Carmen

Dans sa dernière création à l’affiche du Théâtre Libre, Philippe Lafeuille apporte sa vision personnelle de l’opéra de Bizet et vient proposer, avec l’inventivité qui le caractérise, des chorégraphies où l’esthétique et l’humour se mêlent irrésistiblement.

Disons le d’entrée, si cette Carmen, magnifique et flamboyante n’est pas une mise en scène de l’opéra le plus joué au monde, elle n’est pas non plus un simple prétexte. Amoureux de la musique et de la voix, le chorégraphe qui avoue commencer le travail de chacune de ses créations par la définition d’un playlist, avait envie de donner sa vision génèrale de l’œuvre et voulait s’intéresser à cette femme libérée, tout en racontant une multitude de choses, dont sa décennie passée en Espagne au début de sa carrière. Philippe Lafeuille, ce n’est pas la moindre de ses qualités, ne fait rien comme tout le monde. Surtout, il ne propose rien qui ne soit beau à voir ni amusant à vivre. Sa compagnie Les Chicos Mambo a une longue tradition de parodie à laquelle son public reste très attaché et qui n’exclut nullement de faire interpréter par des danseurs professionnels des moments plein de poésie et de grâce venant ponctuer un récit souvent désopilant et toujours plein de surprises.

Carmen n’est étrangère à personne, l’opéra de Bizet étant une succession de tubes. S’attaquer à un mythe ne pouvait que convenir à l’amoureux des défis qu’est Philippe Lafeuille. Sur ses airs planétairement connus, il joue avec une étonnante dextérité sur les notions liées à l’identité et fait danser, exclusivement par des hommes, l’histoire de cette femme rebelle. Dés l’ouverture du spectacle, le ton est donné, la troupe apparait en pantalons, robes et visages masqués, impossible de savoir qui est qui. Un mélange des genres précieux pour qui refuse de mettre les êtres dans des cases étroites en oubliant leur richesse et leur complexité. Une fois les danseurs dévoilés, le jeu du masculin et du féminin continue de plus belle. « Mais c’est un homme !» lance l’un des protagonistes quand apparait le visage de Carmen qui a pris l’apparence virile de Rémi Torrado. Le séduisant ténor ayant fait ses classes à l’AICOM, pris des cours de chant, de danse et d’acrobatie, incarne l’indomptable bohémienne et change allègrement de tenue, de voix et de sexe, entouré de danseurs qui, avec lui, jouent sur l’ambiguïté et la contradiction. Tout l’univers de Carmen est là, un peu éclaté, sublimé et efficacement moqué. Sérieux sans jamais se prendre au sérieux, Philippe Lafeuille, toujours un peu iconoclaste, assume son penchant pour ce qui est drôle et facétieux, en allant au bout de ses idées. Du reste, raffiné et très travaillé, son comique n’est pas automatique et sait laisser toute sa place à de grands moments de poésie comme le magnifique solo du taureau dansé de dos par Samir M’Kirech que personne ne pourra oublier. Autour de lui, Antoine Audras, François Auger, Antonin «Tonbee» Cattaruzza, Phanuel Erdmann, Jordan Kindell, Jean-Baptiste Plumeau et Stéphane Vitrano donnent le meilleur d’eux mêmes et font corps avec les délires de leur chorégraphe avec une précision remarquable et un plaisir non dissimulé.

Devant les spectacles de danse, le public, silencieux, regarde. Ce même public, ici aiguillonné par Philippe Lafeuille, rit et réagit en permanence, devenant acteur à part entière du show qui se déroule sous ses yeux. Un public qui, à la fin, se lève dans un élan unanime pour applaudir généreusement. Debout, les spectateurs se laissent alors entrainer dans une chorégraphie de bras dirigée par Philippe Lafeuille sur la valse lente N° 2 de Chostakovitch. Avant de sortir et de mettre, bien à regret, un terme à ce moment de plaisir et de communion.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Michel Cavalca

Théâtre Libre : 4, boulevard de Strasbourg 75010 Paris
Du jeudi au samedi à 19 h et dimanche à 16 h
Jusqu’au 30 janvier 2022
01 42 38 97 14

Le jeu d’Anatole ou les manèges de l’amour

Le spectacle musical créé par Tom Jones à partir d’une pièce d’Arthur Schnitzler permet de découvrir au Lucernaire un moment pétillant et joyeux. L’adaptation de Stéphane Laporte et la mise en scène Hervé Lewandowski font merveille et permettent à quatre excellents comédiens-chanteurs de donner le meilleur.

