Après une tournée commencée début novembre, Alex Ramirès joue son nouveau et quatrième spectacle à la Comédie de Paris. Rencontre avec un humoriste qui continue à s’affirmer et à nous séduire.
Alex, pourquoi une pré-tournée ?
Cela sert à roder le spectacle. J’écris un texte mais c’est avec les spectateurs que se font les ajustements. De plus, je voulais aller à la rencontre de mon public, ce qui m’a permis de faire plusieurs dates à Lyon d’où je suis originaire.
Comment écrivez-vous ?
Dans mon spectacle il y a des sketches centrés autour d’un personnage que j’écris devant mon ordinateur, en parlant à voix haute, c’est pourquoi il est bon pour mon entourage que je m‘isole et du stand-up où j’aborde des thèmes que je teinte d’humour. Je fais des sessions d’une semaine, dans des lieux plutôt agréables, j’en ai fait quatre pour ce spectacle, même si j’ai mis un an pour l’écrire. Ensuite je lis à des personnes de confiance et bien sûr à ma metteuse en scène, Alexandra Bialy qui est une amie proche. On a beaucoup de plaisir à travailler ensemble.
« Sensiblement viril » qui marque votre première collaboration avec Alexandra Bialy, a été un énorme succès. Vous parliez de votre homosexualité, très éloignée des clichés. Quel est le sujet de « Panache » ?
Pour moi, chaque spectacle doit avoir une problématique. Dans « Panache » j’aborde le problème de la confiance. Comment trouver le bon équilibre entre l’égocentrisme et le doute, être heureux sans écraser les autres, ce qui me permet de donner vie à des personnages drôles qui sont en représentation et qui se mentent parfois à eux-mêmes. C’est un peu ma recherche : comment s’affirmer mais pas trop pour ne pas être imbuvable, sachant qu’entre confiant et connard, il n’y a que 3 lettres de différence !
Oui, en effet, je d’abord voulu m’assumer en ne me reconnaissant dans aucun cliché et maintenant je peux embrasser un peu plus ce qui me plait vraiment. C’est une démarche faite par choix et non parce qu’on m’y aurait cantonné. Aujourd’hui, je suis ce que j’ai envie d’être : le spectacle commence par un défilé de mode, je travaille avec une costumière de Drag Race France. Le « Panache » c’est assumer un peu de folie. J’avais envie de me rapprocher du côté festif, queer et fabuleux, c’est ce que je fais !
Vous avez rejoint récemment une grande boite de production !
Oui, j’ai la chance de travailler avec Thierry Suc Productions. Je suis allé frapper à leur porte, j’avais envie de les rencontrer. J’aime beaucoup ce qu’ils font, c’est une équipe qui me correspond bien. Je suis ravi de cette nouvelle collaboration.
Que faites-vous pour vous détendre dans les périodes où vous jouez ?
Je vais pas mal à la salle de sport. J’en avais fait un sketch dans le précédent spectacle, je suis devenu ce cliché là (rires) ! L’écriture, les amis et les soirées quand je ne suis pas trop fatigué. J’apprécie aussi de me réfugier dans mon appartement pour faire mes petites bricoles. Cela m’évite de me frotter au monde trop souvent.
Pascal Amoyel a consacré une part de sa vie de pianiste virtuose à des spectacles de théâtre musical lui permettant d’aller, d’une autre façon, à la rencontre de son public. Quand le pianiste devient conteur, ce sont les grands moments de la vie de ses compositeurs favoris qui nous sont dévoilés. « Le Pianiste aux 50 doigts » évocation de la vie de son maître, Georges Cziffra, permet de découvrir, dans un moment de partage fort et intimiste, le destin hors du commun d’un immense interprète, l’un des plus grands pianistes du XXème siècle. Avec Pascal Amoyel, nous sommes revenus sur un spectacle qui nous a bouleversé et qui fait le bonheur du public du Théâtre Montparnasse*.
Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de votre rencontre avec Georges Cziffra ?
Mon premier rendez-vous a eu lieu en 1984 lorsque j’avais une douzaine d’années. Je suis allé à la Fondation à Senlis (à la Chapelle Royale Saint-Frambourg que Georges Cziffra a fait restaurer ndlr) et en Hongrie où il donnait des master class. Et puis j’ai eu la chance qu’il me propose des cours privés qui étaient des séances d’une richesse extraordinaire qui me permettaient de me recentrer sur la musique mais aussi sur moi-même. Georges Cziffra parlait assez peu de musique. Il jouait et il était tellement en lien avec son instrument que ce qui ressortait c’est que l’on était porté par un souffle qui vous enveloppait et qui faisait que vous ne pouviez plus ressentir les choses différemment.
