Edith Piaf : « Je me fous du passé »

Autour de la figure mythique de La Môme, Victor Guéroult a écrit une œuvre théâtrale où réalité et fiction se mêlent dans un grand tourbillon musical. Ce beau spectacle en forme d’hommage est actuellement à l’affiche du Studio Hébertot.

En 1937, Thérèse, une jeune chanteuse profite de sa ressemblance physique et vocale avec Piaf pour se produire dans un petit cabaret où elle se fait passer pour l’artiste, renflouant au passage les caisses d’un patron peu scrupuleux. Juste après la guerre, Monsieur Louis, l’impresario d’Edith Piaf, découvre l’existence de cette supercherie et demande à rencontrer l’imitatrice douée qui craint alors d’être traduite devant les tribunaux. Elle est extrêmement surprise quand elle découvre que le manager de la star a d’autres idées en tête qui pourraient changer sa vie.

La réussite de ce spectacle tient d’abord à un récit dont la structure aboutie et inventive promène avec agilité le spectateur sur les chemins suivis par les deux héroïnes, l’une célèbre et adulée, l’autre sortie tout droit de l’imagination de l’auteur. Elle est aussi due à une distribution qui s’est visiblement appropriée l’œuvre en donnant le meilleur d’elle-même. Bonnes comédiennes, Béatrice Bonnaudeau (Piaf) et Léa Tavarès (Thérèse) régalent nos oreilles de leurs magnifiques voix. Lionel Losada joue le patron du cabaret tout en assurant la direction musicale et la partition pianistique. Gérald Cesbron interprète Monsieur Louis tandis que Franck Jazédé assume deux rôles, tour à tour féminin et masculin. Enfin, Nicolas Soulié revêt les habits du jeune militaire amant de Thérèse. Tous sont dirigés par Loïc Fieffé qui a su rendre vivants les multiples tableaux d’un spectacle au rythme énergique (quasi cinématographique), permettant d’entendre quelques-uns des grands tubes ayant émaillé la carrière de la chanteuse, entre 1936 et 1960. L’ensemble explique aisément que le public goute avec gourmandise les recettes minutieusement concoctées par Victor Guéroult, joliment servies par une troupe aux multiples talents. En leur compagnie, au Studio Hébertot, Piaf peut continuer à nous enchanter !

Texte et photos : Philippe Escalier

Studio Hébertot :78, bis boulevard des Batignoles 75017 Paris
Du jeudi au samedi à 21 h et dimanche à 14 h 30
http://www.studiiohebertot.com – 01 42 93 13 04

The Normal Heart

Pièce écrite en 1984 sur le thème de l’apparition du Sida, « The Normal Heart » est le témoignage poignant du combat titanesque mené par Larry Kramer contre la maladie. Celui qui fut l’un des tout premiers à comprendre l’ampleur du désastre avant de fonder ACT UP, opposa son énergie, ses convictions et ses colères salvatrices à l’indifférence et au silence gêné qui furent les premières réponses à la pandémie. Vingt-sept ans après, « The Normal Heart » est enfin créé au Théâtre du Rond-Point dans une adaptation et une mise en scène bouleversante de Virginie de Clausade.

Été 1981, apparaissent aux Etats-Unis les premiers morts liés à une maladie inconnue, frappant les homosexuels. Ce que l’on qualifie alors de cancer frappe quelques dizaines de personnes. Le peu de malades concernés et le fait qu’ils soient tous gays expliquent le total désintérêt des pouvoirs publics qui se réveilleront, des années et des millions de morts plus tard. Une femme médecin, le docteur Brookner soupçonne une maladie sexuellement transmissible s’attaquant au système immunitaire. Sûre de ses intuitions, elle alerte la communauté gay et préconise l’abstinence. Son conseil provoque alors l’hilarité.

Dans « The Normal Heart », Larry Kramer se met en scène sous les traits du personnage de Ned Weeks. La lecture d’un article d’Emma Brookner le décide à partager son combat, se trouvant en butte à ses amis qui ne peuvent ni comprendre la maladie ni, dans ces années de libération sexuelle débridée, accepter les préconisations de chasteté. C’est un combat gigantesque qui s’engage alors, à la fois pour sensibiliser une communauté aveugle et convaincre des pouvoirs publics à la limite de l’homophobie. Ned Weeks n’acceptant aucun compromis, rue en permanence dans les brancards, pensant que seule la révolte et le scandale pourront faire avancer la prise de conscience nécessaire pour affronter une pandémie dévastatrice.

