. Si j’ai pu sentir parfois des petits moments de gène, bien qu’il n’y ait rien de choquant ou de provocant dans ma pièce, c’était toujours avec des spectateurs plus âgés. La nouvelle génération est plus ouverte. Ce que j’aime faire, notamment en tournée, c’est rencontrer le public après le spectacle et j’ai pu assister à des moments émouvants, j’ai vu des ados faire leur coming-out ou des parents s’ouvrir sur ce sujet de la tolérance au sens large. Cette pièce, où l’on touche du doigt à la fois la force de Turing mais aussi ses faiblesses, libère les gens et leur donne le courage d’exprimer et parfois de révéler des choses. C’est très rare de vivre une telle expérience qui va au delà d’Alan Turing, qui est de l’ordre de l’humain et c’est pourquoi après tant de représentations, j’ai toujours un plaisir immense à la jouer. Je me nourris de ces moments d’échanges et de partages pour remonter sur scène le lendemain. Si j’aime la dimension mémorielle autour de la réhabilitation de Turing, j’apprécie tout autant la dimension militante de cette pièce qui amène à réfléchir à la façon dont on a traité et dont on traite encore les gens différents, et ce, encore une fois, quelles que soient les différences en question.

La réhabilitation est maintenant chose faite…enfin !
Oui, et elle est totale. Il y a eu le film ‹ »Imitation Game », il existe de nombreux prix qui portent son nom, Turing a son visage sur les billets de 50 livres en Grande-Bretagne, quelle extraordinaire réhabilitation dans son pays qui le condamnait encore il n’y a pas si longtemps ! Mais il continue malgré tout, et c’est bien ainsi, à nous interroger sur nous, nos vies, nos émotions.

J’imagine qu’en écrivant « La Machine de Turing » tu ne pouvais pas imaginer quel allait être son parcours ?
Jamais. Dans notre profession, nous avons tous des rêves quand on créé, que l’on se bat pour monter une pièce et pour que son travail soit compris et reconnu. Jamais je n’aurais imaginé une once de ce qui se passe actuellement. Quand on crée la pièce au festival d’Avignon en 2018, on espère, au mieux une tournée d’une trentaine de dates. Et l’on rêve d’une programmation dans un théâtre parisien. Et là, il s’est passé un truc dont je ne reviens toujours pas : des gens qui nous attendent après la représentation, la presse qui s’est fait l’écho du spectacle tout de suite, un bouche à oreille qui ressemble à un raz de marée, des théâtres privés qui se battent pour nous avoir à l’affiche, les Molières bien sûr, et le plus beau dans tout cela, la réédition du texte dans les Carrés classiques Nathan avec un dossier pédagogique qui fait que la vie de Turing et son message sont étudiés au collège et au lycée et que je reçois des mails d’ados me disant qu’avec la pièce, ils ont eu une bonne note à l’oral du brevet ou à un examen du Bac. Ce qui me fait dire qu’il faut vraiment se battre pour ce en quoi l’on croit. Pendant mon travail d’écriture, combien de personnes m’ont dit que l’histoire d’un mathématicien gay qui se suicide, je ne pouvais pas trouver pire sujet ! À part la Région Île de France, personne ne m’a aidé. Aujourd’hui, ce qui me fait plaisir, c’est que notre aventure peut aider certains à ne pas renoncer devant les difficultés qui ne manquent jamais, en particulier à un moment où le Covid nous a quand même bien mis par terre. J’ajouterai que je ne suis pas plus doué qu’un autre, je n’ai pas plus de talent mais par contre j’ai beaucoup travaillé, je me suis battu pendant 25 ans sans jamais rien lâcher même dans les moments de grands doutes.

Quels sont les déclics qui t’ont fait écrire cette pièce ?
Le premier a été la découverte, du personnage un peu par hasard à travers une biographie sur Internet, assez succincte à l’époque et je me dis alors : C’est qui ce type ? Tout de suite, j’ai su que je ferai un jour une pièce sur lui. Le second déclic c’est la sortie du film qui, pourtant, au départ, me paralyse un peu. Mais en le voyant, j’ai trouvé que les contraintes hollywoodiennes montraient un Turing assez lisse et pas très gay. C’est ce qui m’a donné le coup de pied aux fesses nécessaire pour écrire la pièce, sans intention d’en faire un plaidoyer homo mais je trouvais incroyable que dans un hommage définitif que l’on rendait à cet homme, longtemps après sa mort, l’on puisse encore cacher des choses sous le tapis. Je voulais absolument montrer comment sa sexualité explique son être profond, ses choix, voire même ses travaux pour, avec sa machine, recréer le cerveau de son jeune ami perdu. Avec l’aide de Tristan Petitgirad et de tous ceux qui m’ont aidé et encouragé à finir ce texte, nous voulions trouver un équilibre entre les aspects scientifiques, historiques et personnels. Je pense que l’on a bien fait puisque cet équilibre est essentiel à la compréhension du spectacle et du personnage.

