La Truite

Au Théâtre du Gymnase, une séquence magnifiquement consTruite !

Ce petit bijou élaboré par Éric Bouvron et le groupe Accordzéâm autour de variations sur « La Truite » nous entraine dans un trépidant voyage musical en compagnie de cinq instrumentistes aussi talentueux que facétieux.

Sur le thème célébrissime du quintette de Schubert (popularisé par les détournements des Quatre barbus ou des Frères Jacques notamment), le groupe Accordzéâm a composé une série de variations aussi riches que raffinées, aux tonalités souvent espiègles, construites sur des parodies des grands styles musicaux classiques et populaires. Cette balade sonore inventive, drôle et originale nous fait passer par toutes les tonalités à travers tous les continents. Extrêmement rythmée, avec des enchainements enchanteurs, cette mosaïque musicale d’une homogénéité remarquable se termine, en toute logique, après nous avoir fait faire le tour de la planète, par de somptueuses variations sur la « Symphonie du Nouveau Monde ».

Cette partition est mise en scène avec une imagination sans limite et un irrésistible humour par Éric Bouvron qui orchestre magistralement la partie musicale à laquelle viennent s’ajouter des moments parlés faisant la part belle aux jeux de mots et autres calembours autour du poisson magnifié par Schubert, le tout en parfaite harmonie avec la subtilité des sons. L’humour régnant en maître, nous ne pouvons que constater à quel point, lorsqu’elle est, comme ici, tout en finesse, la parodie musicale peut être portée à des sommets. Franck Chenal à la batterie, Julien Gonzales à l’accordéon, Raphaël Maillet au violon, Jonathan Malnoury (hautbois et guitare) et Nathanaël Malnoury (contrebasse) font preuve d’une virtuosité rare à laquelle ils ajoutent un jeu d’acteur irréprochable. Le concert et la comédie s’épousent donc dans l’allégresse et le mélange des genres se fait avec une facilité déconcertante permettant d’offrir les joies de ce spectacle jubilatoire et délicat à tous les publics. Cette « Truite » vous fera nager dans le bonheur. Elle vous démontrera de quoi des musiciens sont capables sur scène en vous offrant cet inoubliable moment.

Texte et photo © Philippe Escalier

  • Théâtre du Gymnase Marie-BELL  : 38, boulevard de Bonne Nouvelle 75010 Paris
  • Du 24 Mars au 14 Mai 2022
  • Jeudi, vendredi, samedi à 19 h – 01 42 46 79 79

« Où sont passés vos rêves », stand-up musical d’Alexandre Prévert au Lucernaire

Voir Alexandre Prévert au Lucernaire c’est être sûr de commencer avec cet artiste musicien surdoué à la sensibilité à fleur de peau une histoire d’amour digne de Barbara et de bien d’autres. « Où sont passés vos rêves » est un superbe moment à voir et à revoir !

À 25 ans, Alexandre Prevert peut se flatter d’être un Ovni de la scène, inclassable, capable de proposer un spectacle à nul autre pareil. Ce qui n’étonnera pas qui connait son parcours atypique de musicien, sportif et lettré toujours profondément curieux et sensible. Au départ, tout repose sur ses talents de pianiste chevronné, passé par le Conservatoire et son goût pour la lecture et les mots. Avec ces deux atouts majeurs devenus l’équivalent de deux langues maternelles, il nous donne à entendre un récit aux accents autobiographiques, retraçant son questionnement devant le monde assez primaire et souvent cruel qui nous entoure. L’histoire qu’Alexandre Prévert nous raconte dans « Où sont passés vos rêves », au delà des messages humanistes qu’elle véhicule, est donc forcément ponctuée de passages musicaux et d’extraits littéraires. Les premiers (dont Mozart, Chopin, Bizet, Tozzi) sont remarquables tant par la facilité insolente qui est la sienne devant le clavier que par les enchainement qu’il sait si bien opérer entre les morceaux classiques et la chanson contemporaine, permettant à chacun de s’y retrouver et se s’émerveiller. Les seconds (Molière, Baudelaire, Luther King notamment) sont emblématiques de ce qui a été écrit de meilleur pour célébrer l’homme et la liberté. Les deux alternent au cours de cette balade ayant la douceur d’un largo d’une symphonie de Dvorak, le tout en lien étroit avec le public traité avec tout le respect et l’affection que l’on doit à son confident préféré. À cette proximité avec la salle s’ajoute ce généreux partage de la scène avec, vers la fin, l’arrivée inopinée de Maëlys Robinne, artiste à la voix envoutante, venue nous interpréter, de façon très personnelle, mais particulièrement touchante, une chanson de Barbara à qui Alexandre Prévert a voulu rendre hommage.