La pièce de Larry Kramer porte témoignage de ce combat. Elle ne cache rien de ses espérances, des ses échecs aussi (on lui préfère, au sein de l’association qu’il a créé, un Président plus consensuel et timoré), ni de son histoire d’amour avec un jeune journaliste du New York Times qui partage son combat et qui finira emporté par ce qui va devenir le Sida. Construite avec une grande rigueur (que la mise en scène de Virginie de Clausade met bien en valeur), autour d’un réseau de jeunes gens qui participent à la première association créée par Kramer, avant qu’il n’en parte pour lancer ACT UP, l’œuvre décrit aussi parfaitement l’immobilité et l’hypocrisie de la mairie de New-York dont le premier magistrat, probablement homosexuel honteux, refuse le moindre effort pour venir en aide aux malades. La presse, à de très rares exceptions près, n’est guère plus courageuse et refuse d’aborder de front un sujet jugé bien trop sulfureux.
À travers ses sept personnages, Larry Kramer nous apporte une vision éminemment humaine du drame qui est en train de se nouer. Et démontre la somme de courage qu’il fallait avoir pour rejoindre ce combat, d’abord difficile à comprendre et qui signifiait ensuite que l’on faisait un coming-out aux conséquences souvent douloureuses et que certains n’acceptaient pas. Tout cela au milieu des morts qui n’en finissent pas de tomber.

La pièce sera jouée pour la première fois en 1985. Elle fera aussi l’objet d’une adaptation au cinéma signée Ryan Murphy qui aligne une distribution prestigieuse et remportera de nombreuses récompenses. On n’avait pourtant quasiment jamais pu la voir en France. Virginie de Clausade a voulu s’en emparer, soutenu par sept acteurs remarquables. Le rôle principal est tenu par Dimitri Storoge, qui, sans excès mais avec une force intérieure évidente, donne vie à son personnage combatif et rageur. Face à lui, Jules Pelissier que l’on est aussi heureux de voir au théâtre, touchant de fragilité, incarne son amant, avec une profonde justesse. La doctoresse Emma Brookner est jouée avec détermination par Déborah Grall. Andy Gillet incarne parfaitement Bruce Niles qui va prendre la présidence de l’association qu’en cadre sup soucieux de son statut, il dirige sans prendre de risques. Brice Michelini revêt avec panache les habits d’un militant, membre du bureau de l’association, partagé entre la rage de Ned et la grande prudence de Bruce. Mickaël Abitboul est parfait en avocat, attaché à son frère Ned sans parvenir toutefois le comprendre. Enfin Joss Berlioux, convaincant, apparait dans plusieurs rôles dont celui, assez ingrat d’élu local peu compréhensif. Tous, avec une force et une sobriété remarquables, nous communiquent la charge émotionnelle de cette pièce dont nous sortons totalement ébranlés en se disant qu’avec un témoignage historique aussi poignant, le théâtre remplit la noble mission qui est la sienne.

Cette pièce remarquable est, vous l’avez compris, un moment exceptionnel. Il appelle votre visite. Il demeure encore, de ci, de là, sur ce sujet, des traces de frilosité, d’indifférence ou de rejet. C’est donc bien au public qu’il revient d’encourager et de plébisciter ce superbe projet qui voit enfin le jour entre les murs du Rond-Point et qui, au delà de nos applaudissements, mérite toute notre reconnaissance.

Philippe Escalier

Théâtre du Rond-Point : 2bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris

Jusqu’au 3 octobre 2021 – 01 44 95 98 00

Sodome ma douce

En guise de spectacle de fin d’année, des élèves en fin de cycle du Cours Florent ont proposé un travail choral sur « Sodome ma douce », une pièce de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Juliette Rabuteau et Morgane Mercier. Ce magnifique texte d’une actualité brulante, (la cité est détruite par une épidémie, transmissible sexuellement par les femmes), condamne les violences et le fanatisme. Il a été joué hier par une troupe aux talents prometteurs. Souhaitons que ce spectacle puisse être repris sur une scène, à Paris ou ailleurs.

La représentation a eu lieu dans les locaux du Cours Florent, 44, rue Archereau 75019 Paris le 10 septembre 2021.