Ce succès doit être un formidable moteur pour la suite de ta carrière !
Nous vivons ce moment extraordinaire avec beaucoup de bonheur, nous formons un groupe d’amis, très liés et l’on continue à travailler ensemble sur ma nouvelle pièce autour de Jack London, « La Maison du loup ». Par ailleurs, je suis en train d’écrire « Le Secret des secrets », dans laquelle je ne jouerai pas et que je mettrai en scène, ce qui sera une première pour moi. J’écris pour quatre jeunes comédiens l’histoire de jeunes gens cherchant la recette de la pierre philosophale dans les archives de la British Library. J’ai voulu m’intéresser à la transmission du savoir. J’aime aller vers des défis et des projets que je sens profondément et sur des sujets que je ne cherche pas mais qui s’imposent à moi.

Propos recueillis par Philippe Escalier

Crédit photo 1 : © Cédric Vasnier – Crédit photo 2 aux saluts : © Philippe Escalier

« la Machine de Turing » se joue actuellement au Théâtre du Palais-Royal : https://www.theatrepalaisroyal.com/

La Claque

Avec « La Claque » au théâtre de la Gaité, Fred Radix vient nous raconter l’histoire d’une très vieille technique d’applaudissements rémunérés, encore utilisée dans certains théâtres au XIXème siècle. L’excellence de la narration, la complicité avec le public-partenaire, l’humour et la qualité de l’interprétation font de ce spectacle original un moment des plus réussis.

Pour retracer le fonctionnement d’une pratique très ancienne remontant à la Rome antique et consistant à séduire l’auditoire par des réactions enthousiastes artificielles venues de personnes payées pour l’occasion, Fred Radix a imaginé un scénario très riche. Nous voici priés d’assister à la création d’un opéra en 1895 dont le chef de la claque se retrouve subitement dépourvu de complices à quelques heures de la première. Il s’agit donc de reconstituer dare-dare une équipe et ce sont les spectateurs du théâtre de la Gaité qui vont pallier ce manque et recevoir, dans la foulée, l’indispensable formation adéquate. Théâtre dans le théâtre, le procédé fonctionne admirablement. Il permet de découvrir les différentes composantes de la claque, chargées de restituer toutes les réactions possibles d’une véritable assistance subjuguée par le spectacle (rires, étonnements, bravos). Toujours friands de ce genre d’interactions, les spectateurs présents à la Gaité réagissent à la perfection. Ils sont si efficaces que l’on jurerait qu’ils ont bénéficié d’une ou deux répétitions préalables. Le système de collaboration au débotté fonctionnant à merveille, l’on savoure d’autant plus l’histoire croquignolesque et drolatique qui caractérise cet opéra imaginaire, rappelant au passage certains livrets abracadabrantesques ayant marqué l’histoire de l’art lyrique. Le scénario particulièrement bien ficelé de Fred Radix, servi par une interprétation remarquable, en devient irrésistible. Aux côtés de l’auteur, Alice Noureux et Guillaume Collignon font merveille et, avec brio, mettent en valeur tous les aspects comiques et loufoques de cet opéra démentiel propulsé par une toute nouvelle « Claque » magistrale. L’on comprend alors aisément pourquoi, en regardant ce spectacle dans le spectacle si bien orchestré et joué dont ils sont en outre les participants directs, le vrai public de la Gaité soit si euphorique. Quand le divertissement est aussi réussi, subtil et surprenant, nul besoin de claque pour assurer son succès.

Philippe Escalier

Théâtre de la Gaité Montparnasse : 26, rue de la Gaité 75014 Paris – 01 43 20 60 56

Lady Agatha

Le résumé de la vie d’Agatha Christie dans une éblouissante mise en scène et une distribution de folie donne lieu, au théâtre Saint-Georges, à un spectacle passionnant et ô combien réjouissant !

Ma vie est un roman aurait pu dire Agatha Christie dont pourtant le mode de vie a toujours été particulièrement sobre, la romancière étant de nature plutôt timide, plus à l’aise avec sa machine à écrire que devant les projecteurs. Sa vie n’en reste pas moins incroyable, avec ses deux mariages, sa longue fugue spectaculaire à l’âge de 36 ans après le décès de sa mère suivi de l’annonce de son divorce et surtout ses livres au tirage phénoménal traduits dans 282 langues. Sans compter la création des ces deux éternelles figures que sont Miss Marple et Hercule Poirot, le fameux petit détective Belge auquel, après Peter Ustinov au cinéma, David Suchet a si brillamment donné vie à la télévision.

Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos ont fait marcher toutes leurs petites cellules grises en faisant, en moins de deux heures palpitantes, un résumé énergique et plein d’humour de cette existence hors du commun. Saluons ce privilège qui n’appartient qu’au théâtre de pouvoir rendre une biographie aussi poignante que divertissante quand deux formidables auteurs s’en mêlent. Le spectateur est ainsi embarqué dans un tourbillon et invité à prendre le train, le bateau ou l’avion pour sillonner le désert, partager les grands événements familiaux, rencontrer ses détectives emblématiques, ses deux maris et, bien sûr, assister à une success story qui trouvera son apogée quand la reine du roman policier rencontrera la Reine d’Angleterre pour un diner mémorable avec remise de décoration et anoblissement à la clé, ce dont probablement elle rêvait depuis toujours. Sur un rythme trépidant, les changements de tableaux s’enchainent, portés par une incroyable inventivité et le talent de six acteurs bluffants. Camille Favre-Bulle si convaincante dans le rôle titre, Tatiana Gousseff étonnante, Erwan Creignou truculent, Léo Guillaume, délicieux dans le rôle de la grand-mère, Marie-Aline Thomassin magistrale dans ses divers personnages et Matthieu Brugot parfait en petit frère ou en premier mari. Ce sextuor donne au texte et à la mise en scène signée Cristos Mitropoulos son souffle et sa dimension épique. Ensemble, ils contribuent à faire de ce spectacle une réussite exceptionnelle et nous laissent repartir heureux et plus gaga de Lady Agatha que jamais !

Philippe Escalier

Théâtre Saint-Georges : 51, rue Saint-Georges, 75009 Paris
Du mercredi au samedi à 20 h et dimanche 15 h – 01 48 78 63 47

Glenn, naissance d’un prodige

Au Petit Montparnasse : Gould is Bach !

La dernière pièce d’Ivan Calbérac est construite autour de Glenn Gould, l’un des plus grands pianistes du XXème siècle. Par son humour, sa sensibilité et une distribution irréprochable, « Glenn, naissance d’un prodige » est un moment particulièrement fort et émouvant qui va marquer cette saison théâtrale.

Le monde de la musique nous a habitué aux personnalités hors du commun, parfois fantasques, toujours promptes à se singulariser. Avec Glenn Gould, nous atteignons des sommets tant cet artiste atypique poussa l’originalité et le mal-être à l’extrême.
Né à Toronto en 1932, Glenn Gould est un surdoué. Doté de l’oreille absolue, il commence très jeune une carrière de pianiste concertiste. Mais ce génie, couvé par une mère ultra protectrice (pour le dire gentiment) qui n’abandonnera jamais l’habitude de dormir avec son fils, est atteint du syndrome d’Asperger responsable chez lui de dérèglements majeurs. L’artiste paranoïaque se montre incapable de vivre une relation sentimentale et ne peut supporter très longtemps la « confrontation » avec le public que ses concerts lui imposent. Renonçant à ses succès à travers le monde, il se consacre aux enregistrements parmi lesquels les fameuses « Variations Goldberg » de J.S. Bach auquel son nom est associé pour l’éternité, reconnaissables entre mille, notamment par le chantonnement surprenant que l’on entend tout au long de son interprétation lente et inspirée.

Thomas Gendronneau © Philippe Escalier

Cette exceptionnelle mais courte trajectoire (Gould meurt à 50 ans, usé par les médicaments et autres tranquillisants dont il se gavait et une hygiène de vie déplorable) Ivan Calbérac nous la fait revivre sur scène. Grâce à une mise en scène particulièrement inventive qu’il a signée, l’auteur parvient à brillamment résumer cette vie sans jamais cesser de mettre en avant ce qu’elle pouvait avoir de drôle et de dramatique à la fois. La musique est présente, sans être omniprésente et c’est aux comédiens qu’il revient de transcender cette magnifique partition théâtrale. Dans le rôle titre, Thomas Gendronneau excelle. Depuis l’enfance jusqu’à la mort, il joue ce pianiste aux innombrables névroses avec une justesse remarquable. Le fait d’être musicien a dû aider ce jeune comédien à se couler dans la peau de ce personnage impossible. Aucune fausse note dans son interprétation virtuose. Face à lui, dans le rôle de la mère ô combien castratrice et jalouse, consumée par un amour filial excessif et l’envie de vivre par procuration cette carrière de grande pianiste dont elle rêvait, Josiane Stoleru nous offre une incarnation magistrale. Bernard Malaka est touchant en père qui ne peut contenir les excès de sa femme et qui ne reconnait ses fautes que tardivement face à sa nièce, (irréprochable Lison Pennec) amoureuse transie son fils. Benoît Tachoires est parfait dans ses habits d’impresario bon vivant qui finit par jeter l’éponge tandis que Stéphane Roux agrémente cette belle distribution avec plusieurs personnages dont celui de directeur d’un grand studio musical.

