The Normal Heart

Pièce écrite en 1984 sur le thème de l’apparition du Sida, « The Normal Heart » est le témoignage poignant du combat titanesque mené par Larry Kramer contre la maladie. Celui qui fut l’un des tout premiers à comprendre l’ampleur du désastre avant de fonder ACT UP, opposa son énergie, ses convictions et ses colères salvatrices à l’indifférence et au silence gêné qui furent les premières réponses à la pandémie. Vingt-sept ans après, « The Normal Heart » est enfin créé au Théâtre du Rond-Point dans une adaptation et une mise en scène bouleversante de Virginie de Clausade.

Été 1981, apparaissent aux Etats-Unis les premiers morts liés à une maladie inconnue, frappant les homosexuels. Ce que l’on qualifie alors de cancer frappe quelques dizaines de personnes. Le peu de malades concernés et le fait qu’ils soient tous gays expliquent le total désintérêt des pouvoirs publics qui se réveilleront, des années et des millions de morts plus tard. Une femme médecin, le docteur Brookner soupçonne une maladie sexuellement transmissible s’attaquant au système immunitaire. Sûre de ses intuitions, elle alerte la communauté gay et préconise l’abstinence. Son conseil provoque alors l’hilarité.

Dans « The Normal Heart », Larry Kramer se met en scène sous les traits du personnage de Ned Weeks. La lecture d’un article d’Emma Brookner le décide à partager son combat, se trouvant en butte à ses amis qui ne peuvent ni comprendre la maladie ni, dans ces années de libération sexuelle débridée, accepter les préconisations de chasteté. C’est un combat gigantesque qui s’engage alors, à la fois pour sensibiliser une communauté aveugle et convaincre des pouvoirs publics à la limite de l’homophobie. Ned Weeks n’acceptant aucun compromis, rue en permanence dans les brancards, pensant que seule la révolte et le scandale pourront faire avancer la prise de conscience nécessaire pour affronter une pandémie dévastatrice.

La pièce de Larry Kramer porte témoignage de ce combat. Elle ne cache rien de ses espérances, des ses échecs aussi (on lui préfère, au sein de l’association qu’il a créé, un Président plus consensuel et timoré), ni de son histoire d’amour avec un jeune journaliste du New York Times qui partage son combat et qui finira emporté par ce qui va devenir le Sida. Construite avec une grande rigueur (que la mise en scène de Virginie de Clausade met bien en valeur), autour d’un réseau de jeunes gens qui participent à la première association créée par Kramer, avant qu’il n’en parte pour lancer ACT UP, l’œuvre décrit aussi parfaitement l’immobilité et l’hypocrisie de la mairie de New-York dont le premier magistrat, probablement homosexuel honteux, refuse le moindre effort pour venir en aide aux malades. La presse, à de très rares exceptions près, n’est guère plus courageuse et refuse d’aborder de front un sujet jugé bien trop sulfureux.
À travers ses sept personnages, Larry Kramer nous apporte une vision éminemment humaine du drame qui est en train de se nouer. Et démontre la somme de courage qu’il fallait avoir pour rejoindre ce combat, d’abord difficile à comprendre et qui signifiait ensuite que l’on faisait un coming-out aux conséquences souvent douloureuses et que certains n’acceptaient pas. Tout cela au milieu des morts qui n’en finissent pas de tomber.

La pièce sera jouée pour la première fois en 1985. Elle fera aussi l’objet d’une adaptation au cinéma signée Ryan Murphy qui aligne une distribution prestigieuse et remportera de nombreuses récompenses. On n’avait pourtant quasiment jamais pu la voir en France. Virginie de Clausade a voulu s’en emparer, soutenu par sept acteurs remarquables. Le rôle principal est tenu par Dimitri Storoge, qui, sans excès mais avec une force intérieure évidente, donne vie à son personnage combatif et rageur. Face à lui, Jules Pelissier que l’on est aussi heureux de voir au théâtre, touchant de fragilité, incarne son amant, avec une profonde justesse. La doctoresse Emma Brookner est jouée avec détermination par Déborah Grall. Andy Gillet incarne parfaitement Bruce Niles qui va prendre la présidence de l’association qu’en cadre sup soucieux de son statut, il dirige sans prendre de risques. Brice Michelini revêt avec panache les habits d’un militant, membre du bureau de l’association, partagé entre la rage de Ned et la grande prudence de Bruce. Mickaël Abitboul est parfait en avocat, attaché à son frère Ned sans parvenir toutefois le comprendre. Enfin Joss Berlioux, convaincant, apparait dans plusieurs rôles dont celui, assez ingrat d’élu local peu compréhensif. Tous, avec une force et une sobriété remarquables, nous communiquent la charge émotionnelle de cette pièce dont nous sortons totalement ébranlés en se disant qu’avec un témoignage historique aussi poignant, le théâtre remplit la noble mission qui est la sienne.

Cette pièce remarquable est, vous l’avez compris, un moment exceptionnel. Il appelle votre visite. Il demeure encore, de ci, de là, sur ce sujet, des traces de frilosité, d’indifférence ou de rejet. C’est donc bien au public qu’il revient d’encourager et de plébisciter ce superbe projet qui voit enfin le jour entre les murs du Rond-Point et qui, au delà de nos applaudissements, mérite toute notre reconnaissance.

Philippe Escalier

Théâtre du Rond-Point : 2bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris

Jusqu’au 3 octobre 2021 – 01 44 95 98 00

A propos Sensitif

Journaliste, photographe, éditeur du magazine Sensitif : www.sensitif.fr
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