Paris a aujourd’hui la chance d’accueillir son quatrième opus. Le Lucernaire doit être remercié pour ces inestimables petits bonheurs qu’il va pouvoir offrir à un public désireux de sortir des sentiers battus, voulant aller à la rencontre d’un artiste d’une incroyable fraîcheur, chez qui la tête et le cœur ne font qu’un, pour qui un show réussi est avant tout un beau moment d’émotion et de partage. Et qui, tel un alchimiste ou un magicien, sait si bien transformer ses accès de mélancolie en joie de vivre.

Texte et photo : Philippe Escalier

Le Lucernaire : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 18 h – 01 45 44 57 34

« Vieux Con » au Rond-Point : Christophe Alévêque réveille les consciences !

L’oeil toujours pétillant, la parole acérée, Christophe Alévêque avec « Vieux Con » nous propose une lecture du confinement aussi drôle que réaliste doublée d’un bilan cinglant de notre époque normative et étouffante. Il nous offre un spectacle infiniment drôle, d’une remarquable tenue, qui dynamite dans l’allégresse le monde souvent débilitant qui nous entoure.

On entend en coulisses un bébé pleurer et Christophe Alévêque se demander paternellement de quoi son petit va hériter. Ainsi débute ce spectacle qui part du personnel pour aller vers l’universel en empruntant l’autoroute du rire. Disons le d’entrée, Christophe Alévêque est le digne héritier de cette lignée d’humoristes, si peu nombreux, pour qui la dérision est une thérapie mais aussi un redoutable outil pour faire un bilan cruel des aspects absurdes, injustes et irrationnels de nos sociétés. Réussissant le défi de frapper fort avec une infinie tendresse, il nous fait partager son combat pour une liberté raisonnée, mise à mal par une forme d’intégrisme édictant l’impérieuse nécessité de nous protéger de tout, y compris du vocabulaire. À rebours, ici, les choses sont dites, n’attendez pas des circonvolutions pour éviter tous ces mots bannis au nom d’un politiquement correct devenu fou, plus censeur que protecteur. Alors évidemment, l’artiste s’insurge, s’énerve, vitupère. On lui voit même une tendance nostalgique quand il regrette ce qu’il appelle « le n’importe quoi » et ces moments joyeux où l’on pouvait s’amuser sans être corseté par une myriade d’interdictions. Sa colère tonifiante est rendue profondément humaine par l’absence totale d’envie de classer ou de mettre des étiquettes. Amoureux fou de sa liberté, Christophe Alévêque n’est pas là pour embrigader quiconque, mais pour livrer un constat ô combien lucide, ponctué par les éclats de rires et les applaudissements du public heureux de participer à ce grand débat comique. Mais encore une fois, ce rire n’est pas hors sol et il faut l’entendre résumer (un grand moment parmi tant d’autres) les diverses étapes du premier confinement et les directives qui l’accompagnaient. La démonstration est si irrésistiblement drôle (avec sa chute finale étonnante) et si factuellement exacte qu’elle pourrait convaincre bien des sociologues de se convertir au stand-up !