Pour notre plus grand plaisir, Ivan Calbérac a donc réussi un triple exploit : faire revivre une légende du piano sur scène à travers un texte d’une richesse et d’une dynamique impressionnantes, dit par une troupe qui, dans les derniers instants, après nous avoir fait rire et vibrer sans discontinuer, nous arrache quelques larmes. De toutes ces émotions fortes, nous leur sommes reconnaissants.

Philippe Escalier

Petit Montparnasse : 31, rue de la Gaité 75014 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 15 h – 01 43 22 77 74

Lison Pennec, Thomas Gendronneau © Philippe Escalier

Jacques de Bascher

Au Théâtre de la Contrescarpe, Gabriel Marc nous propose un spectacle émouvant, faisant renaitre sous nos yeux la fulgurante trajectoire de Jacques de Bascher, le dandy, prince de tous les excès ayant régné sur le monde de la nuit dans les années 70 et 80.

Gabriel Marc dans Jacques de Bascher

La mort de Karl Lagerfeld qui fut son compagnon et les deux biopics consacrés à Yves Saint Laurent dont il fut l’amant ont remis Jacques de Bascher sous les feux de la rampe. Bien avant cela, Gabriel Marc s’est pris de passion pour ce personnage hors du commun, dont la vie courte n’est connue que pour avoir partagé celle de gens célèbres. De fait, hormis quelques photos, il n’existe sur lui que des témoignages parcellaires. Né en 1951, avec un nom à particule, le jeune homme ne détient aucun talent particulier mais il est d’une beauté et d’un charme propres à lui ouvrir les plus belles portes. C’est ainsi qu’à vingt ans, il rencontre et s’attache pour la vie Karl Lagerfeld dont il sera le seul et unique amour. En bon aristocrate, Jacques de Bascher entend vivre comme il l’entend en rupture avec les conventions d’une société dans laquelle il évolue mais qui n’est pas vraiment la sienne. Comme s’il était encore un seigneur du XVIIe siècle, ne pas travailler et s’occuper de ses plaisirs reste sa ligne de conduite, d’autant que Karl s’occupe de l’intendance. Sa rencontre avec Saint Laurent qu’il rendra presque fou a failli menacer la bonne marche de la grande maison. Mais Pierre Bergé veillait et n’ira pas par quatre chemins pour interrompre cette liaison impossible.

Gabriel Marc a choisi les épisodes marquants de cette vie débridée. Il fait débuter son récit en 1984, quand de Bascher apprend sa séropositivité. Il sait que ses jours sont comptés. Désemparé, il cherche du réconfort auprès de son amie, Diane de Beauvau-Craon la princesse aussi déjantée que lui. Il appelle sans cesse Lagerfeld pour qui il enregistre les détails de sa vie sur des cassettes, en guise de testament amoureux. Durant un peu plus d’une heure, nous allons faire des aller-retour entre les moments forts de cette vie fracassée, passée à s’habiller avec le plus grand raffinement, à lancer des piques assassines à tous ceux qui ne sont pas à la hauteur autour de lui et surtout à s’envoyer en l’air en toutes occasions. En cela, Jacques de Bascher fut loin d’être unique. Pourtant, si la nuit parisienne regorgeait de personnages jouisseurs et vénéneux, elle n’en connut qu’un seul, vénéré sa vie durant par Karl Lagerfeld. La mise en scène de Guila Braoudé permet de recréer l’univers impitoyable dans lequel il évolua tout en rendant le texte parfaitement vivant, comme si Jacques de Bascher avait enfin consenti à nous inviter chez lui. Comment ne pas y croire quand Gabriel Marc est tout entier dans la peau de son personnage, avec sa désinvolture, ses peurs, ses addictions ? Rien ne lui échappe. Le comédien en a compris toutes les facettes, tous les mystères. Chacun de ses mots, de ses gestes et de ses attitudes nous disent qui était finalement Jacques de Bascher : un mélange explosif de Visconti et de Pasolini, un épicurien, infernal jusqu’à l’autodestruction, malheureux à en mourir d’être privé du génie de ceux qui l’ont entouré mais qui parvint à faire de sa vie un roman. Un roman que Gabriel Marc nous fait découvrir et partager avec une générosité sans pareille.

Philippe Escalier

Théâtre de la Contrescarpe : 5, rue Blainville 75005 Paris

Vendredi et samedi à 21 h – 01 42 01 81 88

http://www.theatredelacontrescarpe.fr

Britannicus Tragic Circus

La nouvelle création des Épis Noirs fait salle comble au Théâtre du Balcon faisant souffler un vent de folie dans le OFF 2022 avec un spectacle délirant et haut en couleurs.