Disons-le d’entrée de jeu, c’est moins la genèse assez curieuse de ce spectacle (une double adaptation au final) que le résultat, plébiscité et enthousiasmant, qui importe. Le nom d’Arthur Schnitzler est en France probablement plus connu que son œuvre. Il n’en reste pas moins l’un des grands auteurs de langue germanique, qui présenta l’originalité d’être à la fois écrivain et médecin (proche de Freud) ce qui lui permit de donner à ses œuvres une indéniable dimension psychologique. Tom Jones s’empara d’Anatole, grand coureur de jupons et décida de présenter cette pièce en 5 tableaux se déroulant entre 1910 et 1990 sous une forme musicale largement empruntée à Offenbach.

Voici donc les rapports homme-femme et le complexe du séducteur masculin placés sous le signe d’une bonne humeur et d’une légèreté salvatrices. Oubliez la psychologie et l’étude de personnages, abandonnez Schnitzler et Freud dans un coin de votre bibliothèque et laissez-vous entrainer par un quatuor de comédiens doués et plein de vie venus balayer des époques et des situations différentes, en piratant et revisitant Offenbach, le plus vivant des compositeurs. Le public s’amuse et le mot comédie-musicale est ici parfaitement adéquat ! Gaëtan Borg, avec brio, allie profondeur et charme pour incarner ce rôle titre de séducteur impénitent que l’excellent et énergique Yann Sebile, en meilleur ami faisant parfois penser à Sganarelle, peine à canaliser. Mélodie Molinaro contribue à nourrir ce spectacle avec ses différentes femmes, plus ou moins fatales qu’elle prend plaisir à incarner… à la perfection ! Guillaume Sorel quant à lui, nous régale de quelques personnages secondaires truculents dont on ne saurait se passer. Accompagnés au piano par Sébastien Ménard, ils savent donner à cette comédie d’irrésistibles accents et provoquer les rires, sans se départir d’une grande finesse. Puisqu’ils savent si bien nous captiver dans ce jeu de l’amour, où le hasard a toujours toute sa place, laissez-vous porter jusqu’au Lucernaire, vous ne le regretterez pas !

Philippe Escalier

Photo © Noémie Kadaner

Edith Piaf : « Je me fous du passé »

Autour de la figure mythique de La Môme, Victor Guéroult a écrit une œuvre théâtrale où réalité et fiction se mêlent dans un grand tourbillon musical. Ce beau spectacle en forme d’hommage est actuellement à l’affiche du Studio Hébertot.

En 1937, Thérèse, une jeune chanteuse profite de sa ressemblance physique et vocale avec Piaf pour se produire dans un petit cabaret où elle se fait passer pour l’artiste, renflouant au passage les caisses d’un patron peu scrupuleux. Juste après la guerre, Monsieur Louis, l’impresario d’Edith Piaf, découvre l’existence de cette supercherie et demande à rencontrer l’imitatrice douée qui craint alors d’être traduite devant les tribunaux. Elle est extrêmement surprise quand elle découvre que le manager de la star a d’autres idées en tête qui pourraient changer sa vie.

La réussite de ce spectacle tient d’abord à un récit dont la structure aboutie et inventive promène avec agilité le spectateur sur les chemins suivis par les deux héroïnes, l’une célèbre et adulée, l’autre sortie tout droit de l’imagination de l’auteur. Elle est aussi due à une distribution qui s’est visiblement appropriée l’œuvre en donnant le meilleur d’elle-même. Bonnes comédiennes, Béatrice Bonnaudeau (Piaf) et Léa Tavarès (Thérèse) régalent nos oreilles de leurs magnifiques voix. Lionel Losada joue le patron du cabaret tout en assurant la direction musicale et la partition pianistique. Gérald Cesbron interprète Monsieur Louis tandis que Franck Jazédé assume deux rôles, tour à tour féminin et masculin. Enfin, Nicolas Soulié revêt les habits du jeune militaire amant de Thérèse. Tous sont dirigés par Loïc Fieffé qui a su rendre vivants les multiples tableaux d’un spectacle au rythme énergique (quasi cinématographique), permettant d’entendre quelques-uns des grands tubes ayant émaillé la carrière de la chanteuse, entre 1936 et 1960. L’ensemble explique aisément que le public goute avec gourmandise les recettes minutieusement concoctées par Victor Guéroult, joliment servies par une troupe aux multiples talents. En leur compagnie, au Studio Hébertot, Piaf peut continuer à nous enchanter !