Parmi vos points communs, j’ai noté que, comme lui, vous aviez joué dans des cabarets !
C’est vrai. J’ai joué dans les cabarets de Montmartre pour gagner ma vie. C’était à la fois sympathique pour les moments d’intimité avec les gens et puis aussi pas très enthousiasmant sur le plan musical, même si, au final, c’était assez formateur.
Il y a beaucoup d’émotions durant tout votre spectacle. En sortant, l’on peut même observer à quel point le public est touché. Sur scène, comment ressentez-vous cette ambiance si particulière ?
Ce qui me touche beaucoup c’est le silence et la qualité de l’écoute. J’essaie de dire les choses de la façon la plus simple et la plus juste possible. Je suis très concentré mais je ressens l’écoute du public, j’entends qu’il est avec moi dans une sorte d’unité. Au fond, quand on parle à une salle toute entière, quand il y a une écoute aussi profonde, sur scène, on est aussi dans un état de réceptivité totale qui donne une énergie considérable. Ces moments de plénitude on ne les retrouve nulle part ailleurs.
Comment et pourquoi sont nés les magnifiques spectacles de théâtre musical que vous nous donnez régulièrement ?
Au départ, avec le comédien Jean Piat que j’ai eu la chance de connaitre, je faisais des concerts autour de la correspondance de Franz Liszt et Marie d’Agoult. Je me suis rendu compte que le public mélomane était curieux de découvrir certains des aspects les moins connus de la vie des compositeurs et que cela pouvait aussi intéresser ceux qui voulaient aller à la rencontre de la musique. Un jour, avec mon épouse, la violoncelliste Emmanuelle Bertrand, nous avons découvert les témoignages passionnants de deux musiciens qui ont réussi à survivre à Auschwitz grâce à la musique. Il nous a paru indispensable de les faire connaitre. Ce que nous avons fait à travers « Le Block 15, ou la musique en résistance » donné notamment aux « Jeunesses Musicales de France ».En 2010, on m’a appelé pour me dire qu’à l’occasion de l’ouverture de l’auditorium Cziffra à La Chaise-Dieu, festival qu’il avait créé, l’on souhaitait que je lui rende hommage. Je ne me voyais pas faire un discours, donc fort de ma première expérience avec « Le Block 15 », j’ai créé les prémices de ce spectacle. Je n’imaginais pas que même transformé, il vivrait toujours quinze ans après. En racontant les principaux épisodes de la vie de Cziffra, j’aborde la thématique de l’artiste sauvé par son art. La musique lui a servi de refuge et l’a chaque fois ramené à son humanité. Georges Cziffra était un homme d’une gentillesse et d’une bienveillance absolue. Il fait partie de ces grands hommes dont on connait souvent mal le destin, tout comme Franz Liszt, la première immense star de l’Histoire qui déplaçait les foules et les têtes couronnées et qui à 35 ans s’arrête en pleine gloire en disant qu’il veut rester chez lui pour composer. Ou encore Beethoven, le sujet de mon précédent spectacle. Autour de ces génies, il est toujours intéressant de se pencher sur le pourquoi de la création, question qui nous renvoie à une dimension philosophique et spirituelle du monde et qui nous aide à vivre et à réfléchir sur notre propre condition. Ce que j’ambitionne de faire, c’est moins de montrer la beauté des œuvres que de dire ce qui me touche à travers elles. C’est ce que je ferai aussi dans mon prochain spectacle qui aura lieu, probablement en 2024 au Ranelagh autour de Chopin.
Vous êtes toujours resté fidèle à Christian Fromont pour la mise en scène !
Oui, avec lui, c’est une longue histoire, il était déjà présent comme coach d’acteur sur le « Block 15 ». Depuis, il a mis en scène tous mes spectacles. Pour la petite histoire, pour Cziffra, je lui avais dit que je voulais contacter un acteur. Sa réaction a été que cela n’avait pas de sens et que j’étais le seul à pouvoir raconter ce que j’avais vécu. Je lui en sais gré, en effet, c’est beaucoup plus naturel comme ça ! Preuve qu’il est à mes côtés dans toutes mes folies, il m’a même accompagné dans « L’Étrange concert » qui navigue entre magie et musique que j’ai fait pour satisfaire ma passion de la magie et du mentalisme.
