Smile

Cette pièce en noir et blanc de Nicolas Nebot et Dan Menasche, d’une folle originalité, à la narration étonnante, après son succès à La Nouvelle Eve, apporte une bouffée de bonheur aux spectateurs du Théâtre de l’œuvre et ce, jusqu’au 30 juillet 2023.

Le noir et blanc a été logiquement choisi, pour nous transporter au début du XXème siècle et nous replonger dans un épisode de la vie du jeune Charlie Chaplin. Ce choix de mise en scène exigeant fonctionne admirablement et nous permet de voyager à travers le temps tout en balayant quelques souvenirs. C’est une première surprise. La narration, déroulant l’histoire grâce à la répétition de scènes, jouées sous des angles différents, en constitue une seconde. Elle nous laisse découvrir l’intrigue, par fragments. C’est dire que dans « Smile », tout est différent et contribue à envelopper le public d’un voile fait d’un peu de mystère et de beaucoup de poésie. Grimés, drôles et toujours justes, les comédiens s’emparent de ce petit bijou comme s’ils l’avaient confectionné eux-mêmes et jouent avec la richesse d’expression qui n’est pas sans nous rappeler les grands moments du muet. Alexandre Faitrouni donne vie avec sa douceur et sa subtilité habituelles au héros de l’histoire. Face à lui, Pauline Bression est d’une vérité et d’une élégance touchantes et Tristan Robin (en alternance avec Dan Menasche) rejoint cette distribution avec une facilité qui ne manque jamais d’étonner. Ce trio parfaitement homogène est le troisième atout majeur d’un spectacle envoutant qui nous séduit par sa légèreté. Dans le bel écrin du Théâtre de l’œuvre, « Smile » n’est pas seulement un excellent spectacle, c’est aussi et surtout le parfait résumé de ce que le théâtre nous offre de meilleur.

Philippe Escalier

https://www.theatredeloeuvre.com/smile/

Les Secrets de la Méduse

Sur la scène du Théâtre de la Huchette, Geoffrey Callènes se glisse dans la peau d’une dizaine de personnages pour nous faire revivre le drame d’un célèbre naufrage. Cette petite leçon d’Histoire passionnante est d’abord et surtout une grande performance d’acteur.

Dés les premières secondes, dans une mise en scène très épurée, jouant sur les lumières et l’ambiance, l’on comprend que tout va reposer sur le talent de Geoffrey Callènes. De fait, ce récit polyphonique permet d’entendre quelques-uns des passagers et de comprendre ce qui a provoqué l’ensablement fatal de la frégate au large de la Mauritanie. Nous le comprenons d’autant mieux que l’aisance phénoménale de l’acteur nous permet d’assister à la montée en tension et à ces scènes effarantes de survie sur le radeau comme si nous avions dix comédiens sous les yeux déclamant le texte plein de vie et de rebondissements écrit par Antoine Guiraud (qui en est aussi le metteur en scène) et Geoffrey Callènes. Ils nous donnent avec brio tout le background de cette histoire alors que le tableau illustre de Théodore Géricault a préempté les circonstances de ce naufrage responsable de 160 morts dus à l’incompétence d’un aristocrate resté plus de vingt cinq ans sans avoir navigué, affecté à ce commandement par favoritisme quelques mois après l’effondrement du Premier empire. Ce spectacle, qui nous tient en haleine sans discontinuer, se montre digne du chef-d’œuvre peint par Géricault à vingt-huit ans, soit quatre ans avant de disparaitre prématurément.
La subtilité de Geoffrey Callènes, sa faconde, son physique font de lui un acteur taillé pour les personnages d’époque. Son talent explosait déjà dans « Les Trois Mousquetaires » mis en scène par Charlotte Matzneff ou dans le « Cyrano de Bergerac » monté par Jean-Philippe Daguerre. Cette création qui lui tient visiblement à cœur lui permet de retracer l’histoire d’un tableau, lui qui est aussi doué pour la peinture et qui expose régulièrement. Cet acteur haut en couleur amoureux de la peinture était donc bien le mieux placé pour nous offrir une traversée que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Philippe Escalier

20 000 lieues sous les mers

L’adaptation de l’œuvre de Jules Verne par Christian Hecq et Valérie Lesort au Théâtre de la Porte Saint-Martin fait revivre les fonds marins grâce à la magie des marionnettes tout en faisant la part belle à l’humour dans ce magnifique spectacle largement plébiscité.