Texte et photos : Philippe Escalier

Studio Hébertot :78, bis boulevard des Batignoles 75017 Paris
Du jeudi au samedi à 21 h et dimanche à 14 h 30
http://www.studiiohebertot.com – 01 42 93 13 04

EXIT à la Huchette

Conteurs de talent, Stéphane Laporte et Gaétan Borg nous présentent leur nouvel opus, Exit, une histoire originale, somptueusement mise en musique par Didier Bailly et interprétée avec virtuosité par Marina Pangos, Simon Heulle et Harold Savary au Théâtre de la Huchette.

Il fallait bien deux magiciens de l’écriture pour réussir un spectacle pétillant et léger comme un champagne millésimé en jouant autour des thèmes du libre arbitre, du Brexit, d’Aliénor d’Aquitaine et des relations tumultueuses entretenues par la France et le Royaume-Uni. Cet exploit, réalisé par Stéphane Laporte et Gaétan Borg passés maître dans l’art de nous divertir en finesse, est construit autour la théorie du choix, du libre arbitre et une subtile mise en parallèle entre des relations amoureuses contrariées et des événements historiques plus ou moins récents, prétexte à toutes les facéties. Cette comédie musicale s’avère être aussi un hymne à la liberté de la femme, célébré avec un humour omniprésent et des références innombrables ponctuées de quelques irrésistibles coups de griffes bien sentis : l’esprit et les traditions des deux pays rivaux que presque tout oppose, sont gentiment brocardés. Tous les ingrédients sont réunis pour que le spectateur jubile et se laisse captiver d’autant que la partition musicale de Didier Bailly, aussi entrainante que séduisante, est mise en valeur par les trois voix magnifiques de Mariana Pangos, Simon Heulle et Harold Savary.


Suite et fin de l’article ici :

http://www.tatouvu.com/w/wwa_FicheArti/public/7540/article-exit-a-la-huchette.html?fbclid=IwAR0UNJgXR63fPGKGCiraT7mrshyZtzsPy_f9bcnQ9wSHeMJM1WxjUt2loBA

Philippe Escalier

Photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Du mercredi au vendredi à 21 h 10 – samedi et dimanche à 15 h
http://www.theatre-huchette.com – 01 43 26 38 99

photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.
photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.

Pinocchio, le conte musical

Une mise en scène riche et délirante de Guillaume Bouchède et une troupe brillante font de ce Pinocchio au Théâtre des Variétés une belle et indéniable réussite !

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Soyons honnêtes : notre connaissance de ce personnage en bois, accro aux mensonges ayant pour effet d’allonger son nez, et manquant finir dans le vente d’une baleine, nous la devons plus à Disney qu’à l’écrivain italien Carlo Collodi, pourtant à l’origine de sa naissance en 1881. Peu importe : Pinocchio est passée dans l’imaginaire collectif à destination des enfants, quand bien même, les aventures du pantin en bois qui finit par prendre une apparence humaine sont, par de nombreux aspects, assez traumatisantes.

Sur la scène des Variétés, les angoisses nous ont été totalement épargnées. Le récit, fidèle dans sa trame, est avant tout désopilant. L’accent est mis sur les caractéristiques drôles ou touchantes des personnages par une mise en scène parfaitement pensée, présentant des personnages irrésistibles, avec un double niveau de lecture, ingrédient indispensable au succès d’un spectacle pour tous les âges. L’interprétation parfaite et les innombrables facéties gardent en éveil l’attention des plus jeunes tandis que les dialogues, travaillés et savoureux, sont autant de clins d’œil adressés aux adultes, pendant que les lyrics, parfaitement agréables, ne laissent personne indifférent. L’on se demande alors qui, des grands ou des petits, s’amusent le plus.

