Entretiens d’embauche et autres demandes excessives

 

AFF ENTRETIEN HD webSur le thème de la quête d’emploi, Anne Bourgeois a écrit un spectacle original qu’elle met en scène, interprété avec beaucoup de sensibilité par Laurence Fabre. Ensemble, à l’Essaïon, les deux artistes nous offrent un moment drôle et émouvant.

Tout a été dit sur ce thème : qu’il soit synonyme de corvée (« l’homme qui travaille perd un temps précieux » Cervantès) ou d’épanouissement (« La vie fleurit par le travail » Rimbaud), le labeur reste une valeur cardinale, celle qui donne un sens à toute vie. Pour certains, la recherche d’une entreprise peut être longue, douloureuse, voire tourner au cauchemar. Pour décrire les tourments de ceux pour qui chercher un emploi est un job à plein temps, Anne Bourgeois a écrit ces saynètes pleine de dérision, si bien jouées par la comédienne Laurence Fabre.

Pour bien comprendre à quel point cette obsession vient de loin, Entretiens d’embauche et autres demandes excessives débute par les questions rituelles posées à un enfant, en l’occurence ici, une petite fille : que veux-tu faire plus tard ? Le ton est donné mais, très vite, nous allons dépasser Pole Emploi pour aller vers une vision des rapports employeurs-employés, sous l’angle de la lucidité, de l’âpreté et de l’hilarité. Laurence Fabre, à mesure qu’elle avance dans sa démarche pour décrocher un poste, change de comportement, de tenue. Elle subit, se rebelle parfois, mais surtout désespère de ne se voir opposer que des refus. Avec elle, l’on décrypte le langage anglo-barbare de l’entreprise, l’on ressasse les codes et les expressions les plus à même de séduire le recruteur. L’on passe de l’univers du coach d’entreprise et de ses conseils avisés « dynamique, mais pas hystérique, motivée, mais pas affamée, émue mais pas cucul ! » à la déprime de la jeune femme trop tendre qui s’enfonce par ses réponses maladroites aussi fatalement que dans des sables mouvants. Pire encore, il lui arrive de s’ émouvoir à l’idée de prendre un job qui fera défaut à une autre. L’on assiste à de croquignolesques extraits d’entretiens, reconnaissant au passage le journaliste de France-Inter, Fabrice Drouelle qui a prêté sa voix chaude et familière, à l’invisible recruteur retors. La comédienne excelle à dépeindre son personnage tout en naïveté, victime de désillusions placées sous la dominante de la maladresse et du refus du cynisme ou du carriérisme. Et en même temps que nous suivons son parcours du combattant en quête d’un salaire, nous assistons à une critique en règle mais subtile du monde de l’entreprise. Seul petit bémol, ces deux thèmes majeurs se concurrencent un peu l’un l’autre. Néanmoins, le texte savoureux comme l’interprétation magistrale et pleine d’humanité de Laurence Fabre emportent l’adhésion. À défaut d’un boulot, nous aurons trouvé, avec ce spectacle, de la tendresse et beaucoup d’humour, en clair, tout ce que le monde du travail ne pourra jamais nous apporter !

Philippe Escalier
Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Les lundis et mardis à 21 h
http://www.essaion.com – 01 42 78 46 42

La Souricière

Brice Hillairet, Christelle Reboul-LA-SOURICIERE-EN-SCENE-5Une mise en scène imaginative et loufoque de Ladislas Chollat et une troupe remarquable rajeunissent cette pièce d’Agatha Christie, donnée à La Pépinière théâtre, pour en faire un moment jouissif et plein d’humour auquel on adhère sans réserve.

La reine du roman policier a collectionné tous les records, a commencé par ses deux milliards de livres vendus. La Souricière ne fait pas exception à la règle : adaptée d’une nouvelle, intitulée Trois souris, la pièce connaitra le plus grand nombre de représentations consécutives au monde. Mais aussi impressionnant que soit ce succès, l’intrigue n’étant pas forcément la plus étonnante écrite par Agatha Christie, il convenait de dépoussiérer quelque peu cette œuvre datant de 1952. C’est ce que fait Ladislas Chollat, grâce à l’adaptation pétillante de Pierre-Alain Leleu, dans cette mise en scène où, avec beaucoup de rigueur, il laisse libre cours à sa fantaisie, faisant de l’humour, de la dérision et d’irrésistibles ponctuations musicales, les trois piliers de son travail. Avec une inventivité surprenante, ne laissant aucun détail de côté, il permet à la pièce de beaucoup gagner en fraicheur et en dynamisme. Le public adhère sans réserve, heureux de partager cette enquête, entrainé par huit acteurs magnifiques, capables de nous redonner tout le sel de cet univers clos auquel les innombrables trouvailles du metteur en scène donnent tout son piquant.