Comment partagez-vous votre temps entre concerts et spectacles ?
Il m’arrive, en effet, d’être un pianiste normal comme ce sera le cas, début février pour les « Folles Journées » de Nantes où je donne un concert. Il se trouve que j’y reprendrais aussi le spectacle « Le jour où j’ai rencontré Franz Liszt ». Mon activité se partage donc entre concert et spectacle. J’apprécie cette diversité : j’ai toujours envié les acteurs qui investissent un lieu où ils sont comme chez eux pendant plusieurs semaines alors que, pour nous musiciens, les lieux sont différents, les instruments qui nous y attendent aussi. Les spectacles me permettent cette appropriation d’un théâtre, d’un instrument, d’une acoustique, tout en m’investissant sur une certaine durée. Même si cette année, en novembre, avec le festival « Notes d’automne » que j’organise au Perreux-sur-Marne, j’ai dû faire pas mal de navettes. Être sur scène du 28 septembre au 31 décembre, avec parfois cinq représentations par semaine, n’en demeure pas moins un marathon qui exige beaucoup d’endurance, physique et mentale. Mais l’histoire de Cziffra est si importante pour moi que j’éprouve toujours le même plaisir : quel que soit le nombre de représentations, être sur scène pour parler de lui est toujours un moment unique !
Philippe Escalier
*« Le Pianiste aux 50 doigts » est actuellement à l’affiche au Théatre Montparnasse (grande salle) les jeudis et vendredis à 20 h, les samedis à 17 h et 20 h et les dimanches à 17 h
Pascal Amoyel, quelques dates de tournée 2024 :
23 janvier à 20 h 30 : Fosses, « Une leçon de piano, avec Chopin »
1er février : La Folle journée de Nantes, « Le jour où j’ai rencontré Franz Liszt »
6 février : Cognac, « Une leçon de piano, avec Chopin »
13 février : Soyons, « Une leçon de piano, avec Chopin »
15 février à 20 h 30 : Privas, « Looking for Beethoven »
1er mars : Le Chesnay, « Looking for Beethoven »
4 mars : Paris, « Une leçon de piano, avec Chopin »
6 mars 2024 à 20 h : Courbevoie, « Une leçon de piano, avec Chopin »
17 mars : Versailles, « Duel », avec Dimitris Saroglou
24 mars 2024 à 20 h 30 : Coppet (Suisse) « Une leçon de piano, avec Chopin »
28 mars 2024 à 20 h : Meaux, « Looking for Beethoven »
18 avril 2024 à 21 h : Pont-St-Esprit, « Looking for Beethoven »
10 mai 2024 à 20 h : La Trinité sur Mer, « Looking for Beethoven »
La pièce de Vahé Katcha, récompensée en 2011 par trois Molières, adaptée et mise en scène par Julien Sibre, revient à l’affiche du Théâtre Hébertot. Ce huis clos, décrivant, dans des moments dramatiques, une cruelle vision de l’âme humaine, est un moment de théâtre d’une rare intensité.
Le romancier et scénariste français d’origine arménienne Vahé Katcha n’a écrit que deux pièces, dont « Le Repas des fauves » en 1960. Depuis de nombreuses années, Julien Sibre s’est intéressé à ce texte, joué pour la première fois en 2009 et plus de 700 fois depuis. Au fil du temps, il a remanié et perfectionné son adaptation pour en faire ce spectacle terriblement dynamique et envoutant.
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Nous sommes au début de l’occupation. Un attentat contre deux officiers allemands, sous les fenêtres d’un appartement où sont rassemblés sept amis pour un anniversaire, va mettre brutalement un terme à la fête. Les nazis ne font pas dans la dentelle et exigent que deux personnes soient livrées en otage pour être exécutées. Faussement magnanime, l’allemand chargé de l’enquête laisse au petit groupe le soin de désigner deux des leurs. L’insupportable et cruel dilemme va alors révéler la véritable personnalité des personnages.