Christophe Alévêque ne change pas la réalité, mais le regard que l’on peut porter sur elle. Il le fait avec un humour fédérateur, omniprésent et ravageur, d’autant plus irrésistible (et essentiel) qu’au delà de l’expression d’un véritable ras-le-bol, il nous livre un magnifique et retentissant message d’amour.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre du Rond-Point : 2bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris 75008

Du vendredi au dimanche à 18 h 30 – 01 44 95 98 00

Comme il vous plaira

Cette pétillante comédie de William Shakespeare, superbement adaptée, mise en scène et jouée à la Pépinière, donne lieu à un remarquable moment de théâtre.

Ce spectacle qu’il nous plait de sous-titrer « Les Frères ennemis », est délicat à résumer du fait de son scénario quelque peu alambiqué, l’auteur lui même n’hésitant pas à s’en moquer au début de son intrigue. Mais qu’importe puisque le sel de cette pièce écrite en 1599 ne réside point dans son histoire dont il suffit de savoir que deux frères, ayant chacun une fille en âge de convoler, se disputent le pouvoir suprême, pendant que deux autres, nobles, se combattent suite au décès de leur père, ces quatre destins fraternels contrariés venant interférer et perturber une belle idylle naissante. Ceux que le sort a défavorisé trouvent refuge, pour un temps, dans une forêt où, soyez rassurés, l’amour finit par triompher. Tout est donc bien qui finit bien !

À la Pépinière, de toute évidence, avec « Comme il vous plaira », les ingrédients propres à ravir un public exigeant sont réunis. Un texte jubilatoire pour commencer, parfaitement ciselé et rendu plus pétillant encore par l’adaptation lumineuse et légère de Pierre-Alain Leleu faisant ressortir les subtilités incomparables de cette langue toujours si richement imagée et porteuse d’un irrésistible humour. La mise en scène ensuite permet d’en faire un petit bijou. L’une des options consiste à occuper tout l’espace disponible, y compris la salle, autorisant les comédiens à se déplacer et à faire corps avec le public. Ces nombreux mouvements, toujours très maîtrisés, donnent une énergie particulière au spectacle. Léna Bréban fait ensuite feu de tous bois. Son décor, simple et pratique, parfaitement suggestif, permet de revivre aisément chaque situation. La musique (en live) est utilisée en guise de ponctuation festive, accroissant ainsi le ravissement du public heureux d’entendre quelques tubes pop des années 70 venus souligner, avec un vrai sens de la dérision, le côté féérique et délicieusement improbable du récit. Tel est l’écrin dans lequel la troupe donne libre court à son talent. Barbara Schulz, qu’elle soit princesse (Rosalinde) ou travestie en homme pour les besoins de sa fuite, est d’une énergie et d’une grâce peu communes, jouant l’amoureuse transie, hypnotisée par le charme envoutant d’un nobliau prenant les traits de Lionel Erdogan. Le jeune acteur fait tant et si bien qu’additionnant toutes les qualités, il séduit la princesse par son allure et le public par son jeu (l’inverse est vrai aussi !). Pour compléter ce joyeux duo, il fallait tout le talent d’Ariane Mourier qui donne à l’autre princesse (Célia) une éclatante présence. Adrien Dewitte est radieux, sans défaut, aussi convaincant en frère jaloux prêt à tout qu’en repenti sincère que les leçons de la vie ont transformé. Jean-Paul Bordes alterne, selon les moments, le duc impitoyable et le serviteur fidèle en fin de vie, (fort bien grimé), aussi percutant dans chacun de ses deux rôles. Pierre-Alain Leleu joue un Jacques assez extravagant, voyageur mélancolique, personnage récurrent chez Shakespeare venu notamment nous offrir la fameuse réplique « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ». Éric Bougnon en duc exilé, tombé du bon côté de la force, Léa Lopez et Adrien Urso (en paysans ayant du mal à s’accorder) sont à l’unisson. Cette merveilleuse équipe qui ne manquera pas de vous plaire vous offre deux heures de plaisir rare que vous ne verrez pas passer !