L’assurance de passer un excellent moment étant acquise, rien ne vous empêche plus de rejoindre, par une neigeuse journée d’hiver, cette récente maison d’hôtes tenue par un jeune couple où six invités, tout juste installés, vous attendent. L’atmosphère et les personnages sont indéniablement assez bizarres et Agatha Christie servant les meurtres comme d’autres les petits fours, le premier crime va rapidement se produire. Le public aura beau essayer de faire marcher ses petites cellules grises, il est peu probable qu’il puisse trouver le coupable, n’est pas Hercule Poirot qui veut ! Mais qu’importe puisque le divertissement et là, et avec lui, le coup de théâtre final doublé de cette surprise de voir le rire se mêler sans cesse à l’intrigue et aux soupçons. Ils sont huit, coupables de déclencher l’hilarité générale, à savoir Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hillairet (qui fait un festival), Pierre-Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Reboul ou Christine Bonnard et Pierre Samuel. Le public applaudissant, acquittera de façon unanime, en souhaitant visiblement une seule chose : la récidive. En effet, il y a fort à parier que vous ne demanderez qu’à vous laisser prendre à nouveau au piège de La Souricière, tant le moment passé a été délicieusement agréable.

Philippe Escalier – Photos © François Fonty

La Pépinière théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h 30
https://theatrelapepiniere.com – 01 42 61 44 16

LA-SOURICIERE-GROUPE2

Marie-Antoinette

Frivole durant son règne, grandiose dans le malheur, Marie-Antoinette, balayée par la révolution, a remporté une victoire posthume en accédant, après son statut de victime, à celui de star. En adaptant l’une de ses plus belles biographies, celle signée par Stefan Zweig, Marion Bierry nous offre au Poche-Montparnasse une émouvante leçon d’histoire doublée d’un bel et intense moment de théâtre.

Il fallait oser. L’exercice était périlleux. Résumer une biographie pour en faire un spectacle d’une heure vingt, le pari n’était pas à la portée de tout le monde. Et ce, même si le texte de Stefan Zweig est l’un des plus documentés et des plus sensibles écrits sur la fille de l’impératrice Marie-Thérèse. Dans ce magistral résumé, qui commence en 1770 au moment du mariage de l’archiduchesse avec le Dauphin, et qui se termine en 1793, Marion Bierry nous laisse découvrir l’essentiel de la personnalité de Marie-Antoinette, adolescente paresseuse mais joyeuse, sachant compenser ses manques par un charme inné et cette allure altière qui ne la quittera jamais. Dans son adaptation, l’actrice nous permet d’assister à une lente descente aux enfers d’une princesse qui vivra pour l’essentiel recluse à Versailles et qui manquera le rendez-vous avec son peuple. Dépensière, lançant les modes, y compris les plus farfelues, elle deviendra vite l’Autrichienne, bouc émissaire idéal, tenue responsable de tous les maux dont souffrent ses sujets. À son indéniable part de responsabilité s’ajouteront des torrents d’injures, de haine et de calomnies. Et quand la vague révolutionnaire se formera, largement entretenue et financée, à l’origine, par les ambitieux issus du cercle familial, rien ne pourra l’arrêter, surtout pas son mari, un homme introverti, myope, incapable de commander et de faire face à l’adversité, malgré une culture et une intelligence indéniables.

Sans tenue d’époque, tout en sobriété, avec uniquement deux niveaux de scène, des jeux de lumière et quelques musiques du XVIIIème, Marion Bierry a choisi la simplicité. L’autre idée remarquable est de dialoguer avec Thomas Cousseau, qui pour sa part, n’incarne aucun personnage particulier. Mais le duo fonctionne à merveille, rendant le texte éminemment vivant, permettant aux spectateurs de faire corps avec ce destin connu mais que pourtant l’on redécouvre ici avec un plaisir non dissimulé. Stefan Zweig, intelligent, capable de voir venir les horreurs effroyables qui attendent l’Europe après le premier conflit mondial, a écrit l’histoire de la tragédie d’une Reine avec toute la sensibilité et l’acuité dont il était coutumier, en ayant forcément présent à l’esprit ce parallèle douloureux entre deux mondes (le sien et celui de Marie-Antoinette) qui, à près de 150 ans de distance, s’effondrent. Sa biographie est publiée en 1933 !