Une troupe idéale d’acteurs, chanteurs, danseurs a été réunie pour donner vie à cette belle construction d’une énergie remarquable. Laura Bensimon est une fée haute en couleur (bleu !), parfaite en femme fofolle et fatale. Face à elle, Pablo Cherrey-Iturralde, tout en souplesse et en finesse, interprète avec beaucoup d’élégance le rôle titre. Thomas Ronzeau est un croustillant Mangefeu, qui fait dans la caricature….avec beaucoup de subtilité tandis que Pierre Reggiani joue un Geppetto, plus vrai que nature et fort touchant. Nicolas Soulié incarne avec justesse le grillon ami et protecteur, redresseur de torts. Nous retrouvons en duo l’excellente Juliette Béchu en Renard rusé et aguichant face à Simon Heulle en Chat et Maître Cerise, offrant au passage, un aperçu de ses talents d’artiste pole dancer. Marine Llado est une étourdissante La Mèche tandis qu’Ines Valarcher et Adrian Conquet démontrent dans plusieurs rôles leurs qualités de comédiens et de circassiens.

Parfaitement distrayant, on ne peut imaginer, pour un jeune public, meilleure manière de découvrir l’univers du spectacle musical que ce Pinocchio, armé pour séduire et enchanter le plus grand nombre.

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre 75002 Paris
Horaires et réservations sur : https://www.theatre-des-varietes.fr/
01 42 33 09 92

Pascal Nowak en concert au Zèbre de Belleville

DSC_8903Pascal Nowak est d’abord une voix, l’on en veut pour preuve ses nombreux doublages de grandes série comme Desperate Housewives, Game of Thrones ou de films dont le récent Mary Poppins de Walt Disney (rôle de Lin Manuel Miranda). En parallèle, la musique pop soul reste sa passion comme le montrent les concerts qu’il a donnés, notamment au cours des derniers mois. Le prochain, celui du 15 novembre 2019 sonne comme une récompense après une série de dates parisiennes. C’est aussi un nouveau départ avec un groupe légèrement réorganisé, composé de 6 artistes, un guitariste, un pianiste, un batteur, une basse et deux choristes, qui s’est consolidé avec l’arrivée de Stéphane Bertin, directeur musical et arrangeur. Ensemble, ils préparent un nouvel album d’une quinzaine de chansons, annoncé pour 2020 et suivi d’une tournée. Si l’on trouvera toujours ce qui est un peu sa marque de fabrique, de belles ballades, pimentées d’humour, répertoire idéal pour sa belle voix puissante et chaude, on notera une évolution vers des tonalités plus modernes et plus électro. Et toujours une écriture et des musiques sortant des sentiers battus, à la fois originales et percutantes, émanation d’une vraie personnalité artistique. Le concert du vendredi 15 novembre 2019 qui bénéficiera de la direction scénique du batteur Jean-Luc Dhayes et de la collaboration, à la fois ancienne et fidèle avec le guitariste auteur-compositeur Gérald Odile, débutera à 20 heures. En première partie, la chanteuse « Mill » sera accompagnée d’une guitare et d’un piano, le groupe Nowak prenant place vers 21 h. Pouvait-on rêver mieux que Le Zèbre de Belleville pour découvrir la bête de scène qu’est Pascal Nowak, ses nouveaux titres et son groupe ?!

Texte et photos : Philippe Escalier
Le Zèbre de Belleville : 63 Boulevard de Belleville, 75011 Paris
Vendredi 15 novembre à 20 h
01 43 55 55 55 – http://www.nowak-officiel.com

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Un jardin du silence – Barbara