Philippe Escalier Photo © François Fonty – Photo aux saluts : © Philippe Escalier

La Pépinière Théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et matinée dimanche à 15 h – 01 42 61 44 16

Fantasio

Emmanuel Besnault et la troupe de L’Éternel Été dépoussière « Fantasio » en offrant aux spectateurs du Lucernaire un spectacle aussi joyeux qu’énergique et original.

Un peu comme la jeunesse juste avant mai 68, Fantasio s’ennuie. Pour vaincre la mini-déprime qui le frappe, n’ayant plus rien à perdre (le brave garçon est perclus de dettes) il va faire sa petite révolution et jeter quelques pavés dans la mare. Voyant passer le cercueil du fou de la Cour, il décide de prendre sa place. Cette usurpation lui permet de faire dérailler le mariage princier qui s’annonce et ce faisant, sauver la fille du roi d’un désastre annoncé. Curieux scénario écrit dans cette langue belle, douce et précise de Musset venu brosser le portrait d’une jeunesse passionnée, dans laquelle l’auteur ne pouvait que se reconnaître, en butte aux bourgeois prétentieux, socle du régime de Louis-Philippe resté dans l’Histoire comme le Roi-Bourgeois dont le règne sans passion commence en 1830, trois ans avant la publication de la pièce.

Pas de moment de théâtre réussi sans la coexistence de deux créateurs, un auteur et un metteur en scène, de préférence à la tête d’une belle troupe. C’est peu dire que Emmanuel Besnault nous donne à voir une œuvre dans l’œuvre. Avec panache, en musique, il additionne les saveurs qui viennent donner à son spectacle ce goût si relevé et si particulier. Entre le concert rock romantique, la flopée de références cinématographiques, théâtrales, les costumes magnifiques et le jeu des acteurs, cette ébouriffante folie scénique emporte tout sur son passage, à commencer par l’adhésion des spectateurs. Ce travail parfaitement pensé et structuré donne à ce mélange de comédie et de conte exalté qu’est « Fantasio », toute sa signification, avec une légèreté et une fougue rares. Il fallait le talent et l’expérience d’une troupe qui existe depuis plus de douze ans (répondant au joli nom de L’Éternel Été) pour incarner une pièce marquée du sceau de la jeunesse et de sa folie perturbatrice. Benoît Gruel dans le rôle titre est bluffant. Spark, l’ami fidèle est joué avec talent par la comédienne Deniz Türkmen qui abandonne son personnage travesti pour donner vie à la gouvernante de la princesse (magnifique Élisa Oriol) alors que Lionel Fournier est un séduisant valet prenant l’identité de son maître Manuel Le Velly, sombre et hystérique à souhait, désireux de se faire passer pour un autre afin d’observer son monde. Tout à la fois acteurs, instrumentistes et chanteurs, nos admirables comédiens partagent la scène avec la certitude de nous donner un incroyable moment festif. Ils sont jeunes et pourtant ils nous donnent avec une remarquable virtuosité ce que Musset aurait probablement adoré voir sur scène : un « Fantasio » vivant et coloré, superbement moderne et réjouissant.

Philippe Escalier – Photo © Valentin Perrin

Le Montespan

Autour du marquis de Montespan, exubérant mari cocu en guerre contre Louis XIV coupable de lui avoir volé sa femme, Jean Teulé a publié un récit biographique dont l’évident intérêt historique est rehaussé, au Théâtre de la Huchette, par la mise en scène d’Etienne Launay et les trois acteurs merveilleux que sont Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch.