L’histoire du Capitaine Nemo et de son Nautilus est mythique. Adaptée au cinéma et en bandes dessinées, il fallait tout l’art du célèbre duo de metteurs en scène (Moliérisé 3 fois en 2023) pour recréer la magie du roman sur scène et transporter le spectateur dans cette aventure, en lui réservant une succession de surprises. La première d’entre elles se révèle être la reconstitution du milieu aquatique par le jeu, plein de facéties, des marionnettes très travaillées dont Valérie Lesort a le secret et qui nécessite de plonger la salle dans le noir complet. Cette réalisation sans faille apporte cette touche d’humour et de dérision qui fait l’un des charmes de ce spectacle. Drôlerie qui caractérise également les personnages, notamment l’ineffable et hilarant Flippos, second brillamment interprété par Pauline Tricot et le désopilant sauvage énergiquement incarné par le danseur et comédien Mikaël Fau.
En compagnie du sévère Capitaine Nemo (Éric Verdin), du Professeur Aronnax (Éric Prat) toujours suivi de son serviteur (Laurent Natrella) et du harponneur bagarreur (Rodolphe Poulain) nous faisons une traversée à la fois burlesque et stylisée, racontée avec une originalité et une poésie enchanteresses, séduisant tous les publics. Quand au bout d’une heure trente que l’on ne voit pas passer nous touchons terre, c’est avec regret que nous quittons cette mémorable équipe, non sans l’avoir auparavant engloutie sous des vagues d’applaudissements.

Philippe Escalier – Photo © Fabrice Robin

https://www.portestmartin.com/

De profundis

La magnifique lettre d’Oscar Wilde écrite en prison et destinée à Lord Alfred Douglas est restituée magnifiquement par Josselin Girard au Studio Hébertot. Un superbe moment d’une grande intensité.

« Notre lamentable et fatale amitié s’est terminée pour moi par la ruine et la honte publique » : dés les premières phrases, le décor est planté, la vérité énoncée. De profundis est écrit alors qu’Oscar Wilde purge une peine infamante de deux ans à la prison de Reading. Dans le dénuement et la souffrance de cet enfermement injuste, ayant mis fin de la pire manière à une carrière auréolée d’un succès éclatant et envié, Oscar Wilde dans le style raffiné qui a toujours été le sien, fait un bilan quasi clinique de sa relation de 4 ans avec le fils du marquis de Queensberry qui s’est servi de son illustre ami pour engager un combat à mort avec son père. De cette terrible lutte familiale, c’est l’auteur du « Portrait de Dorian Gray » qui en fera seul les frais. Condamné aux travaux forcés pour homosexualité, Oscar Wilde, déchu et honni, pour la première fois ouvre les yeux et décrit cette relation inégale, toxique avec un jeune homme sans culture, égoïste et tyrannique dont il fut pourtant amoureux et qu’il souhaite mettre devant ses responsabilités. C’est une véritable addiction fatale qu’il décrit dans le détail, avec le langage poétique et fleuri qui est le sien, porté par le désir de ne pas ajouter à son infernale vie le poids des chaines de la haine.
Ce discours superbe et émouvant où l’humanité et la souffrance ne font qu’un, a été parfaitement concentré pour donner 1 h 10 de spectacle. L’on ne perd pourtant rien à la force de cette œuvre d’autant que Josselin Girard avec sincérité et sobriété, s’avère être un interprète hors pair, d’une précision et d’une subtilité remarquables. Il fait tant et si bien que dans la mise en scène particulièrement épurée de Bruno Dairou, il nous donne à entendre ce texte de la plus belle des manières. Le public du Studio Hébertot assiste dans un silence religieux à cette magistrale interprétation.

Philippe Escalier – photo © Philippe Hanula

https://studiohebertot.com/spectacles/de-profundis/

La trajectoire des Gamètes

Le parcours de vie original et touchant que la comédienne Cécile Covès nous fait partager a été écrit par Laura Léoni. Ce récit autobiographique porteur d’une forte charge émotionnelle est un remarquable plaidoyer empreint d’humanité pour toutes les formes de parentalité.