La tension qu’implique ce choix aux conséquences fatales va très vite atteindre des sommets. Faut-il faire un choix ? Comment faire ce choix ? Face à cette situation impossible, les sept convives essaient de trouver une porte de sortie. Ils vont surtout s’entredéchirer autour d’André, le riche industriel (magnifique Thierry Frémont) enrichi par ses ventes d’acier aux allemands, qui joue de son aura pour mener la danse et surtout, sauver sa peau. Dans cette situation dramatique, les masques tombent et toute la faiblesse et la noirceur de l’âme humaine, va se dévoiler. Devant le danger, la bienséance explose dynamitée par des instincts primaires.
Le mérite de Vahé Katcha, outre la peinture précise de ses personnages, est d’avoir magnifiquement su décrire la monstruosité de la situation tout en instillant, tout au long de la pièce, un humour décapant. Les spectateurs rient quand ils n’écoutent pas le texte dans un silence religieux. Dans « Le Repas des fauves » l’auteur a magnifiquement démontré la maitrise de son art de scénariste, avec ce suspens étouffant, ces rebondissements multiples et ces moments où le rire vient désarmer la tension. Devant un texte à l’architecture subtile, parfaitement adapté et joué*, les spectateurs sont littéralement envoutés. Il n’y a pas de meilleur retour critique possible que l’attention rare et absolue des spectateurs portée à ce qui se passe sur scène durant « Le Repas des fauves ».
Acrobate, Matthieu Gary fait avec humour une rétrospective de l’histoire du saut périlleux et démontre, sur la scène du Rond-Point de vraies qualités de comédien dans un spectacle foncièrement original.
Tout commence par un visuel s’offrant au regard des spectateurs et leur enjoignant de ne surtout pas tenter de reproduire ce qu’ils vont voir. En attendant que les rangées se remplissent complétement, l’artiste est là, en tee-shirt et pantalon de survêtement, qui arpente la salle. Puis il commence. Il décrit les différents sauts périlleux possibles, raconte avec humour comment, prudent, il a toujours évité les figures pouvant le mettre en péril et de quelle manière son art lui servait de monnaie d’échange dans les bars que tout jeune il fréquentait : un saut contre une pinte ! Le plus recherché et le plus récompensé étant le saut périlleux raté ! On le suit dans son évocation de ses ancêtres acrobates et des diverses figures techniques qui caractérisent sa discipline, on rit à l’évocation de son étrange découverte faite dans une église romane aux conséquences surprenantes. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Les soixante-quinze minutes que nous passons avec lui sont palpitantes et rarement la proximité avec un comédien aura été si grande. L’artiste se paie même le luxe de nous parler de Descartes (le passage est croustillant) ou encore des corps comme expression physique de la lutte des classes. Matthieu Gary, avec un incontestable talent de conteur, aborde des sujets très différents, tous liés à cet art auquel il a consacré sa vie. Si ce n’est les rires qui fusent ou les facéties auxquelles il se livre, l’on pourrait se croire revenu sur les bancs de l’école, suspendu aux lèvres d’un enseignant passionnant dont on ne voudrait rater le cours pour rien au monde. « Faire un tour sur soi-même » nous démontre à quel point la passion peut être contagieuse. C’est dire à quel point faire un tour au Rond-Point est la priorité absolue de cette fin de semaine.
En s’appuyant sur plusieurs textes écrits autour de Médée, des plus anciens au plus récents, Astrid Bayiha propose à La Cartoucherie, une vision moderne du mythe tout en lui restant fidèle dans une pièce chorale d’une beauté troublante
De Sénèque à Jean Anouilh, en passant par Euripide et Heiner Müller, Astrid Bayiha s’est inspirée des plus grands pour produire son adaptation d’une des plus singulières figures de la mythologie grecque. Loin de présenter un savant travail de compilation, l’autrice a su faire œuvre créatrice en éclairant le drame de différentes manières, montrant combien les mythes grecs étaient les reflets extraordinaires d’une réalité prosaïque. Médée est d’abord et avant tout une femme moderne qui se révolte devant la trahison de l’homme qu’elle aime, pour qui elle a tout quitté et à qui elle a tout donné. Face à cette générosité sans borne, alimentée par un amour excessif, elle a détruit sa propre famille, fuit sa propre terre, le grand Jason s’avère être un petit joueur. On le voit jongler avec les arguments de l’ascenseur social (il veut épouser la fille du roi) et proposer un pacte gagnant-gagnant avec un improbable ménage à trois assorti d’une belle pension alimentaire !