BRITANNICUS PHOTO : OLIVIER. BRAJON

L’une des traditions des Épis Noirs est de s’attaquer à nos grands mythes fondateurs. Avec visiblement un goût particulier pour Racine. Après « Andromaque », les voici en train de revisiter « Britannicus ». De fond en comble. Poésie, burlesque et musical sont les armes avec lesquelles Pierre Lericq (auteur, metteur en scène assisté de Bérangère Magnani) et sa troupe dézinguent celui qui, avec Corneille, est le plus grand de nos classiques. L’œuvre de Racine n’est qu’un prétexte à plus d’une heure de spectacle absolument déjanté. Certes, les personnages de la tragédie sont là mais ils disent leur propre texte pimenté de quelques alexandrins dans une ambiance de cirque assez fellinienne, où le clown serait roi. Imaginez-vous en mai 68 après JC. Si l’on résume l’intrigue, vous allez dire : « Mais c’est quoi ce cirque ? ». Et c’est là que les Epis Noirs interviennent. Pierre Lericq installe le théâtre dans le théâtre et, en Monsieur Loyal, conduit son petit monde, association d’intermittents du spectacle ratés, à coups de fouet, vantant auprès du public ses qualités de dresseur. Une dureté indispensable pour tenir ces artistes enivrés par la scène, toujours prêt à donner le bras quand on ne leur demande que la main. Tout est massivement surligné et pourtant, rien n’est excessif. Il n’est pas si exagéré de penser que cet ouragan rock et circassien pourrait être bien plus proche de l’auteur qu’on ne le croit. Mais oublions Racine, devenu ici roi des Punks et restons avec nos personnages lunaires et loufoques. Britannicus reste séduisant, pas seulement parce qu’il a l’apparence de l’excellent Jules Fabre mais parce qu’il touchant en grand ado inconscient, trop cool, amoureux de Junie qu’il préfère au pouvoir. Face à lui, Néron prend les traits de Tchavdar Pentchev qui est au centre du show auquel il contribue à donner avec brio, toute son intensité. Inquiétant maître chanteur, inhumain, rendu narcissique et violent par l’amère Agrippine que Marie Réache transforme avec talent en folle furieuse, sorte de mante religieuse incestueuse, obsédée par l’idée de mettre son fils sur le trône. Pour cela, elle prépare une omelette empoisonnée pour le malheureux Claude. Morale : on ne fait pas de coup d’État sans casser des œufs. Mais Néron veut, quoique marié, être aussi uni à Junie à laquelle Julie de Ribaucourt prête son art et sa grâce pendant que Gilles Nicolas, serviteur obséquieux est occupé à décrire tout haut le moindre de ses mouvements.

Cette troupe de comédiens musiciens danseurs sait tout faire, depuis tenir le public en haleine et en joie jusqu’à transformer un grand désordre apparent en monumentale réussite scénique. Ce théâtre populaire contribue à donner ses lettres de noblesse au spectacle vivant et du bonheur à ses spectateurs. Que demande le peuple ?

Texte : Philippe Escalier – Photos © Olivier Brajon

Théâtre du Balcon : 38, rue Guillaume Puy 84000 Avignon – Tlj sauf le mardi à 19 h 55

BRITANNICUS PHOTO : OLIVIER. BRAJON

Le Misanthrope

Dés les premières représentations il était évident que ce Misanthrope étonnant, mis en scène par Thomas Le Douarec au Théâtre des Lucioles et qui cumulait les qualités allait faire partie des pièces que tout le festival d’Avignon allait saluer et applaudir.

© Philippe Escalier

Après les succès remarqués du « Portait de Dorian Gray » et de « L’Idiot » il était facile d’imaginer que le Misanthrope de Thomas le Douarec, assisté de Virginie Dewees, allait ressembler à aucun autre. S’emparer de la plus belle pièce de Molière en la mettant au goût du jour n’était pourtant pas chose simple. Certes, l’étonnante modernité du texte pouvait l’y aider. Encore fallait-il choisir le bon fil rouge et tout transformer sans rien dénaturer. Le pari est gagné, haut la main. Jouant sur l’étonnante continuité à travers le temps des défauts humains, le metteur en scène a recours à ce qui caractérise notre époque, les boites de nuit et leur excès, les selfies et autres vidéos sur les réseaux sociaux propres à nourrir un narcissisme devenu hors de contrôle. Se divertir, exister au prix de provocations, médire et exclure, flatter pour séduire, séduire pour vivre, voilà bien ce qui caractérise le genre humain, quels que soient les siècles et les supports de communication, lettres écrites à la plume, pamphlets ou, des nos jours, vidéos postées compulsivement. Ce Misanthrope se déroule bien aujourd’hui et peut-être vu par tous, y compris les très jeunes ou les plus éloignés du théâtre et reste pourtant d’une fidélité sans faille à l’auteur qui traite en 1666 de sujets qui pourraient servir aujourd’hui de thème au bac philo : « Peut-on vivre en société sans mentir ? », « Le compromis est-il compromission ? » (sujet pour députés débutants) ou encore « La moralité poussée à l’extrême est-elle une qualité ou un défaut ? ». Énergique, surprenante et ébouriffante, cette mise en scène éclaire magnifiquement cette pièce et donc le genre humain.