Tout le monde ou presque connait La Montespan, la flamboyante maitresse de Louis XIV. Son esprit, sa beauté, la passion qu’elle fit naître dans le cœur du Roi-Soleil lui ont permis de rester dans l’Histoire comme l’une des figures marquantes du XVIIe siécle. Personne ne connait par contre celui à qui elle fut mariée. Le mérite de Jean Teulé est de consacrer un ouvrage passionnant au marquis de Montespan qui, amoureux de sa femme (chose rare pour l’époque) a toujours refusé de s’incliner devant son royal concurrent. Pis, Louis-Henri de Pardaillan se lança dans un combat fougueux, téméraire, perdu d’avance mais non dépourvu de panache. L’irascible mari se présenta à la Cour dans un carrosse coiffé de ramures de cerf, organisa un enterrement de son amour en grandes pompes et alla jusqu’à qualifier le Roi de canaille. Un comportement qui fit rire tout Paris et qui lui valut quelques jours de prison puis l’exil sur ses terres. Là où tous les autres eurent courbés l’échine et encaissés les dividendes, le Gascon, lui, batailla toujours et ne céda jamais.

C’est le texte documenté et plein de vie de Jean Teulé que Salomé Villiers a adapté pour le théâtre avec un savoir-faire remarquable. Le défi visant à concentrer 44 ans, 26 personnages et de multiples lieux a été relevé haut la main grâce notamment à une mise en scène d’Etienne Launay étonnement inventive et dynamique qui grandit la scène du théâtre de la Huchette en donnant au spectateur le sentiment de changer de lieux sans cesse et de vivre pleinement chaque situation. En totale osmose avec ce travail très abouti, les comédiens sont d’une justesse absolue. Dans le rôle titre, Simon Larvaron a une allure « Grand Siècle » qui ne manque pas de surprendre. Amoureux ou désespéré, il se fond dans la peau de son personnage avec une facilité déroutante. Face à lui, Salomé Villiers, très touchante, est elle aussi tout en retenue et en intensité. Michaël Hirsch, quant à lui, prouve qu’il peut jouer tous les rôles, facétieux ou sérieux, serviteur ou souverain, tout lui convient. Ces trois là sont de nature à nous captiver et à nous séduire au point qu’en leur compagnie l’on en oublie le temps qui passe. Car cette belle leçon d’Histoire est aussi et avant tout un beau moment de théâtre, intimiste, envoutant et divertissant.

Texte et photos © Philippe Escalier

Théâtre de la Huchette : 23, Rue de la Huchette, 75005 Paris

Du mercredi au samedi à 21 h – 01 43 26 38 99

Lawrence d’Arabie fait la conquête du public du 13E Art

Retracer sur les planches le destin hors du commun de l’officier britannique qui a suscité la grande révolte arabe du début du XXe siècle demandait une bonne dose d’audace. Le « Lawrence d’Arabie » d’éric Bouvron et Benjamin Penamaria, porté par une formidable équipe de comédiens, nous permet de vivre un choc émotionnel, illustration parfaite de ce que l’on aime par dessus tout dans le spectacle vivant !

L’adaptation de la vie de Lawrence d’Arabie est une gageure que jusqu’à présent seul le cinéma a été capable de relever, avec le somptueux film aux sept Oscars de David Lean. L’Angleterre, le Proche-Orient, les batailles épiques contre les Ottomans (et l’incroyable prise d’Aqaba), les négociations difficiles et les coups tordus des puissances coloniales, tout dans cette vie, qu’aucun romancier n’aurait jamais pu imaginer, est difficile à incarner au théâtre. À moins, comme ici, de raconter et de reconstituer l’Histoire en laissant libre cours à une imagination débordante, empreinte de poésie. Renonçant à la vidéo, à la débauche de moyens ou de décors auxquels l’on pourrait s’attendre, éric Bouvron, assisté de Jérémy Coffman, dans sa mise en scène, a choisi le minimalisme le plus pur et le plus stylisé, mis en évidence par les sublimes lumières d’Edwin Garnier. Avec des tapis, quelques voiles, une poignée d’accessoires et de beaux costumes (de Nadège Bulfay), il laisse au jeu des comédiens un pouvoir de suggestion et d’évocation sans limite, capable d’entrainer le spectateur dans ce récit palpitant. Qu’importe le lieu ou l’année, que l’on voyage à dos de chameau ou en train, que l’on se trouve face aux tribus arabes divisées ou à Buckingham Palace, la narration ne faiblit jamais, rythmée par la superbe voix de Cecilia Meltzer, accompagnée par les instruments de Julien Gonzales et Raphaël Maillet. Ce trio fait corps avec le spectacle, pour lui donner un magnifique surcroit d’émotion et d’intensité. La salle vibre, elle rit aussi pendant ces moments pimentés d’humour qui s’intègrent si bien dans cette œuvre chorale. Renouant avec le talent et la force des conteurs capables de nous faire voyager en restant assis autour d’un feu, l’équipe de Lawrence d’Arabie avec la seule force de la parole et du jeu, nous fait revivre les aspects les plus importants de la vie de ce personnage mythique.