136A1068_1 copieL’évocation de Barbara proposée par Raphaëlle Lannadère, accompagnée par le pianiste Babx, mis en scène par Thomas Jolly dans Un jardin du silence à La Scala est une délicate conversation musicale laissant apparaitre la chanteuse dans sa plus profonde authenticité.
Barbara dans toute sa splendeur, c’est avant tout Barbara dans toute sa pudeur, sa sensibilité et sa sincérité. Barbara, belle, charismatique mais surtout d’une touchante simplicité. Bien loin d’une forme de biopic, sans aucune intention d’imiter ni de tomber dans la facilité émotionnelle que pourrait générer l’écoute de ses plus grands succès, Raphaëlle Lannadère et Thomas Jolly nous offrent un spectacle profondément original, fruit de leur vision très personnelle de la chanteuse. En nous livrant leur vérité, ils nous donnent à voir la Dame en noir, telle qu’en elle même, grande artiste engagée, figure magique et mystérieuse s’il en fut, fuyant le star-système et désireuse de préserver de son hyper sensibilité. Quelques extraits de chansons pour rappeler son univers, des bribes d’interviews pour laisser apparaitre la femme, la mention de ses actions courageuses et militantes comme son combat contre le sida notamment, cette générosité toujours passée sous silence et puis et surtout, l’humour de Thomas Jolly venu apporter un regard extérieur et un grain de folie pendant que la voix de L. chante à l’oreille de chacun d’entre nous avec une infinie délicatesse.
C’est une rencontre inopinée en 2014 entre Raphaëlle Lannadère (qui nous a offert en 2018 Chansons, son dernier album) et Thomas Jolly, le surdoué de la mise en scène (créateur de Thyeste au festival d’Avignon en 2018, salué et reconnu pour son extraordinaire travail sur Shakespeare notamment) qui va donner naissance à ce spectacle créé au festival Les émancipés de Vannes. Dans un magnifique jeu de lumières, un décor fleuri dont le côté un peu kitsch se perd dans une semi-pénombre, accompagné au piano (noir) par les doigts magiques de BabX, Raphaëlle Lannadère reste fidèle à elle-même et pourtant, Barbara est bel et bien là. Une interprétation si réussie que l’on ressent la magie de sa présence reliant les spectateurs comme par un fil invisible.
Un jardin du silence est l’expression de histoire d’amour de L. pour la chanteuse qui a marqué la scène française pendant quarante ans et l’on s’amusera à constater que le début de sa carrière a été marqué par la remise d’un Prix Barbara par le Ministère de la Culture en 2011. Dans une forme de mise en abime, L. se dépeint en creux, en même temps qu’elle laisse entrevoir ses liens avec sa magnifique aînée avec qui elle partage cette passion pour les mots et cette poésie qui leur permet de magnifier la vie.
Un jardin du silence, spectacle musical théâtralisé tout à l’opposé d’un hommage calculé et mercantile est le plus beau salut que l’on puisse adresser à l’une des nos plus grandes chanteuses, qui a toujours voulu donner, sans tricher, le meilleur d’elle-même. Il nous permet aussi de retrouver sur scène trois artistes merveilleux.

Philippe Escalier

La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg
Paris, 75010
Jusqu’au 3 novembre 2019, du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h
Relâche les 29 et 31 octobre 2019

Réservation : +33 (0)1 40 03 44 30
billetterie@lascala-paris.com

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L’Amour vainqueur

DSC_6655Mélangeant allègrement tous les codes, musical hall, opérette, théâtre, construit aussi bien pour un public jeune que pour les adultes les plus exigeants, L’Amour vainqueur est l’un des moments les plus euphorisants du 73e festival d’Avignon.

« Votre personne appartient à l’État » a dit un jour, pour clore toute discussion, Louis XIV à l’une de ses nièces essayant de refuser un mariage arrangé. C’est là un peu l’histoire de ce conte inspiré des Frères Grimm et magistralement adapté par Olivier Py, retraçant les malheurs d’une princesse enfermée dans un tour pour avoir refusé le mari qui lui était destiné. Comble du malheur, un général ambitieux met le pays à feu et à sang pour s’emparer du pouvoir, laissant croire au Prince héritier qu’il a failli sur le champ de bataille, qu’il est indigne de monter sur le trône et d’épouser la princesse de son cœur qui l’attend, cloitrée entre quatre murs. La conjuration menée par ce violent usurpateur en herbe va-t-elle réussir ? Le titre de l’œuvre répond à la question et laisse peu de place au suspens : c’est bien une fin heureuse qui va venir combler les spectateurs. Comblés, les spectateurs le seront depuis le début jusqu’à la fin, face à ce qui est un véritable petit bijou jonglant adroitement avec tous les styles. L’architecture raffinée du spectacle nous promène adroitement sur la crête de la farce, en nous donnant juste ce qu’il faut pour que la mécanique fonctionne parfaitement : moins serait frustrant et plus serait périlleux. Les alexandrins drôles et poétiques accompagnés par les musiques d’Olivier Py sont délicieux et nous sont servis par quatre artistes non moins parfaits : visiblement unis par une belle complicité, ils chantent, dansent et, en prime, jouent d’un instrument. Clémentine Bourgoin, violoncelliste à ses heures, nous émerveille en princesse toute en finesse, Pierre Lebon, prince passionné, tantôt bouillonnant, tantôt abattu, toujours très convainquant, tient la partition du piano avec Antoni Sykopoulos, qui assume le rôle du méchant avec le panache et l’excès qui conviennent. Flannan Obé, tout en subtilité, souvent espiègle, aussi bon acteur que chanteur, vient aussi titiller les percussions. Tous forment un quatuor devant lequel on s’extasie, heureux de la symbiose parfaite qui se réalise sous nos yeux. Venus nous donner un peu plus d’une heure de bonheur et de fraicheur, toute l’équipe de L’Amour vainqueur se doit d’être chaudement remerciée !