Sur scène, il fallait une troupe aussi jeune que talentueuse, capable de porter ce travail au sommet et de faire entendre ce texte avec une implacable justesse. Avec Jean-Charles Chagachbanian nous tenons un bel Alceste introverti trop excessif pour être heureux et toutes les tentatives de Philinte, magnifique Philippe Maymat n’y changeront rien. Thomas Le Douarec incarne un Oronte onctueux avant d’être venimeux, Jeanne Pajon en Célimène nous a étonné par sa présence, son charme mais surtout sa capacité à habiter royalement ce rôle impressionnant. Justine Vultaggio interprète Eliante avec la force et la justesse qu’on lui connait, Valérian Behar-Bonnet (qui signe aussi la musique) et Rémi Johnsen sont parfaits en deux jeunes écervelés imbus d’eux-mêmes, nous offrant quelques moments d’anthologie, Caroline Devismes, pour sa part, est une somptueuse Arsinoé toxique. Tous nous donnent envie de lancer haut et fort : « Molière est une fête ! ».

© Philippe Escalier

En ayant réussi ce mélange de modernité et de classicisme, en nous retraçant l’histoire de ce célèbre enquiquineur rabat-joie de la plus joyeuse et enivrante des façons, Thomas Le Douarec et la troupe qui l’entoure nous apportent sur un plateau un des ces moments qui contribuent à nous rendre toujours heureux d’aller au théâtre. Qu’ils soient tous chaleureusement remerciés !

Philippe Escalier

Théâtre des Lucioles, 10 Rempart St Lazare, 84000 Avignon
À 15 h 45 sauf le mercredi. Jusqu’au 30 juillet 2022 – 04 90 14 05 51

Believers

Comme tous les ans, le OFF d’Avignon contient son lot de belles découvertes. Sans conteste, « Believers » au Grand Pavois fait partie celles-ci.

© Fanny Vambacas

Dans une chambre universitaire, deux jeunes étudiants papotent tout en se draguant gentiment. Lui est un peu pressé de conclure, elle, étudiante en théologie, entend prendre son temps. Très vite le couple va se former, s’aimer, s’épanouir et avoir un enfant. Pourtant rien ne va se passer comme prévu. La pièce de Ken Jaworowski, dramaturge, rédacteur en chef et critique pour le New York Times a la fluidité, la précision et le réalisme propres aux auteurs anglo-saxons, avec cette particularité qui n’appartient qu’à ce pays puritain, pour ne pas dire religieux, que sont les États-Unis : on y parle, comme son titre peut le laisser supposer, de Dieu. Mais ce texte, si riche en surprises qu’il pourrait faire pâlir d’envie un thriller, ne peut se réduire à un seul thème. L’intrigue, issue d’un épisode vrai, exige, pour ne rien perdre de son charme, d’être laissée à l’entière découverte du public d’autant que la mise en scène d’Aurélie Camus, d’une inventivité remarquable, nous tient en haleine jusqu’au terme. La gravité du sujet (comment affronter l’arrivée d’un enfant qui n’est pas la source de joies tant attendues ?) se découvre progressivement, grâce au jeu subtil et sensible des comédiens. Pour nous faire vivre cette émouvante histoire, Anne-Laure Maudet, Aurélie Camus, Romain Poli et Denis Lefrançois sont à l’unisson, tous parfaitement habités par leur rôle, nous donnant l’impression de nous prendre par la main dés les premières secondes jusqu’aux applaudissements de fin, d’autant plus nourris que les spectateurs ont visiblement le sentiment d’avoir vécu, avec eux, une aventure théâtrale venue les toucher au cœur.

Philippe Escalier

Théâtre Le Grand Pavois : 13, rue Bouquerie 84000 Avignon
Tous les jours à 12 h sauf le mardi

Thomas Gendronneau : le spectacle vivant dans la peau !

Ce jeune comédien est à l’affiche du Festival OFF d’Avignon dont il est un des habitués avec, cette année encore, deux pièces dont le rôle titre dans la dernière création d’Ivan Calbérac consacrée au pianiste Glenn Gould, « Glenn : naissance d’un prodige » actuellement au Théâtre des Béliers avant de rejoindre le Petit Montparnasse à Paris à la rentrée. Nous revenons avec lui sur son parcours dont la richesse justifie déjà une rétrospective.