Né de l’union illégitime d’un baronnet anglais et d’une gouvernante écossaise, Thomas Edward Lawrence va d’abord étudier l’Histoire avant de se passionner pour l’archéologie qu’il ira pratiquer au Moyen-Orient, région qui le passionne. C’est là que sous couvert de fouilles, il sera recruté par l’armée britannique pour effectuer des relevés topographiques, avant de passer à l’action militaire. C’est sur cette période essentielle de sa vie, marquée par des succès incroyables que le spectacle va se concentrer. Rapides mais très fluides, les divers épisodes nous font assister à une réunion d’état-major, à la rencontre avec l’émir Fayçal qui met ses guerriers à la disposition de Lawrence, après quoi, les trains sautent, l’on traverse le terrible désert de Jordanie pour s’emparer d’Aqaba à la surprise générale et en chasser les Turcs. Tout est formidablement suggéré et illustré par une équipe de comédiens de haut vol au sein de laquelle Kevin Garnichat est le seul à interpréter (et de quelle manière !) un personnage unique, à savoir le rôle titre. Autour de lui, Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saada, Ludovic Thievon sont à l’unisson. Ils incarnent une soixantaine de personnages parmi lesquels figurent quelques femmes, passant des uns aux autres avec une étonnante dextérité. Conscients de nous offrir un inoubliable moment, tous sont d’une force et d’une justesse remarquables. Au final, après la longue standing ovation offerte en guise de récompense, les spectateurs quittent les lieux, encore troublés par l’envoutement qu’ils viennent de connaitre.

Philippe Escalier – photo © A.Vinot

Carmen

Dans sa dernière création à l’affiche du Théâtre Libre, Philippe Lafeuille apporte sa vision personnelle de l’opéra de Bizet et vient proposer, avec l’inventivité qui le caractérise, des chorégraphies où l’esthétique et l’humour se mêlent irrésistiblement.

Disons le d’entrée, si cette Carmen, magnifique et flamboyante n’est pas une mise en scène de l’opéra le plus joué au monde, elle n’est pas non plus un simple prétexte. Amoureux de la musique et de la voix, le chorégraphe qui avoue commencer le travail de chacune de ses créations par la définition d’un playlist, avait envie de donner sa vision génèrale de l’œuvre et voulait s’intéresser à cette femme libérée, tout en racontant une multitude de choses, dont sa décennie passée en Espagne au début de sa carrière. Philippe Lafeuille, ce n’est pas la moindre de ses qualités, ne fait rien comme tout le monde. Surtout, il ne propose rien qui ne soit beau à voir ni amusant à vivre. Sa compagnie Les Chicos Mambo a une longue tradition de parodie à laquelle son public reste très attaché et qui n’exclut nullement de faire interpréter par des danseurs professionnels des moments plein de poésie et de grâce venant ponctuer un récit souvent désopilant et toujours plein de surprises.