L’on retrouve dans le travail d’Astrid Bayiha les multiples talents de la jeune artiste, à la fois autrice, danseuse, comédienne et chanteuse. Sa Médée (ou devrait-on dire ses Médée ?) est incarnée par trois femmes Fernanda Barth, Jann Beaudry, Daniély Francisque et deux Jason, Josué Ndofusu et Valentin de Carbonnières au milieu desquels trône un coryphée espiègle incarné par Nelson-Rafael Madel. Le jeu subtil des acteurs nous promène de la tragédie à la querelle de couple aux accents presque comiques, ponctué par la douceur d’un magnifique chant créole mené par Swala Emati qui ouvre et clôture la pièce de façon si mélodieuse. Textes, époques, lieux, personnages, langues, cette diversité si joliment assemblée nourrit la beauté d’une pièce polyphonique, forte et pudique, reflet des méandres innombrables et mystérieux de l’âme humaine. « M comme Médée » nous entraine dans un mémorable voyage théâtral entrepris sous la houlette d’une magnifique troupe !
Avec « Le Secret de la Sorcière », troisième chapitre de Kid Manoir, la saga musicale, servie par une belle troupe au Théâtre Hébertot, connait pour son quinzième anniversaire, une cure de jouvence propre à séduire son jeune public.
Abonné au succès, il est devenu inutile de présenter « Kid Manoir ». 300 000 spectateurs, plus de 700 représentations, cinq festivals d’Avignon ont contribué à donner à ce spectacle une notoriété enviable. Pour l’heure, les « petits monstres » sagement installés dans leurs fauteuils à Hébertot vont assister au troisième opus construit autour du personnage de Malicia, interprétée magistralement par Anaïs Delva. La chanteuse, qui, avec « Roméo et Juliette » a débuté en 2009 une belle série de comédies musicales et qui a prêté sa magnifique voix à la version française de « La Reine des neiges », ouvre le bal. Maitresse de cérémonie, propriétaire du manoir, elle met d’entrée de jeu le jeune public dans sa poche grâce à une proximité et une complicité qui font mouche. Particulièrement drôle dans son rôle de jeune femme superficielle et obsédée par son apparence, la chanteuse trouve en face d’elle quatre personnages qu’elle va soumettre à une série d’épreuves. En premier lieu, le jeune et beau Roméo, garçon au cœur pur (Martin Renwick faisant dans le musical des débuts prometteurs) qui accepte difficilement d’être son chouchou. Viennent ensuite Gwendy, sorte de Barbie plus futée qu’il n’y parait (Maïssane Bakir toujours très convaincante), à l’opposé de Jonquille, gothique solitaire toute de noir vêtue (excellente Floriane Ferreira), et enfin un geek quelque peu déjanté incarné avec une bien belle énergie par Thibaut Marion. Ce beau quatuor, mis en scène par David Rozen qui a eu la bonne idée d’instiller des touches de magie, se complète avec les deux sorcières ennemies interprétées par Kaïna Blada et Lucie Riedinger.
Les costumes, les décors (très Halloween), les dialogues (parfois un petit peu longs mais souvent drôles) et les musiques de Fred Colas font de cet épisode de « Kid Manoir » une beau moment festif qui meublera agréablement les périodes de repos de nos chères têtes blondes. La chaleureuse séance photo avec les acteurs proposée en sortie de salle démontre, si besoin était, que le jeune public a su apprécier le show et les artistes. Voilà de quoi leur donner l’envie et le goût de revenir régulièrement hanter les théâtres !
À la Gaité Montparnasse, le spectacle « Guignol », imaginé et mis en musique par Sorel, redonne vie à la marionnette mythique et se révèle être une réussite musicale et théâtrale propre à enchanter tous les publics.
Le personnage de Guignol, créé au début du XIXe par le lyonnais Laurent Mourguet, ancré dans l’imagerie populaire comme la marionnette nationale, a fait la joie de générations d’enfants. Il connait actuellement sur scène une résurrection musicale éclatante. Sorel, entouré par le librettiste Anthony Michineau et le metteur en scène Ned Grujic, sont les artisans de cette renaissance. Pour cela, ils ont imaginé donner chair à Guignol, Gnafron et Madelon. À Lyondres où se passe l’action, les visées cupides de Betty sont sur le point de mettre à bas le théâtre de nos trois marionnettes. Il y a péril en la demeure : pas d’autre choix que de recourir à une formule magique (aux conséquences risquées) leur permettant de se transformer en humains et de prendre en mains leur destin.