Avec :

Eva Flecho
Louis Roussel Mandelli 
Claire Camhy
Soleo Hugon 
Clément Boecher 
Geoffrey Parkinson 
Louise Picou
Quentin Lamour
Rachel Karé
Simon Barat 
Theo Apetogbor

Photos © Philippe Escalier

La Promesse de l’aube

Parue en 1960, « La Promesse de l’aube » qui relate la jeunesse de Romain Gary à travers sa relation à sa mère, a connu plusieurs adaptations, dont une, récemment au cinéma. Dans un exercice de haute voltige, Franck Desmedt, mis en scène par Stéphane Laporte et Dominique Scheer au Lucernaire, se met au service de ce texte magnifique qu’il a adapté et qu’il nous fait revivre de la plus belle des façons.

Romain Gary, l’une des plus belles plumes du siècle dernier, nous raconte l’histoire d’un amour maternel inconditionnel et immodéré. Dans cette famille, tout étant exagéré, « La Promesse de l’aube » fourmille de détails surprenants et désopilants propres à lui faire rencontrer le succès qui a caractérisé cet ouvrage tiré à plus d’un million d’exemplaires. Né dans l’empire russe en 1914, le jeune Romain émigre d’abord en Pologne où sa mère crée une maison de couture avant de rejoindre la France. Pendant que son fiston commence à écrire et cherche à être publié dans la presse, elle vend des articles de luxe puis se voit confier la gestion d’un petit hôtel niçois. Dans ce mouvement perpétuel, une chose ne change pas : partout et à tous, la mère crie que son fils est un génie qui deviendra un jour célèbre et probablement Président de la République. Difficile de mettre la barre plus haut : la seconde guerre débutant, Gary rejoint sans tarder la France libre et fera la carrière militaire, puis diplomatique et littéraire que l’on sait, laissant toutefois l’Élysée au Général de Gaulle !
Dans ce roman, qui est un roman d’amour, Romain Gary avec des sarcasmes et une bonne dose d’humour ne peut s’empêcher d’exprimer l’agacement que cet attachement excessif a toujours provoqué chez lui. Sans qu’il soit possible de nous tromper sur son affection pour cette mère qui lui cache son diabète et même sa mort qu’il ne découvre qu’au retour de la guerre. Pour qu’il n’apprenne pas trop tôt, ni trop loin de Nice la terrible nouvelle, sa mère lui faisait envoyer au compte gouttes des lettres écrites plusieurs mois avant son décès. Un amour dévastateur qui amènera l’écrivain à relativiser tous les autres : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine ».

Franck Desmedt, amoureux des défis, qui incarnait magnifiquement une foule de personnages dans « Tempête en juin » d’Irène Némirovsky et qui joue Dieu dans « Le Visiteur » d’Éric-Emmanuel Schmitt, était fait pour dire ce texte et l’incarner. Tout en finesse et en douceur, l’acteur n’a pas son pareil pour envouter le public, et ce, dés les premiers mots. Chez ce magicien aux gestes précis, murmurant comme le ferait tout détenteur de secrets d’importance, l’élocution, toujours parfaite, ressemble à une caresse. Avec la complicité de ses deux metteurs en scène, Stéphane Laporte et Dominique Scheer qui illustrent avec une économie de moyens propre à chasser toutes interférences et à souligner sans jamais surligner ce texte à la richesse infini et à l’humour si délicat, Franck Desmedt entraine le spectateur dans ce qui ressemble à une communion. Quand la littérature et le jeu d’acteur atteignent de tels sommets, la sobriété se doit, comme ici, d’être la règle. Elle seule permet un si beau partage.
Après les longs applaudissements qui saluent cette émouvante prestation, impossible de ne pas s’interroger : autobiographie vraiment ? Pour qui connait la vie de Romain Gary, son goût pour le mystère et la distance qu’il aimait à entretenir avec la vérité, lui, le seul écrivain français à avoir obtenu deux Prix Goncourt, la seconde fois sous le nom d’Emile Ajar et sur la base d’une géniale mystification ayant longtemps tenu le monde littéraire en haleine, la question n’est pas illégitime. La délicieuse scène au Club de tennis où la mère de Gary se jette aux pieds du vieux roi de Suède présent, le suppliant de permettre à son fils (qui n’a jamais tenu une raquette) d’exercer ses talents dans ce lieu huppé, est aussi drôle que probablement inventé. Mais qu’importe, puisque cet acte symbolise si bien ce qu’une mère exaltée comme la sienne aurait pu faire ! Car agissant comme un écrivain de génie, Romain Gary a autant vécu que magnifié une existence qui ne fut pas dénuée d’aventures et de gloire pour autant. Quand un style pur, imagé, sensible et drôle, construit une telle œuvre, tout travail de détective attaché au détail serait inutile et mesquin. Ici, seule compte la vérité de l’écrivain, celle qui permet que le romanesque et le vécu ne fasse qu’un. Celle qui nous projette dans un monde magique, aux confins du réel et de l’imaginaire.