Carmen n’est étrangère à personne, l’opéra de Bizet étant une succession de tubes. S’attaquer à un mythe ne pouvait que convenir à l’amoureux des défis qu’est Philippe Lafeuille. Sur ses airs planétairement connus, il joue avec une étonnante dextérité sur les notions liées à l’identité et fait danser, exclusivement par des hommes, l’histoire de cette femme rebelle. Dés l’ouverture du spectacle, le ton est donné, la troupe apparait en pantalons, robes et visages masqués, impossible de savoir qui est qui. Un mélange des genres précieux pour qui refuse de mettre les êtres dans des cases étroites en oubliant leur richesse et leur complexité. Une fois les danseurs dévoilés, le jeu du masculin et du féminin continue de plus belle. « Mais c’est un homme !» lance l’un des protagonistes quand apparait le visage de Carmen qui a pris l’apparence virile de Rémi Torrado. Le séduisant ténor ayant fait ses classes à l’AICOM, pris des cours de chant, de danse et d’acrobatie, incarne l’indomptable bohémienne et change allègrement de tenue, de voix et de sexe, entouré de danseurs qui, avec lui, jouent sur l’ambiguïté et la contradiction. Tout l’univers de Carmen est là, un peu éclaté, sublimé et efficacement moqué. Sérieux sans jamais se prendre au sérieux, Philippe Lafeuille, toujours un peu iconoclaste, assume son penchant pour ce qui est drôle et facétieux, en allant au bout de ses idées. Du reste, raffiné et très travaillé, son comique n’est pas automatique et sait laisser toute sa place à de grands moments de poésie comme le magnifique solo du taureau dansé de dos par Samir M’Kirech que personne ne pourra oublier. Autour de lui, Antoine Audras, François Auger, Antonin «Tonbee» Cattaruzza, Phanuel Erdmann, Jordan Kindell, Jean-Baptiste Plumeau et Stéphane Vitrano donnent le meilleur d’eux mêmes et font corps avec les délires de leur chorégraphe avec une précision remarquable et un plaisir non dissimulé.

Devant les spectacles de danse, le public, silencieux, regarde. Ce même public, ici aiguillonné par Philippe Lafeuille, rit et réagit en permanence, devenant acteur à part entière du show qui se déroule sous ses yeux. Un public qui, à la fin, se lève dans un élan unanime pour applaudir généreusement. Debout, les spectateurs se laissent alors entrainer dans une chorégraphie de bras dirigée par Philippe Lafeuille sur la valse lente N° 2 de Chostakovitch. Avant de sortir et de mettre, bien à regret, un terme à ce moment de plaisir et de communion.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Michel Cavalca

Théâtre Libre : 4, boulevard de Strasbourg 75010 Paris
Du jeudi au samedi à 19 h et dimanche à 16 h
Jusqu’au 30 janvier 2022
01 42 38 97 14

Memento Mori

Dans un très bel hôtel particulier de Meudon, les dix comédiens de 5e Acte nous font revivre avec « Memento Mori » un moment de théâtre immersif policier, original, ludique et délicieusement excitant.

Memento Mori a tout pour nous impressionner : son titre « Souviens-toi que tu vas mourir », la qualité des acteurs, l’excellence du travail fourni, jusque dans les moindres détails, pour asseoir une enquête policière sur une histoire très construite signée Jean-Patrick Gauthier et Frédéric Texier, la participation des spectateurs qui déambulent, carnet et crayon en mains, pour questionner les personnages et tâcher de trouver une réponse à la question fatale : qui est le meurtrier ?
Dans « Memento Mori », tout le monde participe au spectacle et ce n’est pas le moindre de ses avantages. Tout commence dans le grand salon au moment d’une conférence donnée par le docteur Paul Sérusier dans le but de démontrer, via les soins apporté à un amnésique, la réalité scientifique du spiritisme. Le personnage est plutôt bizarre et avec lui, n’ayons pas peur des mots, même les tables ne tournent pas rond ! Dans le cercle Vitruve fondé pour réunir une élite intellectuelle croyant à un avenir meilleur, hôtes de la conférence, les personnages principaux apparaissent. Le cadre est fixé. L’enquête peut commencer. Elle se poursuit dans les différentes pièces de la grande maison où les spectateurs vont déambuler, découvrir divers indices, écouter aux portes ou interroger les comédiens dans le cadre de leur propre enquête menée conjointement avec celle d’un commissaire, appelé sur les lieux aussitôt le crime découvert. Au bout de deux heures palpitantes, pour suivre les habitudes prises par un certain Hercule Poirot, tout le monde est rassemblé à nouveau dans le grand salon. Le policier donne d’abord la parole à l’assistance qui peut avancer ses propres déductions avant que le verdict final ne tombe. Seuls les meilleurs limiers pourront approcher de la solution mais tous les spectateurs auront pris un plaisir non dissimulé à participer à ce spectacle exceptionnel à tous égards.