L’adaptation et la mise en scène sont brillamment réussies et permettent de se concentrer sur le texte et un jeu d’acteurs irréprochables. Thomas Cousseau, avec beaucoup de talent, contribue à donner toute sa vitalité au récit, Marion Bierry parlant, elle, au nom de la souveraine. Sans pathos ni aucun parti pris et avec une distance étudiée, l’histoire de Marie-Antoinette qui nous est proposée est aussi didactique que passionnante, démontrant bien que celle qui fut une piètre souveraine, fut une mère et une femme accomplie, ayant raté beaucoup de choses, mais certainement pas sa sortie. L’on ne peut qu’applaudir ce dialogue entre deux acteurs qui est aussi un dialogue avec l’Histoire. Il devrait parler à nombre de spectateurs !

Philippe Escalier

Théâtre de Poche-Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris

Du mardi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h
http://www.theatredepoche-montparnasse.com

Renseignements et réservations : 01 45 44 50 21AFF MARIE ANTOINETTE

 

 

Anna attend l’amour

©Philippe Escalier_DSC_8432Ce spectacle, à l’affiche des Mathurins, qui pourrait être sous-titré « Mémoires d’une jeune fille dérangée » mêle histoire familiale et histoires d’amour, psychoses et folie douce, avec une bonne dose de délire et d’humour noir.

Vincent Fernandel et Elisa Ollier, qui est aussi l’interprète du spectacle, ont décidé de s’emparer du sujet de l’impact des dérèglements mentaux sur la vie familiale et sentimentale et plus particulièrement ses effets sur la recherche éperdue de l’amour. Ils l’ont fait d’une manière fort peu conventionnelle, faisant en sorte que la folie soit omniprésente, sous des formes diverses, mais sans lourdeur, allégée par l’indispensable adjuvant fédérateur qu’est le rire, fut-il grinçant. Et de fait, c’est à un objet théâtral non identifié qu’ils nous convient, déroutant certes, mais au final réussi. Ce seul en scène qu’il est impossible de définir et qu’il est préférable de ne pas résumer, présente donc un premier avantage, celui de l’originalité. À quoi il faut ajouter son côté déconcertant, les deux auteurs ayant décidé de ne faire aucune concession et d’aller au bout, à la fois de leur démonstration (de près ou de loin, ils ne seront pas si nombreux ceux qui ne se reconnaîtront dans aucun moment du spectacle), de leur fantaisie débridée et de leur volonté de nous faire rire, sans quoi Anna attend l’amour eut été un texte aux aspects un peu trop « cliniques ». Et ce savant mélange fonctionne bien. Elisa Ollier a le talent de pouvoir tout jouer, elle le fait avec brio, toujours avec délicatesse et une rigoureuse justesse. Samuel Sené a su la mettre en valeur avec une mise en scène au cordeau, faisant vivre le texte avec toute l’intensité qu’il mérite, nous faisant vibrer comme devant l’épisode d’une excellente série. Avec Vincent Fernandel, coach d’acteurs venu de l’audiovisuel, qui signe là son premier texte joué au théâtre, nous avons un trio parfaitement à l’unisson. Leur association permet au spectateur de passer un moment, inoubliable à plus d’un titre, grâce à un texte tempétueux formidablement interprété. Nous ne pouvons par conséquent que vous conseiller de faire cette balade dans un cerveau agité, et ce, sans attendre.

Texte et photos : Philippe Escalier – Photos tous droits réservés

Théâtre des Mathurins – Petite salle : 36, rue des Mathurins 75009 Paris
Jusqu’au 7 septembre : du mardi au samedi à 19 h
Du 9 septembre au 17 décembre : les lundis et mardis à 19 h
01 42 65 90 00 – http://www.theatredesmathurins.com

©Philippe Escalier_DSC_8543AAA def - copie

L’Amour vainqueur

DSC_6655Mélangeant allègrement tous les codes, musical hall, opérette, théâtre, construit aussi bien pour un public jeune que pour les adultes les plus exigeants, L’Amour vainqueur est l’un des moments les plus euphorisants du 73e festival d’Avignon.