Philippe Escalier

Photos : © Laurencine Lot

Lucernaire : 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 17 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

La Course des géants

En mixant un épisode célèbre de la conquête spatiale avec l’aventure personnelle d’un jeune surdoué malmené par la vie, Mélody Mourey nous offre un moment de théâtre palpitant porté par une belle troupe au Théâtre des Béliers Parisiens.

Après « Les Crapauds fous » avec lesquels elle avait démontré l’étendue de ses talents d’auteur, Mélody Mouret renoue avec le succès et fait brillamment la démonstration qu’elle détient les secrets de fabrication d’une pièce où une l’écriture élégante et pleine de vie permet d’offrir au spectateur d’intenses bonheurs partagés.

Nous sommes à Chicago dans les années 60. Grand immature sans autre famille qu’une mère à problèmes, Jack Mancini travaille dans la pizzeria de son oncle qui l’aime assez pour lui servir de père et oublier ses nombreuses turpitudes : le jeune homme adore les chiffres, mais il est surtout passé maître dans l’art d’additionner les problèmes, façon pour lui d’oublier une jeunesse injustement confisquée. Passionné depuis toujours par l’aviation, rêvant de devenir astronaute, ce surdoué dispose pourtant des moyens pour s’accomplir. La rencontre avec un professeur de psychologie qui découvre ses talents et le prend sous son aile, va lui permettre de lutter contre ses démons et lui ouvrir d’autres horizons ainsi que les portes de la NASA.

Faire des aller-retour entre l’universel et le particulier, la grande histoire et l’aventure personnelle, le réalisme et la fiction, l’héroïsme et le romantisme, Mélody Mourey fait cela à la perfection. Elle parvient également à camper chacun de ses personnages avec une vérité touchante et sa mise en scène précise, spectaculaire et très visuelle permet de donner à la pièce une dimension quasi cinématographique. Si l’on ajoute le talent des comédiens d’une parfaite crédibilité et tout en subtilité, Éric Chantelauze, Jordi Le Bolloc’h, Nicolas Lumbreras, Anne-Sophie Picard, Valentine Revel-Mouroz, et Alexandre Texier, l’on comprend aisément que les spectateurs se laissent volontiers embarquer dans cette histoire haletante comme un thriller et émouvante comme un film d’amour que l’on ne quitte qu’à regret !

Philippe Escalier

Photos © Alejandro Guerrero

Théâtre des Béliers Parisiens : 14 bis rue Sainte-Isaure 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et le dimanche à 15 h
01 42 62 35 00 – http://www.theatredesbeliersparisiens.com

Vous pouvez aussi réserver vos places sur le site de http://www.tatouvu.com

EXIT à la Huchette

Conteurs de talent, Stéphane Laporte et Gaétan Borg nous présentent leur nouvel opus, Exit, une histoire originale, somptueusement mise en musique par Didier Bailly et interprétée avec virtuosité par Marina Pangos, Simon Heulle et Harold Savary au Théâtre de la Huchette.

Il fallait bien deux magiciens de l’écriture pour réussir un spectacle pétillant et léger comme un champagne millésimé en jouant autour des thèmes du libre arbitre, du Brexit, d’Aliénor d’Aquitaine et des relations tumultueuses entretenues par la France et le Royaume-Uni. Cet exploit, réalisé par Stéphane Laporte et Gaétan Borg passés maître dans l’art de nous divertir en finesse, est construit autour la théorie du choix, du libre arbitre et une subtile mise en parallèle entre des relations amoureuses contrariées et des événements historiques plus ou moins récents, prétexte à toutes les facéties. Cette comédie musicale s’avère être aussi un hymne à la liberté de la femme, célébré avec un humour omniprésent et des références innombrables ponctuées de quelques irrésistibles coups de griffes bien sentis : l’esprit et les traditions des deux pays rivaux que presque tout oppose, sont gentiment brocardés. Tous les ingrédients sont réunis pour que le spectateur jubile et se laisse captiver d’autant que la partition musicale de Didier Bailly, aussi entrainante que séduisante, est mise en valeur par les trois voix magnifiques de Mariana Pangos, Simon Heulle et Harold Savary.