© Manika Auxire

Thomas, si l’on vous regarde, vous avez trente ans et pourtant quand on observe la densité de votre CV, on a l’impression que vous en avez quinze de plus !
(Rires) Ce qui peut vous tromper c’est que j’ai eu la chance de faire beaucoup de choses et de travailler sur des projets très différents. Depuis « Les Damnés » dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes avec la Comédie Française où je n’avais pas un rôle majeur mais où je faisais partie du choeur et d’une troupe formidable, en passant par mes spectacles avec ma compagnie La Caravelle jusqu’à ce Glenn Gould qui vient tout juste de commencer à vivre.

Peut-on parler d’une dominante chez vous de spectacles liés à l’Histoire ?
C’est une de mes facettes mais j’aime par dessus tout mélanger les genres. Si vous pensez à « Marie Tudor » à la Pépinière, par exemple, j’ai composé la musique et je jouais de la guitare sur scène, dirigé par Philippe Calvario. Je l’ai rencontré au sortir des Cours Florent dans le cadre du Prix Olga Horstig pour « Shakespeare in the woods » un montage autour de différentes pièces de l’auteur anglais qui fut ensuite à l’affiche des Bouffes du Nord. S’il devait y avoir une dominante, ce serait le mélange du théâtre et de la musique puisque ce sont mes deux métiers. J’ai fait une formation de danse, j’ai toujours aimé chanter. Ce qui est génial dans notre travail c’est de ne pas trop avoir de limites et de pouvoir faire un peu tout, y compris acquérir constamment de nouvelles compétences capables de nous enrichir.

Vous avez aussi collaboré avec éric Ruf. Diriez-vous que vous avez une appétence particulière pour la mise en scène ?
J’ai eu la chance d’être l’assistant de cet homme brillant, dans « Bajazet » toujours à la Comédie Française et ce, avant de partir en tournée. Voir éric Ruf diriger les acteurs, je devrais plutôt dire les orienter tellement c’est subtil, m’a beaucoup appris. De fait, j’ai toujours aimé la mise en scène, j’en suis à la 6eme. Il y a pour moi une vraie complémentarité avec le métier de comédien.

Quand on est sur scène, est-il difficile d’oublier que l’on est aussi metteur en scène ?
Il faut lâcher prise même si c’est un peu compliqué. Ceci dit, tous les acteurs vous diront que lorsqu’ils jouent, ils pensent à une foultitude de choses en même temps. Jusqu’au moment où l’on est totalement dans le rôle et que l’on ne pense à plus rien d’autre ! Sur ce Glenn Gould, Ivan Calbérac était très facile à suivre, avec des idées précises dans les grandes lignes, une sorte de canevas nous laissant gérer les aspects plus intimes du personnage, avec ce que nous pouvons y ajouter en termes de sincérité, d’émotion et de densité.

« Glenn : naissance d’un prodige » vous donne votre premier rôle titre majeur. Vous attendiez-vous à trente ans à peine à interpréter un pianiste mondialement connu ?
Pour jouer un personnage que l’on voit évoluer entre 11 et 50 ans, je suis parfaitement au milieu ! Mais il faut reconnaitre que c’était un pari surtout si l’on sait que dans ce genre de situation, l’on prend habituellement un acteur plus âgé que l’on rajeunit ensuite. Et je me souviens de ce prof qui disait qu’il fallait une décennie pour faire un acteur ayant de la densité et de l’expérience. Ceci dit, c’était une surprise au sens où l’on cherchait un comédien pianiste. Or, je suis surtout guitariste, batteur, bassiste, compositeur et complètement autodidacte mais avec un lien très fort avec la musique. Donc avant même de commencer le casting je me suis inquiété du niveau de piano requis. La surprise a aussi été d’être appelé après de longs mois de travail, au moment de partir en vacances. Au départ, réaction normale, je pensais n’avoir guère de chances mais j’ai quand même tout annulé pour passer l’audition ! Le prix à payer pour cette exposition, c’est une pression et un trac un peu plus important que d’habitude.

© Philippe Escalier

Comment êtes-vous arrivé sur ce rôle ?
C’est un heureux hasard. Ivan Calbérac m’a vu jouer en début d’année au Théâtre Paris-Villette dans « Songe à la douceur » de Justine Heynemann où je faisais de la guitare, de la batterie et du piano mais aussi dans « No Limit » de Robin Goupil, l’an dernier ici même, une pièce que je joue encore cette année avec plaisir. En audition, après avoir noté qu’avec mes cheveux un peu longs il y avait une certaine ressemblance, Ivan nous fait jouer trois scènes, il y en avait pour 45 minutes, une sacrée tartine ! Tout s’est très bien passé, j’ai aimé sa façon de diriger, de m’arrêter pour me demander un détail et de recommencer, comme s’il s’agissait d’une prise au cinéma (Ivan Calbérac est aussi réalisateur de films !).

Si vos cheveux avaient été plus courts, est-ce que votre carrière aurait été changée ?
Peut-être (rires). D’ailleurs j’en ai pas mal joué et je savais que, malgré l’été et la chaleur d’Avignon, je ne pourrais pas les couper trop courts. Une certaine ressemblance physique peut être importante, elle peut aussi aider à incarner un personnage.