« Votre personne appartient à l’État » a dit un jour, pour clore toute discussion, Louis XIV à l’une de ses nièces essayant de refuser un mariage arrangé. C’est là un peu l’histoire de ce conte inspiré des Frères Grimm et magistralement adapté par Olivier Py, retraçant les malheurs d’une princesse enfermée dans un tour pour avoir refusé le mari qui lui était destiné. Comble du malheur, un général ambitieux met le pays à feu et à sang pour s’emparer du pouvoir, laissant croire au Prince héritier qu’il a failli sur le champ de bataille, qu’il est indigne de monter sur le trône et d’épouser la princesse de son cœur qui l’attend, cloitrée entre quatre murs. La conjuration menée par ce violent usurpateur en herbe va-t-elle réussir ? Le titre de l’œuvre répond à la question et laisse peu de place au suspens : c’est bien une fin heureuse qui va venir combler les spectateurs. Comblés, les spectateurs le seront depuis le début jusqu’à la fin, face à ce qui est un véritable petit bijou jonglant adroitement avec tous les styles. L’architecture raffinée du spectacle nous promène adroitement sur la crête de la farce, en nous donnant juste ce qu’il faut pour que la mécanique fonctionne parfaitement : moins serait frustrant et plus serait périlleux. Les alexandrins drôles et poétiques accompagnés par les musiques d’Olivier Py sont délicieux et nous sont servis par quatre artistes non moins parfaits : visiblement unis par une belle complicité, ils chantent, dansent et, en prime, jouent d’un instrument. Clémentine Bourgoin, violoncelliste à ses heures, nous émerveille en princesse toute en finesse, Pierre Lebon, prince passionné, tantôt bouillonnant, tantôt abattu, toujours très convainquant, tient la partition du piano avec Antoni Sykopoulos, qui assume le rôle du méchant avec le panache et l’excès qui conviennent. Flannan Obé, tout en subtilité, souvent espiègle, aussi bon acteur que chanteur, vient aussi titiller les percussions. Tous forment un quatuor devant lequel on s’extasie, heureux de la symbiose parfaite qui se réalise sous nos yeux. Venus nous donner un peu plus d’une heure de bonheur et de fraicheur, toute l’équipe de L’Amour vainqueur se doit d’être chaudement remerciée !

Texte et photos : Philippe Escalier

Donné au Gymnase du lycée Mistral 20, Boulevard Raspail, dans le cadre du 73e festival d’Avignon
1 h 10
Représentations futures :
Théâtre Saint-Louis, Pau
les 12 et 13 novembre 2020
Le Centquatre-Paris, en coréalisation avec le Théâtre de la Ville
du 3 au 8 mars 2020
Théâtre national de Nice 
les 19 et 20 mars 2020
Théâtre d’Angoulême Scène nationale 
du 1er au 3 avril 2020
Opéra de Limoges
 du 7 au 9 avril 2020
Théâtre Georges-Leygues, Villeneuve-sur-Lot, 
le 16 avril 2020

L’Amour vainqueur de Olivier Py est publié aux éditions Actes Sud-Papiers

DSC_6680

 

Roi du silence

Roi du silence 5 (Emmanuel Besnault)La découverte de ce texte, magistralement joué au Théâtre des Barriques par son auteur, Geoffrey Rouge-Carrassat, est un formidable choc ! Du théâtre à l’état pur !