Sorel, dont les succès ne se comptent plus (« Mozart », « Le Roi Soleil » ou « 1789 » pour n’en citer que quelques-uns) leur a concocté un univers musical avec des sonorités pouvant faire penser parfois aux sixties, mais suffisamment riche et original pour se situer hors du temps. Un régal pour nos oreilles qui fait que l’on se surprend à sortir du théâtre en sifflotant les thèmes principaux. Sur ces mélodieuses fondations, le livret s’épanouit et, aussi simple qu’efficace, parvient à être drôle et intelligent, simple et subtil à la fois, audible par tous les âges. Il ne manquait plus que six excellents comédiens-chanteurs pour servir avec énergie et délicatesse ce dessert savoureux et léger. Simon Draï en incarnant un Guignol jeune et frais confirme de vraies dispositions pour la comédie musicale, tout comme ses partenaires, Aurore Blineau (souriante Madelon) et Victor Bourigault (Gnafron). Tous trois sont soutenus par les belles prestations de Vincent Gillieron dont on connait l’incroyable présence sur scène, de Margaux Lloret qui nous offre une délicieuse Betty, une véritable peste dont on ne se lasse pas et de Lucie Mantez qui met son talent au service d’Émilie, amoureuse de Guignol. Ces six merveilleux acteurs capables de se changer presque aussi vite qu’Arturo Brachetti, incarnent 15 personnages, qui, pour notre plus grand plaisir, nourrissent les rebondissements du scenario, rendu plus vivant encore par un étonnant mapping vidéo, très coloré à l’image de tout le spectacle. Au final, l’espace d’un moment, les adultes se sentiront peut-être un peu coupables d’avoir pris au moins autant de plaisir que leur progéniture. Autant dire que la transformation de ces célèbres personnages de bois ne laissera personne de marbre !
Le nouveau spectacle de Jérôme Rouger découvert lors du festival d’Avignon OFF 2023, met avec beaucoup de subtilité le rire au service de la réflexion. Entre facéties et logique implacable, avec une scénographie particulièrement efficace de Mathieu Marquis, il nous invite à partager une vision du monde humaniste, curieuse et toujours hilarante.
Dés les premières minutes du spectacle, le ton est donné : l’originalité est sa première vertu, Jérôme Rouger ne pourra être comparé à personne et personne ne s’en plaindra. L’homme est drôle, spirituel, incisif, sans jamais tomber dans la facilité. Et pour tout dire, l’artiste nous fait penser par moments à un professeur charismatique et plein d’humour adulé de ses étudiants. Le spectacle est construit, il suit une ligne claire, énonce des idées frappantes tout en faisant un show qui stimule les zygomatiques et les neurones. La complicité avec le public est d’autant plus évidente et touchante qu’elle est parfaitement naturelle. Dans une ambiance festive, Jérôme Rouger va pouvoir s’interroger sur des thèmes comme l’importance du spectacle et la place de l’artiste en démontrant sans trop de difficultés que de grands inconnus et quelques politiques, par des gestes simples et courageux, ont plus fait pour changer le monde que des notables du théâtre, du cinéma ou de la littérature. L’utilité du rire comme moyen de résistance ou au contraire, instrument de pur divertissement propre à détourner l’attention, est aussi abordé durant cette grande conversation passionnante. Les idées fourmillent, toujours présentées avec un humour décapant. Visiblement heureux de participer à un spectacle mariant pédagogie et brin de folie, le public ne boude pas son plaisir.
Si son œuvre est l’une des plus connues du Grand Siècle, la vie fabuleuse de La Fontaine est un peu restée dans l’ombre. À l’Essaïon, Thierry Jahn propose un spectacle musical mettant en lumière l’écrivain célébrissime qui fut aussi l’un des sujets les plus attachants du Roi-Soleil.