Suite et fin de l’article ici :

http://www.tatouvu.com/w/wwa_FicheArti/public/7540/article-exit-a-la-huchette.html?fbclid=IwAR0UNJgXR63fPGKGCiraT7mrshyZtzsPy_f9bcnQ9wSHeMJM1WxjUt2loBA

Philippe Escalier

Photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Du mercredi au vendredi à 21 h 10 – samedi et dimanche à 15 h
http://www.theatre-huchette.com – 01 43 26 38 99

photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.
photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.

Don Juan

Le Théâtre National de Chaillot ne pouvait pas mieux choisir pour sa réouverture que le Don Juan de Johan Inger, son nouveau ballet, magnifique et flamboyant porté par l’admirable Fondazione Nazionale della Danza – Aterballetto, d’Émilie-Romagne avec laquelle il collabore depuis 2013.

Toutes les fées se sont visiblement penchées sur le berceau de Don Juan, imaginé par le chorégraphe suédois Johan Inger, adepte de la réécriture des grands mythes fondateurs de notre culture. Après une femme fatale, Carmen, le voilà qui s’empare du plus célèbre des séducteurs, celui là même qui a enchainé mille et une conquêtes, sur les planches, au théâtre ou à l’opéra. Le serial lover impénitent qu’il a recréé est forcément bien différent, mais il rejoint les plus belles créations qu’il nous soit donné d’admirer, et cela grâce à la richesse de la pensée, du mouvement et au dynamisme d’une musique sur laquelle évolue une troupe remarquable. Foisonnante, l’œuvre offre au spectateur ébloui un véritable récit quasi onirique à la force narrative et à la dimension théâtrale peu communes.

Le Don Juan de Johan Inger est, à tous égards, exceptionnel. De part sa complexité, le personnage imaginé par Tirso de Molina, magnifié par Molière, est l’objet de toutes les interprétations. Sa quête ininterrompue et cynique a pu être assimilée à une homosexualité enfouie sous un machisme triomphant. Le chorégraphe n’a pas dû totalement oublier cette thèse, lui qui donne un rôle prépondérant à un personnage féminin tout à fait à part, la propre mère de Don Juan, qui va jusqu’à se substituer à la figure finale du Commandeur. Elle pourrait bien n’avoir été que le seul et unique amour du héros maudit et ce n’est pas la relation que ce dernier entretient avec son valet qui pousserait à penser le contraire. Ne connaissant pas la redoutable précision de l’écrit, le langage chorégraphique permet toutes les ambiguïtés, (surtout lorsqu’il est manié de façon aussi subtile par Johan Inger), laissant au spectateur seul la responsabilité et le plaisir de rendre son jugement, en dernier ressort.

La réussite de Don Juan doit beaucoup à la musique de Marc Álvarez et l’on comprend parfaitement durant le spectacle à quel point le chorégraphe, le dramaturge Gregor Acuna-Pohl et le musicien ont dû travailler de concert, tant le trio est à l’unisson. Rarement dans un ballet, musique et danse ont autant fait corps. Les sonorités de Marc Álvarez sont un mélange très rythmé d’électro et de mélodies plus traditionnelles, avec un clin d’œil final à Mozart. C’est donc une partition assez homogène (parfois un peu trop, l’on se prend à souhaiter, à certains moments, un peu plus de variation, ce sera notre seul bémol) qui accompagne ces mouvements de groupe, à la gestuelle variée, souple et imagée, sans conteste la plus grande réussite du ballet. Grâce à la scénographie très étudiée, signée Curt Allen Wilmer, si poétique notamment dans les instants intimistes, cette symphonie de mouvements généreux, balancés et expressifs sont un régal pour l’œil. Admiratifs, l’on ne manquera pas de songer aux grands aînés du chorégraphe que sont Jiri Kilian et Mats Ek. Les seize danseurs d’Aterballetto, énergiques et tellement expressifs, subliment, avec une déconcertante facilité, toutes les richesses d’une chorégraphie capable de multiplier les tableaux sous les formes les plus variés avec, notamment, un final étonnant, digne d’une scène de cinema. Installée à Reggio Emilia, ayant accédé rapidement au statut de meilleure compagnie de danse contemporaine italienne, Aterballetto a pu aborder les plus grands noms du répertoire grâce à la qualité de ses danseurs venus d’Italie et des quatre coins de l’Europe. Une fois encore, avec une homogénéité parfaite, ils se présentent en serviteurs incomparables d’une œuvre majeure, à classer dans les très grands moments de la danse contemporaine.