L’heure est grave. Avant de disperser les cendres de sa mère, un jeune homme s’adresse à elle, pour dire enfin sa vérité. Qui il est et qui il aime. En parlant crument et sans fard ! Dans ce récit, on chercherait désespérément des fioritures ou des temps morts. Chaque mot est utile et s’avère une pierre indispensable à la construction sans faille de cette histoire, de ce cri sorti du cœur, plein de force et de passion. De la passion pour faire un coming-out, jusque là évité, pour dire sa radicale différence mais aussi clamer sa furieuse attirance pour le garçon habitant l’étage au dessus, mais qui, lui, semble hésiter à franchir le pas. De tels sujets ont déjà été abordés, abondamment même. Mais de cette façon là, c’est tout à fait unique. Jamais l’on a dit avec autant de force et de clarté le sens et le pourquoi du silence dont en entoure trop souvent nos proches pour leur taire ce qui nous concerne intimement. La beauté et le sens du texte sont intiment liés, l’on sent à ce degré d’authenticité que l’homme, l’écrivain et le comédien ne font qu’un, qu’il s’agit de porter témoignage, de sortir de l’ambiguïté, sans que cela soit à son détriment. De se comprendre et de s’assumer. Et s’il s’agit de jouer, ce n’est ni avec l’essentiel, ni avec les sentiments ! Et pourtant, jouer est un verbe que Geoffrey Rouge-Carrassat, issu du Conservatoire, sait admirablement conjuguer, lui qui passe en une seconde de la figure de l’ange à celle de l’être tourmenté. Son interprétation, aussi puissante et juste que son écriture, est envoutante, passe par toutes les couleurs de la sensibilité, nous donne à comprendre et à ressentir mille choses.

Roi du silence 12 (Emmanuel Besnault)
La maturité de Geoffrey Rouge-Carrassat, tant comme auteur que comme comédien et comme metteur en scène est proprement confondante. Il peut, en toute légitimité, être couvert d’éloges. Mais il n’en sera pas de plus flatteurs que de lui écrire que si nous aimons le théâtre c’est avant tout pour voir des spectacles et des prestations telles que celles qu’il nous offre avec Roi du silence. C’est pourquoi il faut aller le découvrir pour partager ce flot d’émotions et garder longtemps en mémoire la qualité de son remarquable travail, brillant et sans concession.

Texte  : Philippe Escalier – Photos © Emmanuel Besnault

Théâtre des Barriques : 8, rue Ledru Rollin 84000 Avignon
À 14 h 25 – 04 13 66 36 52 – http://www.theatredesbarriques.com

Charte graphique.Tract A6.ROI

 

Le voyage dans le passé

DSC_7535Deux jeunes comédiens ont choisi d’adapter une nouvelle peu connue de Stefan Zweig. « Le Voyage dans le passé » qu’Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri nous proposent au Théâtre de L’Observance à Avignon, est une belle ode à l’amour, sensible et romantique.

Parue en 1929, le récit de Stefan Zweig n’est traduit en français qu’en 2008. L’histoire, bâtie sur les thèmes de prédilection de l’écrivain autrichien, raconte la passion impossible entre un garçon ambitieux et la femme de l’industriel qui l’a pris sous son aile. Toujours prêts à passer du temps ensemble, il leur est difficile de résister à une attirance quasi magnétique, sans pour autant franchir le pas, s’il, est libre, elle ne l’est pas. Ayant accepté un poste à responsabilité au Mexique, le jeune homme, avant son départ déclare sa passion qui s’avère partagée et demande que lui soit faite la promesse de lui céder enfin, à son retour, prévu deux années plus tard, à quoi elle répond favorablement. Chaque jour sera compté, accompagné d’une correspondance épistolaire soutenue, mais la Première Guerre Mondiale retardera ce rapprochement tant attendu et ce n’est que neuf ans plus tard que les amants, se retrouveront. Le temps passé a distendu les liens et interdit, malgré la tendresse toujours présente, la concrétisation de cette flamme.
Zweig, bien convaincu que beauté et simplicité formaient un couple parfait, était maître dans l’art de décrire les sentiments, quels qu’ils soient, avec une précision touchante, allant à l’essentiel et parlant au cœur, sans cacher une prédilection pour les amours interdites. « Le Voyage dans le passé » ne déroge pas à la règle. Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri (qui est aussi danseur) sont l’incarnation même des deux héros. Formés à l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier, ils sont à l’origine du projet. Grâce à l’adaptation de Jean-Benoît Patricot et à une mise en scène sobre et efficace signée Pierre Barayre, ils portent ce texte haut avec la vérité et la force qui conviennent. Leur jeu, à l’image du décor, est aussi dénué de futilité que le texte qu’ils incarnent. Avec une énergie toujours maîtrisée, capable de nous transmettre le mystère troublant de l’œuvre, Anysia Deprele et Tristan Impellizzeri se révèlent les parfaits instrumentistes de cette symphonie amoureuse inachevée, si agréable à écouter et à voir.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de l’Observance : 10, rue de L’Observance 84000 Avignon
Tous les jours à 17 h – 04 88 07 04 52

DSC_7538DSC_7539

Le secret de Sherlock Holmes

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 photo 1+ by Arthur SilbeLe festival d’Avignon fourmille de possibilités. Finir une journée de spectacles par une comédie enlevée, désopilante et bien écrite est un plaisir qui ne se refuse pas. « Le Secret de Sherlock Holmes » au Théâtre Notre-Dame à 22 h 15 est donc un passage obligé qui en ravira plus d’un !