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La vie de celui « qui se servait des animaux pour instruire les hommes » est marquée par les deux mots liberté et fidélité. Liberté parce qu’il vécut comme il le voulut une vie souvent impécunieuse, passant d’un cabaret à l’Académie française, de l’écriture de contes licencieux à ses fameuses fables, de la fréquentation des puissants à la critique des dévots. Fidélité à ses amis et à Nicolas Fouquet en particulier, qui fut son protecteur et qu’il défendit quand les rats avaient depuis longtemps quitté le navire et que prendre le parti du Surintendant n’était rien d’autre qu’un crime de lèse-majesté.
De cette riche existence, Thierry Jahn a choisi de nous présenter les moments principaux, dont quelques amours agitées, prétextes à des passages musicaux (blues, jazz) et littéraires (découverte d’écrits peu connus), nous faisant naviguer dans les lieux de vie du fabuliste dont Château-Thierry, sa ville de naissance ou Vaux-le-Vicomte où il s’installa quelques années auprès de Fouquet. Thierry Jahn, Hervé Jouval dans le rôle-titre et Meaghan Dendraël donnent vie aux personnages historiques (ses protecteurs et mécènes) et à quelques intimes qui accompagnèrent La Fontaine. Une mise en scène inventive illustre le récit d’une fort plaisante façon et tire le meilleur parti de l’espace intimiste de la petite salle de l’Essaïon.
Cette traversée de la vie de Jean de la Fontaine nous rappelle quel personnage hors du commun fut cet homme qui sert de précepteur de français à tous les élèves de l’Hexagone et qui poussa la dérision et la facétie jusqu’à faire inscrire sur sa tombe qu’il passa la moitié de sa vie à dormir et l’autre à ne rien faire !
Après son succès lors du dernier festival d’Avignon, « Hedwig and the Angry Inch » fait sa 1ère le 18 septembre au Café de la Danse. L’évènement sera marqué par la présence du créateur, John Cameron Mitchell que nous avons eu le plaisir de rencontrer pour parler de ce musical culte (et queer) mais aussi de ses films et de son goût pour la défense des valeurs humanistes
John, vous avez écrit Hedwig et Stephen Trask en a composé la musique. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Le personnage principal au début était supposé être Tommy qui me ressemblait beaucoup. Il était obsédé par l’idée de trouver son autre moitié, Jésus, sa mère, la baby-sitter ?! Stephen Trask m’a encouragé à me concentrer davantage sur Hedwig, inspiré par Elga, la baby-sitter de mon frère, qui avait la particularité d’être divorcée et accessoirement prostituée. En parallèle, Stephen m’a parlé d’un drag club où l’on pourrait donner des shows avec notre musical mais pour cela il fallait que je puisse me transformer en drag. C’est comme ça que j’ai commencé à jouer le rôle d’Hedwig et que son personnage s’est révélé de plus en plus intéressant pour moi. Stephen lui, est vraiment devenu dramaturge, participant pleinement à la création de ce spectacle. Le travail que nous avons fait ensemble sur la musique a été très facile puisque nous avions les mêmes idoles : Lou Reed, John Lennon, David Bowie, Patty Smith, Yoko Ono. Si le personnage est très spécifique, la musique elle, est très variée avec de la country music, du glam rock, de la chanson. Stephen Trask a réussi à agglomérer Platon (qui dans « Le Banquet » développe le mythe de l’androgyne), ma propre vie (enfant de militaire ayant grandi dans différents pays d’Europe) et l’aspect gnostique (d’où vient le nom de Tommy Gnosis). Ce que j’aime beaucoup avec Hedwig, c’est tout le processus, la comédie musicale, le film, l’album. C’est toujours différent, cela ne s’arrête jamais et je suis très attaché aussi à l’idée de ne pas contrôler les productions et de les laisser entièrement libres.
À ce propos, êtes-vous surpris par les différentes façons d’adapter Hedwig selon les pays ?
Chaque pays a sa façon d’interpréter l’œuvre. En Corée par exemple, ils vont moins insister sur l’aspect queer et la sexualité pour davantage focaliser sur l’histoire d’amour et le mythe de Platon. C’est un pays divisé à qui le mur de Berlin parle beaucoup. Ils sont plutôt dans l’idée de trouver son autre moitié, une quête qui existe dans tous les imaginaires. Sur cette notion de partenaire et de genre, je voudrais souligner que l’on constate à la fin du show, la capacité d’Hedwig de se « réparer » non plus à travers Tommy, mais en puisant dans ses propres forces sans avoir besoin de ses robes, de ses perruques ni de nourrir un côté vengeur. Il s’agit pour elle de devenir une personne à part entière capable de dire : « Je suis ainsi, vous m’acceptez ou pas, je ne change plus !». Je me suis aperçu que les gens pouvaient s’identifier à ces situations là, ce qui m’a rendu très heureux !