Philippe Escalier


Avec les 16 danseurs Fondazione Nazionale della Danza – Aterballetto : Saul Daniele Ardillo, Adrien Delépine, Martina Forioso, Estelle Bovay, Clément Haenen, Arianna Kob, Philippe Kratz, Ivana Mastroviti, Pighini Giulio, Sandra Salietti Aguilera, Minouche van de Ven, Thomas van de Ven, Roberto Tedesco, Hélias Tur-Dorvault, Serena Vinzio
Durée 1 h 30
Du 14 au 17 octobre 2020


Chaillot – Théâtre National de la Danse
1, place du Trocadero 75116 Paris
Réservations : 01 53 65 30 00 : du lundi au vendredi de 11h à 18h et le samedi de 14h30 à 18h. Fermeture les jours fériés http://www.theatre-chaillot.fr


Le Petit Coiffeur

La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre, à l’affiche du théâtre Rive-Gauche, nous plonge à Chartres, dans les heures les moins glorieuses de la Libération. « Le Petit coiffeur » aborde le thème des femmes tondues pour avoir aimé des Allemands, à travers un texte intense et émouvant, porté par cinq comédiens remarquables.

Été 1944. Dans l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale commence une violente « épuration » rendue inévitable par les tragiques dérives de la collaboration. Mais sa forme très expéditive et mal contrôlée donne lieu à des exécutions sommaires et à de sordides vengeances. C’est dans ce climat survolté que furent brutalisées les femmes qui n’avaient eu que le tort de fauter avec des soldats ennemis, dans ce qui fut qualifié de collaboration horizontale ! La magistrature, disqualifiée par son allégeance à Vichy, était alors largement désorganisée. C’est la rue qui fait la loi, rumeurs et dénonciations haineuses tenant lieu de procès. Les amourettes inappropriées sont mises sur le même pied que les dénonciations de résistants ou de juifs. Jean-Philippe Daguerre, l’auteur de « Adieu Monsieur Haffmann », s’est inspiré de l’épisode de la tondue de Chartres, immortalisée par une photo de Robert Capa ayant fait le tour du monde, pour écrire ce texte aux accents humanistes, dénonçant l’injustice et la cruauté. Sortant des sentiers battus, faisant le constat que si la France avait perdu la guerre en 40, elle avait aussi en partie perdu la victoire en 45, son plaidoyer est particulièrement élaboré et percutant, sans jamais se poser en donneur de leçons. Il se déroule à travers les personnages attachants d’une famille soudée, nous laissant découvrir les déchirements de cette époque, ô combien tourmentée, sans rien cacher de la complexité des destins et des choix douloureux qu’elle génère. Le spectateur, tenu en haleine par une trame dramatique, dynamique et réaliste, va vivre passionnément ces quelques moments, embarqué par le talent d’une formidable troupe portée par la mise en scène tout à la fois pudique et terriblement efficace de l’auteur.

La suite de cet article est accessible gratuitement ici :

http://www.tatouvu.com/w/wwa_FicheArti/public/7419/article-le-petit-coiffeur.html

Philippe Escalier

Théâtre Rive Gauche : 6, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h
01 43 35 32 31 – http://www.theatre-rive-gauche.com

Boule de Suif

Qualifiée de chef-d’œuvre par Gustave Flaubert, cette nouvelle écrite en 1879 fera éclater au grand jour le génie du jeune Guy de Maupassant. « Boule de Suif » nous est proposée au Lucernaire dans une subtile adaptation de Sylvie Blotnikas et d’André Salzet qui l’interprète magistralement.