Texte et photos : Philippe Escalier

Donné au Gymnase du lycée Mistral 20, Boulevard Raspail, dans le cadre du 73e festival d’Avignon
1 h 10
Représentations futures :
Théâtre Saint-Louis, Pau
les 12 et 13 novembre 2020
Le Centquatre-Paris, en coréalisation avec le Théâtre de la Ville
du 3 au 8 mars 2020
Théâtre national de Nice 
les 19 et 20 mars 2020
Théâtre d’Angoulême Scène nationale 
du 1er au 3 avril 2020
Opéra de Limoges
 du 7 au 9 avril 2020
Théâtre Georges-Leygues, Villeneuve-sur-Lot, 
le 16 avril 2020

L’Amour vainqueur de Olivier Py est publié aux éditions Actes Sud-Papiers

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Les Coloriés

DSC_8061Ce roman d’Alexandre Jardin a donné lieu à une superbe adaptation de Fannie Lineros qui met en scène une jeune troupe talentueuse et dynamique venue nous offrir avec une générosité sans limite un moment de théâtre jubilatoire.

Les Coloriés pourraient prétendre au titre de conte philosophique, ils pourraient même se voir accolés le sous-titre de Candide, tant l’œuvre célèbre la spontanéité, l’absence de calcul, l’honnêteté, le naturel bref, tout ce qui peut s’apparenter à cette forme de naïveté, à laquelle on associe l’enfance. À quoi il convient d’ajouter ce qui personnifie le jeune âge, à savoir l’amour indéfectible pour toutes formes de jeux. Ce faisant, par un jeu de comparaison et d’opposition, Alexandre Jardin pointe les travers de nos sociétés modernes, le sérieux, la course après le temps, les relations superficielles. Pour cela, nous voici transportés sur l’île de la Délivrance, sorte de meilleur des mondes où un groupe d’enfants a renoncé à grandir et a conservé intactes les habitudes et les rites liés à leur âge tendre, bien certains que la gravité est le bonheur des imbéciles. Décisions louables qui seront mises à mal quand Dafna, l’une des membres du groupe retrouve la France et ses habitants, vivants habillés (contrairement aux coloriés) dans un climat morose ou règne le conformisme. Le choc est rude : jamais vraiment heureuses, toujours râleuses, ces grandes personnes sont loin de vivre dans l’allégresse et, au passage, les relations de couple, avec leur lot de jalousie et d’égoïsme en prennent pour leur grade. Vivement le retour aux sources et la Délivrance !