Hedwig a 25 ans et reste pourtant étonnamment moderne !
En effet, mais cela est dû au fait que les questions d’identité et de genre sont intemporelles et se retrouvent à toutes les époques. Dernièrement, c’est devenu plus important encore, les gens étant très attachés à leur liberté de choix. Face à cela, on voit la montée des fascismes qui veulent simplifier ces questions en mettant les gens dans des cases très spécifiques afin de pouvoir mieux les contrôler. Or, en réalité, nous sommes tous des personnes uniques avec nos histoires particulières. L’important étant de conjuguer cette liberté d’être nous-mêmes avec le fait de se montrer attentifs et respectueux.
Hedwig mis à part, de quoi êtes-vous le plus fier ?
Je suis très fier de « Shortbus ». J’ai commencé ma vie comme catholique effrayé par la sexualité. J’ai évolué. Être gay était culturellement important pour moi, j’ai fait mon coming-out en 1985, pendant la montée du Sida, dans un climat de haine. Politiquement nous étions très stigmatisés, Reagan et Bush nous ont laissé mourir, avec cette notion de : « Vous méritez de mourir, on ne va pas s’occuper de vous » ! On pouvait constater tout ce que les gens étaient capables de faire pour se séparer des autres. « Shortbus » est à l’opposé de cela avec cette façon d’utiliser le sexe pour nous rassembler. La remarque « Hedwig a changé ma vie » je l’ai souvent entendu aussi à propos de « Shortbus ». Le sexe ce n’est pas forcément du porno, ni un film dépressif français, cela peut être quelque chose d’autre. L’effet « Shortbus » dure dans le temps et j’aime beaucoup cela. La France fait partie des pays ayant le mieux accueilli le film, probablement plus qu’Hedwig, peut-être parce que vous êtes moins connectés au rock’n roll que les États-Unis.
Au cinéma, vous avez pu travailler à deux reprises avec Nicole Kidman. Que pouvez-vous dire au sujet de cette collaboration ?
Cette collaboration est intéressante et surprenante parce que Hollywood a tendance, pour lancer de nouveaux projets, à engager des réalisateurs et des acteurs ayant fait des choses très similaires. Nicole Kidman avait vu « Shortbus », elle avait réussi à percevoir dans l’esprit du film ce qui pourrait fonctionner avec « Rabbit Hole ». Elle a fait ce choix courageux (elle venait juste d’avoir un enfant) avec l’envie de faire des choses différentes. Elle m’a fait confiance pour la guider dans cette histoire de parents qui perdent un enfant, même si cela s’est avéré difficile pour moi, les producteurs étant restés très présents sur le tournage. Un peu plus tard, elle a aussi interprété un rôle très fun pouvant faire penser à Vivienne Westwood, dans mon dernier film présenté à Cannes en 2017 « How to Talk to Girls at Parties ».
Vous vivez aux USA. Comment ressentez-vous le climat politique actuel ?
Je vis en effet à la Nouvelle-Orléans. La politique c’est un peu un cauchemar mais on a tous nos cauchemars, vous avez Marine Lepen même si ce n’est pas tout à fait la même chose que Trump. Mais ce sont toujours les mêmes vieilles histoires de stigmatisation que l’on doit affronter, contre tout ce qui s’éloigne de la norme, les gens de couleurs, les LGBT, les femmes et le droit à l’avortement ! J’ai grandi dans l’armée et l’armée américaine est plus ouverte à la diversité du simple fait qu’elle est composée de cultures différentes, et ce, même si l’on y trouve du racisme et de l’homophobie. Il n’en reste pas moins que sous divers aspects, elle est plus sociale que les États-Unis avec un système de santé qui est bien meilleur et cette possibilité d’évoluer avec la promotion au mérite. Ceci étant dit, pour ma part, je fais en sorte d’être présent pour ma communauté, de faire ma part avec les moyens qui sont les miens. Je pense que l’immigration est vitale pour un pays, à tous points de vue. Et face aux problèmes, parce que nous n’en manquons pas, nous devons chercher des solutions ensemble plutôt que de nous replier sur de surréalistes questions d’identité !