S’il fallait se convaincre que décidément, les histoires de famille ne sont jamais simples, connaître la vie de Cécile Covès est tout indiqué. Elevée par un couple de femmes, issue d’une courte rencontre entre une maman un peu barrée et un bel homme, égoïste mais honnête « Je te fais un enfant et après je m’en vais », ayant dû côtoyer un beau-père psychologiquement maltraitant mais cocoonée par l’amie intermittente de sa mère, Cécile Covès avait toutes les cartes en mains pour nous démontrer que rien n’est facile quand il s’agit de vie sentimentale et de progéniture. Mais aussi que rien n’est impossible quand on sait prendre assez de distance et faire preuve de beaucoup de résilience. Ses belles victoires remportées devant les difficultés lui donneront en retour l’envie de permettre à des couples de satisfaire leur désir profond d’enfant, fusse en empruntant des voies qui, pour être parallèles, n’en sont pas moins légitimes.
Le scénario, assez étoffé pour ne pas avoir besoin d’être enrichi, a été travaillé par Laura Léoni avec beaucoup de subtilité et de naturel ainsi qu’une bonne dose d’humour. La légèreté qui en résulte correspond parfaitement à la personnalité de l’actrice qui occupe l’espace et captive son public, sans manière mais en interprétant cinq personnages différents auxquels elle sait donner vie avec talent par de petits détails et grâce à une mise en scène simple et efficace signée Morgan Perez. Lorsque la comédienne débute en racontant qu’elle a longtemps imaginé que son père (rencontré bien plus tard, à l’âge adulte) était Luke Skywalker ou quelque autre personnage célèbre, nous la suivons en sachant parfaitement que c’était là les instruments d’autodéfense d’une enfant en perpétuel questionnement. Sa sincérité et sa générosité sans borne nous permettent de faire en sa compagnie ce voyage intime avec un plaisir non dissimulé. Comment ne pas être séduit par l’aisance avec laquelle Cécile Covès transforme en or tout le plomb d’une vie ? Parce que cela fait un bien fou, il faut aller vivre ce moment de théâtre et écouter cette trajectoire d’une fille courage, véritable hymne à la vie.

Philippe Escalier

Merteuil

Le premier texte de Marjorie Frantz, mis en scène par Salomé Villiers au Lucernaire est une magnifique réussite qui nous plonge dans le duel entre deux femmes et prolonge de la plus belle des manières « Les liaisons dangereuses ».

Le public reste le meilleur des critiques ! Le silence des spectateurs profondément attentifs en dit aussi long que les applaudissements enthousiastes qui clôturent la représentation. « Merteuil » est une surprise. Et quelle surprise : la plus belle qui soit ! Elle débute par quelques interrogations : qui est ce personnage en tenue d’époque ? Quelle est cette langue raffinée, expressive, si savoureuse (très XVIIIéme) qui vient dépeindre un duel sans concession qui s’engage entre deux femmes que tout oppose ? Des femmes, il en est beaucoup question à travers l’injustice de leur condition, l’oppression continuelle dont elles font l’objet et ne peuvent se libérer qu’une fois devenues veuves, du moins pour les plus fortunées d’entre elles. Mais le combat ne se situe pas qu’à ce niveau : celle qui a provoqué cette rencontre a des comptes à régler. Face à une femme manipulatrice (ou libératrice, allez savoir!), elle cherche aussi et surtout à préserver son futur et à éviter de voir resurgir une vieille histoire.

Le récit de Marjorie Frantz est passionnant. Il pourrait s’intituler « Les liaisons dangereuses, quinze ans après ». Il ne serait pas pertinent d’en dire beaucoup plus pour laisser au spectateur l’entier plaisir de la découverte. L’assurance d’entendre un texte magnifique dit par deux grandes comédiennes doit suffire. Chloé Berthier, élancée et blonde est l’incarnation parfaite de son personnage. Face à Marjorie Frantz, elle donne vie à ce dialogue captivant avec brio. La mise en scène de Salomé Villiers sait nourrir l’intensité du texte, par petites touches, précises, subtiles, ponctuées de quelques moments musicaux signés Adrien Biry Vicente.

Par son texte, son interprétation et sa mise en scène, « Merteuil » a tout pour séduire le plus large public. Cette pièce, à laquelle, emporté par notre enthousiasme, nous prêterions presque des vertus thaumaturges, est la synthèse même de tous les plaisirs que peut nous apporter le spectacle vivant !

Philippe Escalier

Soy de Cuba

Avant une tournée en régions, c’est au 13E Art que la compagnie cubaine propose un spectacle de danse euphorisant, débordant d’énergie, qui mérite bien son sous-titre : Viva la Vida !