Mis à part Hercule Poirot, personne ne peut rivaliser avec Sherlock Holmes, son intelligence fulgurante et ses impressionnantes capacités de déduction. Christophe Guillon, en collaboration avec Christian Chevalier a décidé de s’emparer de l’excentrique et célébrissime occupant du 221B, Baker Street pour bâtir une comédie redoutablement efficace, construite de façon exemplaire, avec un humour aussi fin qu’efficace. Les répliques fusent, le public s’amuse beaucoup, heureux de découvrir un spectacle déjanté d’un très bon niveau, les habituelles facilités trop souvent usitées pour tâcher de faire rire nous sont, ici, heureusement épargnées.
L’intrigue est simple, elle met en opposition le fameux limier avec un assassin redoutable qui se sert d’une jeune et séduisante personne afin de parvenir à ses fins. Pour faire bonne mesure, le rebondissement final, assez classique, nous éclairera sur un aspect de la personnalité de ce cher Sherlock. Si les trouvailles ne manquent pas, l’un des ressorts comiques repose sur l’inénarrable fonctionnaire de Scotland Yard, l’inspecteur Lestrade (un grand numéro signé Emmanuel Guillon), lent, naïf et stupide, dont l’ego est inversement proportionnel à ses capacités. L’auteur pour sa part, s’est réservé le mauvais rôle (celui du méchant) et pour le mettre hors d’état de nuire, Xavier Bazin prête son talent et son flegme au détective, accompagné par celui qui va devenir l’ami fidèle, le docteur Watson (excellent Hervé Dandrieux) partagé entre l’admiration pour son colocataire et ses faiblesses pour les femmes, faiblesse que l’on comprend aisément quand on sait que c’est Laura Marin qui prête son savoir-faire (et son charme) à l’énigmatique et unique personnage féminin.
Avec un texte plein d’originalité, un humour dévastateur et une troupe à l’énergie remarquable, le triptyque du succès est réuni. Pour notre part, nous attendrons avec une certaine impatience, le plaisir de revoir sur scène cette belle troupe à laquelle nous devons d’avoir passé, nous n’en ferons pas mystère, un très bon moment !

Philippe Escalier – Photo © Arthur Silbe

Théâtre Notre-Dame : 13 à 17, rue du Collège d’Annecy 84000 Avignon
Jusqu’au 28 juillet 2019 à 22 h 15 – 04 90 85 06 48

SHERLOCK HOLMES Avignon 2019 affiche

Madame est morte !

DSC_5635Michel Heim est passé maître dans l’art de raconter l’Histoire à sa façon, en alexandrins et avec une bonne dose d’humour. Madame est morte !, qui se joue aux Corps Saints durant le festival d’Avignon, ne déroge pas à la règle et nous laisse entendre un texte aussi bien écrit que désopilant.

Cette pièce nous raconte deux événements célèbres : la mort subite de la belle-sœur de Louis XIV et le mariage de sa cousine, la Grande Mademoiselle. Cette dernière, peu gâtée par la nature mais extrêmement riche, ayant toujours refusé les partis qui s’offraient d’épouser sa belle fortune, se retrouve, la quarantaine venue, irrémédiablement vieille fille, jusqu’au jour où elle tombe raide amoureuse d’un nobliau fringant et séducteur, connu pour ses conquêtes et sa fougue, le duc de Lauzun, qu’elle se met en tête d’épouser. Alors que le Roi la verrait bien devenir la nouvelle femme de son frère, grand homosexuel devant l’éternel, la Grande Mademoiselle, par contre, se plait à rêver à quelques plaisirs physiques jusque là inconnus et trépigne, intrigue, menace pour s’unir à son affriolant petit duc dont elle raffole.