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À sa sortie en 2004, le roman a été accueilli à la fois avec un flot de louanges mais aussi quelques critiques bien senties, ce qui ne surprendra personne. Parmi ces dernières, le reproche d’une certaine frivolité. Mais, miracle du spectacle vivant et en particulier de ces Coloriés, cet argument ne pourra, en aucun cas, être opposé à l’adaptation théâtrale de la metteur en scène Fannie Lineros qui, sans craindre l’oxymore, semble nous dire : soyons frivoles mais soyons le profondément ! Plus encore, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir réussi ce tour de force (beaucoup s’y cassent les dents), d’adapter un livre à la scène. Qui plus est avec brio. Par ailleurs, et cela devrait convaincre, y compris les plus sceptiques, au moins deux atouts structurent cette réussite : d’une part la mise en scène inventive, basée sur des changement de costumes, où tout est tourné vers l’essentiel et la recherche de sens. D’autre part, une magnifique troupe d’une grande homogénéité, d’une énergie exemplaire, se suffisant à elle-même, capable de tout faire avec un art consommé, y compris assumer la partition musicale signée Thomas Gendronneau et Lucas Gonzalez. Les comédiens, avec une visible facilité, incarnent le propos, plus encore, ils nous laissent déguster tout l’humour du récit, sans jamais nous laisser souffler : Alice Allwright, Richard Deshogues, Thomas Gendronneau, Lucas Gonzalez, Daphné Lanne, Lauren Sabler et Tom Wozniczka incarnent douze personnages et ont visiblement décidé de nous offrir le meilleur. Mieux encore, ils nous donnent, sans jamais cesser de nous faire rire, une belle leçon de vie et prouvent, dans le même temps, que la joie, présente au cœur de ce spectacle, est profondément contagieuse. Ils nous prennent par la main dès les premières minutes, pour ne plus nous lâcher jusqu’au final, où nous retrouvons notre liberté de mouvement pour les applaudir à tout rompre, heureux de leur dire ainsi à quel point ils nous ont donné du bonheur et accessoirement, que le contrat est bel et bien rempli !

Texte et photos : Philippe Escalier

Ce spectacle a été donné à La Factory, Théâtre de l’Oulle, 4, rue Bertrand 84000 Avignon

http://www.cieanapnoi.com

https://www.instagram.com/lescolos/

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Toi, tu te tais

Toi, tu te tais, le spectacle avignonnais d’un Narcisse tourné vers les autres

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Avec Toi, tu te tais, Narcisse nous dit sa conviction que la poésie est l’instrument idéal pour dénoncer les dérives du monde moderne et vanter les mérites d’un humain, fait de chair et de sens, à travers un spectacle fort et innovant.

Si l’on vous dit que Toi, tu te tais dénonce les excès dus à l’ère moderne et en particulier à l’informatique, n’allez surtout pas croire que vous allez revenir, l’espace d’une représentation, au temps des calèches et de la bougie. C’est tout l’inverse puisque ce moment de poésie est construit avec les technologies les plus avancés, utilisées pour construire un mur fait de multiples écrans vidéos (neuf au total) avec lesquels Narcisse joue tel un magicien, nous embarquant dans un grand voyage textuel et visuel, magnifique moment d’éveil des consciences
Tout commence avec un coup de dé. Non celui qui jamais n’abolira le hasard, comme le disait si bien Mallarmé, mais l’outil de la couturière, à qui l’on impose son côté soumise et sage de femme au foyer. Versifiant, jouant beaucoup sur les allitérations, s’appuyant sur l’image, Narcisse dénonce la pudibonderie, la censure, la vie par le seul truchement des téléphones, le charabia indigeste des spécialistes en marketing ou encore, l’impact nocif de la télévision. Thèmes classiques me direz-vous ? Le traitement, lui, est résolument innovant et ce spectacle d’une infini précision, millimétré, promène le spectateur dans les champs immenses et fertiles des possibles, du rêve et de la liberté. Appelant à la rescousse quelques-uns de grands noms qui ont su défendre cette dernière par des actes, des textes ou des chansons, favorisant toujours l’indépendance, et l’autonomie de l’individu par rapport aux phénomènes de masse. Ceux-là même qui croient que la vie doit être vécue sans barrière et non uniquement par le seul truchement de réseaux sociaux disant vouloir l’agrégation mais vendent avant tout consommation, ségrégation et l’isolation.

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Avec beaucoup de calme, un joli sens de la formule, accompagné par Gaétan Lab, guitariste talentueux n’hésitant pas à se déchaîner par moment, Narcisse décline son programme tournée vers la tolérance et le libre arbitre. Percutant, sensible, nous offrant un final en forme de magnifique pirouette, ce sera bien le dernier à qui nous aurons envie de dire : Toi, tu te tais !

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre de la Luna : 1, rue Séverine 84000 Avignon
Lundi à 13 h – 04 90 86 96 28

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