« Soy de Cuba » commence par nous transporter dans une fabrique de cigares à La Havane, représentée par de nombreuses et immenses photos murales. Dans ce cadre, entre les ouvrières, les danseurs et les boxeurs, l’on retrouve une ambiance survoltée et le climat très chaud, si particulier de la capitale cubaine où conflits et passions s’expriment par le chant et la danse. Dix-huit tableaux composent cette dynamique comédie musicale sans paroles mais avec des mélodies envoutantes, interprétées par deux chanteuses accompagnées par un bel orchestre de six musiciens. Sous la direction du compositeur Rembert Eguës, pendant 1 h 40, la remarquable troupe de quatorze danseurs, à coup de mambos, rumbas, salsas et autres rythmes jazzy afro-cubains vient séduire la salle avec un flot ininterrompu de chorégraphies particulièrement dynamiques et originales. La « pasión cubana » s’exprime dans toute sa splendeur et sa vitalité contagieuse. Dés les premiers instants, le public est placé sous le charme des Caraïbes et se laisse emporter par ce tourbillon de danses trépidantes.
Ce spectacle qui va vous transporter à l’autre bout de la planète n’a qu’un défaut majeur : il ne reste pas très longtemps à l’affiche. Vous n’avez que jusqu’au 26 mars 2023 pour participer à ce voyage exotique où la fiesta, le rythme et le déhanchement sont roi !

Philippe Escalier – Photo © Philippe Fretault

Suite royale

Élie Semoun et Julie de Bona affichent une belle complicité et nous offrent avec « Suite royale » un moment drôle et léger particulièrement réussi sur la scène du Théâtre de la Madeleine.

Judith Elmaleh et Hadrien Raccah ont imaginé cette histoire de couple un peu perturbé après 16 ans de vie commune. Lui, du genre faible, vit au crochets de sa femme en écrivant des livres que personne ne lit. Elle travaille et fait bouillir la marmite. Jusqu’au moment où il l’invite dans le plus beau palace parisien : un événement est venu bouleverser sa vie qui va avoir des répercutions sur celle de son couple.
Les deux auteurs ont écrit une comédie pleine de surprises, sans temps mort, énergiquement concentré sur une heure quinze. Les répliques font mouche et l’on assiste à un duel qui ne manque ni de piment ni de sel. Reproches, petits règlement de comptes sur fond de tendresse et de jalousie, annonces surprenantes, l’ensemble est rendu irrésistible par les interprétations précises et brillantes d’Élie Semoun et Julie de Bona. Les deux artistes incarnent leur personnage à la perfection. La comédie ne laissant place à aucun flottement, ils disent leur partition avec brio et emportent l’adhésion du public dès les premiers instants d’autant que cette pièce, d’une précision remarquable, enchaine les effets comiques que la mise en scène sans fioriture et terriblement efficace de Bernard Murat met parfaitement en évidence. Au final, cet instantanée du couple, plus réaliste et profond qu’il n’y parait avec quelques traits parfois un peu cruel, est avant tout prétexte à une pièce jubilatoire nous transportant dans un monde tendre, bercé et rythmé par le rire, autant dire un spectacle incontournable par les temps qui courent !

Texte et photo : Philippe Escalier

Sherlock Holmes : l’Aventure Musicale

La nouvelle comédie musicale de Julien et Samuel Safa présentée au 13E Art est une belle réussite portée par une troupe faisant des merveilles sur scène.

Dés les premières secondes, le public est pris par l’énergie qui se dégage de ce surprenant spectacle. L’on entre tout de suite dans le vif du sujet avec les riches chorégraphies de Johan Nus illustrant parfaitement la musique entrainante et tonique de Samuel Safa. Très visuel, grâce aux vidéos ingénieuses d’Harold Simon qui font vivre l’histoire en nous donnant le sentiment d’assister à un film d’aventure, le spectacle se met en place tambour battant. L’intrigue : le vol d’une statuette Aztèque dans un musée londonien génère l’intervention du grand détective secondé du fidèle Watson auquel vient s’ajouter une autre enquêtrice apportant la touche féminine et charmante qui manquait au célèbre duo du 221 B Baker Street