Nous sommes à Rouen, sous la neige, durant l’hiver 1870. Après Sedan, le Second Empire vient de s’effondrer, les Prussiens vont pouvoir proclamer le leur à Versailles. Pour fuir l’occupant, trouvent place dans une diligence, trois couples (aristocrate, bourgeois et commerçant), deux nonnes, et un citoyen républicain militant. Partis précipitamment, ils vont surmonter leur mépris pour la dernière passagère, Boule de Suif, prostituée de son état, seule à disposer d’un panier à provision, bien rempli de surcroit. Généreuse, elle propose le partage de ses victuailles aux autres passagers que la faim a rendu soudain plus accommodants. Quand ils finissent par trouver refuge dans une auberge occupée par les prussiens, c’est pour comprendre que l’officier ennemi responsable ne les laissera repartir que si la dame aux mœurs légères, qui a attiré son attention, se donne à lui. Devant la résistance de la jeune femme, nos fuyards se liguent pour la convaincre d’accepter l’odieux marché, seule chance pour eux de reprendre leur chemin. Elle finit par céder mais quand tous repartiront, elle sera payée d’une bien cruelle ingratitude.

Avec une plume sarcastique, d’une précision, d’une agilité et par moment, d’une férocité à nulle autre pareilles, Maupassant décrit les différences classes sociales, avec leurs préjugés, leur hypocrisie et leur égoïsme.

Vous pouvez lire l’intégralité de cet article ici :

http://www.tatouvu.com/w/wwa_FicheArti/public/7389/article-boule-de-suif.html

Lucernaire : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 15 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

Photo : © Michel Paret

C-o-n-t-a-c-t ressuscite brillamment le spectacle vivant dans les rues de Paris

DSC_7544Le virus a mis à mal ce besoin de contacts qui nous caractérise. Pire, il a fermé nos théâtres en nous laissant orphelins de ce qui nourrit notre imaginaire et nos émotions. Au moment où nous retrouvons un peu de nos habitudes, quelques artistes ont mis en commun leur talent et leur inventivité pour nous proposer une autre déclinaison du spectacle, foncièrement nouvelle et adaptée aux contraintes sanitaires qui continuent à s’imposer. La réussite est au rendez-vous. C’est en effet une triple prouesse théâtrale, technique et sonore à laquelle les spectateurs vont assister dans des quartiers de la capitale, chaque jour différents.
Si l’idée originale revient à Gabrielle Jourdain, sa réalisation est le fruit de la nouvelle collaboration du duo complice et si talentueux que forment Samuel Sené (qui pilote concept et mise en scène) et Éric Chantelauze (auteur du texte). Petite révolution technologique à mettre au compte de Jean-Philippe Marie de Chastenay, l’on va vous demander, non d’éteindre vos smartphones, mais de les garder allumés. C’est en effet par le biais d’une application que musique et son stéréo, magistralement travaillés par Cyril Barbessol, vont parvenir à vos oreilles. Deux excellents comédiens, Inès Amoura et Jacques Verzier, interprètent, en silence tout en déambulant, deux personnages mystérieux à la source d’un texte riche en émotion, aux accents touchants. Si les quelques premières minutes sont un peu déstabilisantes, tous les sons se mélangeant, ceux de la ville et ceux, en stéréo destinés à vos oreilles, vous rentrerez vite dans cet objet théâtral nouveau et envoutant. Visiblement concentré, le spectateur suit le mouvement, bouge et se place comme il l’entend. Profitant de cette liberté inattendue, il s’approprie cette belle histoire aux différents niveaux de lecture, la fait sienne pour la vivre intensément. Cette concentration n’échappe pas à de nombreux passants, portant sur ce petit groupe mobile des regards interrogatifs et amusés.
Impossible de ne pas être touchés par la force et la créativité de Contact qui permet de se réapproprier le spectacle vivant et le pavé parisien. Plusieurs représentions journalières seront données, en petit comité, et ce, durant tout l’été. Une vraie bouffée d’oxygène à ne surtout pas rater : vous garderez longtemps en mémoire les émotions ressenties au cours de cette expérience d’un style nouveau que vous aurez probablement très envie de renouveler.

Application C-o-n-t-a-c-t sur vos smartphones pour les détails et les inscriptions.https://www.facebook.com/contact.experience.theatrale.distanciee/

Texte et photos : Philippe Escalier

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