Le rôle est difficile du fait de toutes les particularités de Glenn Gould. Tous les gestes, tics et autres attitudes qui caractérisent cet artiste hors du commun, êtes-vous amené à les apprendre, un peu comme du texte ?
Je l’ai beaucoup regardé en sachant aussi ce dont Ivan Calbérac voulait parler, à savoir son syndrome d’Asperger et le fait d’être psychologiquement torturé. Il y a des gestes qui reviennent en effet et en même temps, je garde une certaine liberté surtout après avoir bien intégré son personnage et ses réactions. Cela devient presque automatique, quand je rentre sur scène, j’entends une réplique et c’est le corps de Glenn Gould qui réagit, ce n’est plus moi. Avant de jouer, je me mets au piano, j’y passe quelques minutes, c’est ma façon de me mettre dans l’ambiance. Aujourd’hui Glenn Gould est forcément quelqu’un avec qui j’ai une relation particulière.

On vous retrouve après le festival d’Avignon pour ce même spectacle en septembre à Paris au Petit Montparnasse. Quid de vos activités musicales ?
Le fait de jouer le soir au Petit Montparnasse me permettra, du 12 au 23 septembre 2022, de répéter « Ariane », une pièce que j’ai écrite et que je mets en scène. La musique est présente puisque c’est l’histoire d’une chanteuse interprétée par Chloé Astor avec qui je chante en duo dans CavaleCavale. « Arianne » a la chance d’être co-produite par la Scène Nationale de Sénart et sera donnée en mars 2023 avec sept artistes au plateau. Le spectacle est inspiré du mythe d’Ariane et des destins tragiques des grands chanteuses populaires.
Avec CavaleCavale, nous terminons l’enregistrement de notre deuxième album par un clip et un spectacle. Nous avons gagné un Prix d’interprétation et nous sommes accompagné par L’Empreinte, un lieu de Seine et Marne dont je suis originaire disposant d’un grand plateau et dans lequel nous sommes quasi en résidence. À partir de janvier, nous faisons une série de concerts spectacle avec une scénographie, une création lumière. Pour les chanteurs et comédiens que nous sommes, c’est assez naturel de donner à notre concert une ligne dramaturgique. La rentrée s’annonce très excitante !

Propos recueillis par Philippe Escalier

Tom à la ferme

© Philippe Escalier

La pièce de Michel Marc Bouchard est interprétée à L’Atelier 44 d’Avignon par la Compagnie Nacéo avec une interprétation remarquable donnant au spectacle toute sa force et son intensité.

Si c’est le cinéma qui a rendu cette pièce célèbre, seule la magie du spectacle vivant est capable de traduire la complexité et la richesse de cette œuvre inclassable. En particulier quand la mise en scène d’Olivier Sanquer (familiarisé avec le travail de l’auteur québécois) est d’une sobriété exemplaire, jouant avec les lumières et le son (musique très appropriée assez obsessionnelle ayant parfois des tonalités religieuses) et donnant aux mots leur poignante signification, et ce, même si Michel Marc Bouchard est passé maître dans l’art de l’ambiguïté. Le stéréotype n’est pas sa tasse de thé ! C’est peu dire que les quatre personnages réservent des surprises et que le récit n’a rien de linéaire. Dans cette pièce, personne n’est vraiment ce qu’il semble être, que ce soit le frère, qui cache sa fragilité derrière sa violence, l’amant qui subit sans ciller les pires tourments, paraissant même y trouver goût ou la mère qui prêche une vérité sans partage alors que le mensonge s’est insinué partout pour des raison de survie mais qui est pourrait bien être la seule responsable de tout ces drames. Pour interpréter ces quatre personnages insaisissables, il fallait quatre comédiens inspirés, tout en retenue, capables de nourrir les tableaux en clair obscur que sait peindre Olivier Sanquer. Vinicius Timmerman est parfait dans le rôle titre, avec sa sensibilité à fleur de peau, sublime Saint-Sébastien à qui il ne faut pas se fier, Axel Arnault relève le défi de jouer avec subtilité son personnage de brute épaisse désireuse de tout régenter, Marie Burkhard est étonnante par l’éclat de son interprétation et cet art de brouiller savamment les pistes. Amandine Favier sait, quant à elle, donner du relief à la jeune femme surprenante et presque loufoque qu’elle incarne. Ensembles, ils nous entrainent dans cette pièce aux allures de fantasme cauchemardesque et nous laissent au final, surpris, sidérés mais conscients d’avoir assisté à un vrai et rare moment de théâtre.

Philippe Escalier

Atelier 44 : 44 rue Thiers 84000 Avignon tous les jours à 12 h 50

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