Texte et photos © Philippe Escalier

Les Érables
15 bis, rue Marcel Allégot – 92190 Meudon
Du 8 au 21 février à 20 h

http://www.5eacte.fr

Volpone

L’adaptation de Volpone permet de redécouvrir une pièce qui n’a rien perdu de son mordant et de sa drôlerie. Elle est jouée, dans une mise en scène aussi précise que dynamique, par une troupe mettant en joie le public du Café de la Gare.

Le lieu est mythique. La pièce aussi ! Représentée pour la première fois en 1606 à Londres, cette comédie du dramaturge Ben Jonson n’en a jamais fini d’être jouée ou adaptée, que ce soit au cinéma ou à l’opéra. On compte même une comédie musicale ayant recyclé son intrigue. Qui pourrait résister à l’histoire de ce marchand vénitien cupide, faisant croire à sa fin proche pour récupérer cadeaux couteux et bijoux rares de la part de ceux qui lorgnent sans vergogne sur ses biens ? Aidé par son ingénieux valet Mosca (François Bérard) passé maître dans l’art de tromper son monde, Volpone (Frédéric Roger) en parfaite santé, s’avère être un magnifique malade imaginaire, toussant et agonisant dans son lit. Plus que quelques jours à vivre : devant cette petite fortune prête à changer de mains, il importe d’être bien vu pour devenir l’unique nom inscrit au testament et les rapaces rivalisent d’offrandes. À la course à l’héritage prennent part des personnages haut en couleur, un avocat véreux (Emmanuel Guillon), un vieux gentilhomme (Philippe Manesse) et son fils (Timothée Manesse), un marchand (Régis Chaussard), une femme légère (Isabelle Laffitte) et un juge (Patrick Courtois), car il va bien falloir rendre des comptes à la fin ! Tous attendent l’imminente nouvelle du décès pour récupérer leur mise et toucher le jack-pot !

La metteuse en scène Carine Montag nous propose une adaptation formidablement énergique, mettant en avant les aspects comiques d’une œuvre faisant généreusement rire sur des thème pourtant bien sombres. Loin des mises en scène brumeuses ou tortueuses, Carine Montag propose et réussit un travail d’une grande précision, d’une finesse exemplaire, au service du texte (une langue étonnement vivante et contemporaine) et du divertissement. Autour de personnages délicatement ciselés, elle met en avant l’énergie et l’humour d’une farce construite autour de la cupidité et la fourberie, évitant le piège réducteur du bien et du mal, dans Volpone tout le monde en prend pour son grade. Devant cet admirable résultat porté par la performance réalisée par l’ensemble des comédiens, les spectateurs adhèrent au spectacle sans réticence aucune, visiblement ravis de pouvoir trouver autant de magie et de plaisir sur une scène. La réussite est totale et ce Volpone, aux multiples qualités, enchantera tous les publics.

Texte et photos © Philippe Escalier

Café de la Gare : 41, rue du Temple 75004 Paris

Samedi et dimanche 15 h – Fêtes de Noël, tous les jours à 15 h

Réservations : 01 42 78 52 51

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