DSC_5702Dans Madame est morte ! Michel Heim reste fidèle à l’Histoire la plus classique qu’il n’hésite pourtant pas à violer au passage afin de lui faire, pour reprendre la formule d’Alexandre Dumas, de beaux enfants. Il en découle que ce moment de théâtre passionnera autant ceux qui aiment Stéphane Bern que les aficionados des chansonniers. Les dialogues qu’échangent nos trois personnages, sont croustillants. Grand connaisseur de la chanson française, l’auteur n’hésite jamais à émailler son propos de phrases empruntées à la variété française la plus connue, ni à manier les anachronismes, effet comique garanti ! Le sérieux côtoie donc les moments les plus cocasses, sans compter les innombrables allusions sexuelles qui pimentent le texte, toujours avec beaucoup de finesse, Michel Heim pouvant légitimement revendiquer le titre de Prince sans rire tant son humour sait rester percutant et délicat.
C’est ce texte célébrant la différence dont on se doit de souligner la vivacité et l’originalité que trois comédiens s’appliquent à nous faire déguster. Chantal Giraudin endosse avec facilité les costumes de metteur en scène et de Grande Mademoiselle. Rudolphe Pignon donne à Philippe d’Orléans tout son talent et son côté espiègle et gai tandis que Thierry Lemoine a le redoutable défi de donner vie au Roi Soleil. L’on notera une belle scène de rires et de moqueries entre les deux frères au détriment de la « pauvre » Mademoiselle, à la grande joie du public qui savoure, pour sa part, l’intégralité de cette pièce, d’une grande fraicheur.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre des Corps Saints : 76, place des Corps Saints 84000 Avignon
Salle 2 à 11 h 40 – Durée 1 h 15 – Relâche le 21 juillet 2019

DSC_5695

Toi, tu te tais

Toi, tu te tais, le spectacle avignonnais d’un Narcisse tourné vers les autres

DSC_6353

Avec Toi, tu te tais, Narcisse nous dit sa conviction que la poésie est l’instrument idéal pour dénoncer les dérives du monde moderne et vanter les mérites d’un humain, fait de chair et de sens, à travers un spectacle fort et innovant.

Si l’on vous dit que Toi, tu te tais dénonce les excès dus à l’ère moderne et en particulier à l’informatique, n’allez surtout pas croire que vous allez revenir, l’espace d’une représentation, au temps des calèches et de la bougie. C’est tout l’inverse puisque ce moment de poésie est construit avec les technologies les plus avancés, utilisées pour construire un mur fait de multiples écrans vidéos (neuf au total) avec lesquels Narcisse joue tel un magicien, nous embarquant dans un grand voyage textuel et visuel, magnifique moment d’éveil des consciences
Tout commence avec un coup de dé. Non celui qui jamais n’abolira le hasard, comme le disait si bien Mallarmé, mais l’outil de la couturière, à qui l’on impose son côté soumise et sage de femme au foyer. Versifiant, jouant beaucoup sur les allitérations, s’appuyant sur l’image, Narcisse dénonce la pudibonderie, la censure, la vie par le seul truchement des téléphones, le charabia indigeste des spécialistes en marketing ou encore, l’impact nocif de la télévision. Thèmes classiques me direz-vous ? Le traitement, lui, est résolument innovant et ce spectacle d’une infini précision, millimétré, promène le spectateur dans les champs immenses et fertiles des possibles, du rêve et de la liberté. Appelant à la rescousse quelques-uns de grands noms qui ont su défendre cette dernière par des actes, des textes ou des chansons, favorisant toujours l’indépendance, et l’autonomie de l’individu par rapport aux phénomènes de masse. Ceux-là même qui croient que la vie doit être vécue sans barrière et non uniquement par le seul truchement de réseaux sociaux disant vouloir l’agrégation mais vendent avant tout consommation, ségrégation et l’isolation.

DSC_6220
Avec beaucoup de calme, un joli sens de la formule, accompagné par Gaétan Lab, guitariste talentueux n’hésitant pas à se déchaîner par moment, Narcisse décline son programme tournée vers la tolérance et le libre arbitre. Percutant, sensible, nous offrant un final en forme de magnifique pirouette, ce sera bien le dernier à qui nous aurons envie de dire : Toi, tu te tais !

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de la Luna : 1, rue Séverine 84000 Avignon
Lundi à 13 h – 04 90 86 96 28

DSC_6406

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