L’enquête va nous faire voyager dans deux pays lointains prétextes à des situations pittoresques et des danses endiablées faisant appel à de très beaux costumes colorés se jouant des folklores indiens et mexicains avec une drôlerie irrésistible. Le texte, lui aussi empreint d’humour et de références, reste vivace et léger et fait que le public participe à l’avancée des recherches avec un grand sourire qui ne le quitte jamais. Un cadre aussi abouti est donc idéal pour l’épanouissement d’une troupe qui n’a pas manqué de nous séduire et de nous impressionner. Aux côtés d’un Holmes aux belles qualités vocales (Bastien Monier), Guillaume Pevée (en Watson) nous offre un surprenant et ébouriffant festival de danseur comique face à Marine Duhamel, séduisante et efficace Emma Jones. Ce trio est encadré, avec tout le talent requis par Océane Demontis, Lola Rose, Clément Cabrel, Jean Louis Dupont, Mélissa Mekdad, Hippolyte Bourdet, et Charlène Fernandez. Tous nous emportent dans un spectacle jubilatoire qui ne nous laisse aucun répit, faisant autant la joie des adultes que des enfants. L’on ressort du 13E Art heureux, certains qu’avec de tels artistes, la comédie musicale française qui a trouvé son style, a de beaux jours devant elle.

Texte et photos : Philippe Escalier

Jusqu’au 4 mars 2023 : Infos et billetterie 👉🏻bit.ly/SherlockHolmesParis

La Tempête

L’adaptation signée Emmanuel Besnault de cette pièce magistrale de Shakespeare sur la petite scène de La Huchette est rendue passionnante grâce à des trésors d’inventivité et à un trio d’acteurs remarquables.

Avec des idées et du talent, rien n’est impossible : après un magnifique « Fantasio » très rock et haut en couleurs, Emmanuel Besnault nous en apporte à nouveau la preuve en livrant sa vision d’une « Tempête » qu’il a su condenser dans le temps et l’espace sans que le sens et les messages de la pièce n’en soient ni amoindris ni déformés.

L’action se déroule sur une île où Prospéro, l’ancien duc de Milan a été contraint de trouver refuge, quand son usurpateur de frère lui a ravi son trône. Il y vit avec sa fille Miranda. Quand un jour, passe à proximité de l’île, un bateau emprunté par des souverains italiens et le propre frère de Prospéro, celui-ci, usant de la magie que son exil lui a laissé tout loisir de travailler, déclenche une tempête faisant échouer le navire. De ce désastre vont naitre de multiples aventures et un mariage des plus heureux pour son héritière. Une conclusion qui verra en prime l’extinction d’une vieille haine, terrassée par le désir de pardonner enfin.
Comme souvent avec le dramaturge anglais, le surnaturel n’est jamais loin. L’esprit du vent s’incarne dans Ariel tandis que Caliban est un inquiétant esclave monstrueux et démoniaque, tous deux obéissant à Prospéro. L’on peut se douter, sans qu’il soit besoin pour cela d’une grande imagination, qu’ils symbolisent les forces contradictoires qui tiraillent le duc et plus généralement, les hommes partagés entre morale et goût du pouvoir, amour et désir de revanche. Un combat éternel, dans cette pièce qui inspira la 17e sonate de Beethoven, se terminant par la victoire apaisante et quelque peu inattendue du pardon !

Il fallait une distribution hors du commun pour faire vivre la langue si richement imagée de Shakespeare, les multiples personnages et les nombreux rebondissements de « La tempête ». Jérome Pradon (royal comme toujours) incarne un Prospéro impressionnant, manipulateur, alternant le chaud et le froid. Marion Préïté et Ethan Oliel assument chacun plusieurs rôles. Ajoutés par moment aux beaux costumes de Magdaléna Calloc’h, les masques commedia dell’arte leur permettent de démultiplier les personnages, d’autant plus facilement que les deux artistes ont une force et une finesse de jeu admirables. Avec ce trio, et grâce à la magie de la mise en scène, nous observons les différents personnages avec passion et nous traversons l’œuvre sur un petit nuage, goutant les délicieux intermèdes chantés, composés par Jean Galmiche. Devant la beauté onirique d’un tel travail, l’une des phrases de la pièce trouve en nous une belle résonance : « Nous sommes tous faits de l’étoffe des rêves ». Le retour sur terre ne se fait qu’à regret, lorsqu’éclate dans la salle une tempête d’applaudissements.

Texte et photos : Philippe Escalier

http://www.theatre-huchette.com

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