Une approche de Mozart étonnante faite par un pianiste qui marie parfaitement la musique et l’humour. Un moment frais et plein de surprises. On adore !
La courte vie de Mozart est passionnante. Mais ce n’est pas ce qui fait l’intérêt du spectacle écrit par le pianiste François Moschetta et sa femme Camille. L’exploit de ce stand up tout particulier réside dans le regard à la fois très personnel et très original que les deux auteurs posent sur le compositeur. Un récit didactique serait un peu inutile. Une description uniquement musicale manquerait de sel. Il fallait quelque chose de plus décapant ! Pour ce jeune duo doué, la vie de Mozart est avant tout matière à un résumé plein de vie, éminemment moderne, pimenté de savoureux anachronismes nourrissant quelques parallèles avec l’époque que nous vivons. Ce récit est oxygéné et ponctué par des démonstrations musicales courtes mais virtuoses qu’autorise le talent pianistique de François Moschetta. S’il nous régale au clavier, ce musicien se révèle être un acteur, sa présence sur scène fait merveille, l’attention du spectateur est captée dès la première seconde pour ne plus se relâcher. Dans ce spectacle pétillant, subtil, construit pour le public et avec le public, notre artiste se paie le luxe de nous faire danser les premières notes d’un menuet. Rarement l’amour de la musique aura été aussi bien partagé que dans ce show si vivant, si touchant dont on peut parier qu’il aurait reçu l’agrément du facétieux et divin Mozart lui-même.
Créé au théâtre de Benno Besson à Yerson, « Humains » le nouveau spectacle de Narcisse a été présenté au public français lors du Festival OFF d’Avignon 2023 où il a d’entrée, rencontré un véritable succès. Nous revenons avec lui sur cette dernière expérience avignonnaise qui plébiscite le travail original et subtil d’un artiste qui ne laisse personne indifférent.
Narcisse, c’est votre 5eme Avignon et « Humains » est votre spectacle le plus abouti. Combien de temps pour le mettre en place ? Ce spectacle m’a mobilisé pendant deux ans dont plusieurs mois de lectures intenses d’historiens, de biologistes, d’astrophysiciens qui racontaient l’histoire de l’humanité selon leur point de vue. Après l’écriture du texte, il y a eu celle des musiques et des vidéos car j’aime bien tout faire et proposer un objet qui regroupe un ensemble de disciplines artistiques comme la musique, la vidéo, la poésie ou la danse.
Comment s’est passé le travail avec les scientifiques, en sachant que le résultat final est quelque chose à la fois de très condensé et de très léger ? Oui, je ne fais pas une conférence. Quand mon texte a été terminé, je l’ai fait lire à Mme Carine Ayélé Durand, directrice du musée d’ethnographie de Genève. Elle est anthropologue, elle avait l’expertise nécessaire et d’autre part, c’est important, cette femme d’origine africaine a pu m’apporter une vision moins ethnocentrée que la mienne. Elle a eu la gentillesse de me faire des retours très précis qui m’ont permis d’affiner le texte. Je lui dois beaucoup. Sur le plan musical, apparait dans mon spectacle, Vincent Zanetti, grand spécialiste des percussions africaines. L’étendue de ses connaissances m’a été très utile.
Dans « Humains » nous retrouvons votre marque de fabrique à savoir les nouvelles technologies ! J’ai toujours inclus de la technologie dans mes spectacles. En 2014, le spectacle s’arrêtait sur scène et continuait sur le téléphone des spectateurs. Dans « Toi, tu te tais » j’ai travaillé avec des téléviseurs. Pour moi, l’étape suivante, c’était les hologrammes. Je suis allé à Paris voir trois entreprises spécialisées et j’ai vu que c’était abordable pour moi qui fais des spectacles à petit budget et qui aime le côté artisanal. Et puis, il y avait cette idée dans le spectacle de dire que la force de l’humanité c’est sa capacité à travailler ensemble, à additionner des compétences, pour faire du nouveau. Je ne pouvais pas avoir 21 artistes avec moi sur scène, ce que permettent les hologrammes, une technologie mise au service du propos et qui permet de montrer ce que les mots ne peuvent pas toujours dire.
On pourrait voir un paradoxe dans le fait qu’il y a toujours de la technologie dans vos spectacles et qu’en même temps, cette technologie est responsable de ce que vous dénoncez ! Exactement, et j’ai toujours fait ça ! J’ai toujours eu un regard assez critique sur la technologie tout en l’utilisant au maximum. Mais j’aime bien mettre le doigt sur ce qu’elle peut nous apporter de positif. En grand connaisseur, Michel Serres, que je cite dans le spectacle, disait : « Par téléphone portable nos enfants accèdent à toutes les personnes, par GPS, à tous lieux, et par le web à tout le savoir ». Un petit objet dans notre poche nous permet d’avoir accès à tout. En même temps on peut aussi l’utiliser pour des choses totalement futiles. Mais il n’existe aucune technologie qui soit unilatéralement bonne ou mauvaise. J’ai voulu m’intéresser au côté positif. Ce regard optimiste fait que les gens viennent me dire que ce spectacle leur fait du bien. C’est ce que je voulais faire sans pour autant tomber dans quelque chose de bien-pensant ou de niais. Je voulais prendre de la distance, avoir un regard critique et préciser que si l’humain ne réussit pas tout, il est capable de faire bien ! C’est de cela que je veux parler et le public le comprend parfaitement. On a besoin d’être un peu réconcilié avec l’humanité. Autour de moi, certains se sont demandé, avant la création du spectacle, si c’était le moment de parler de ce que l’humanité faisait de beau alors que tout allait si mal. Mais allons-nous si mal que ça ? Malgré nos difficultés, ne sommes-nous pas mieux qu’au cours du XXe siècle traversé de tragédies en tous genres ? Je crois que nous sommes conditionnés pour avoir un regard négatif sur nous-mêmes. Or nous résoudrons plus facilement nos problèmes en disant : « Nous sommes capables de faire juste, faisons-le ! ».
Il ne nous reste plus qu’à avoir une culture de l’effort à un moment où l’on veut que tout soit simple et rapide ! C’est une des difficultés en effet. Nous sommes dans la culture de l’immédiat, y compris dans les plus hautes sphères et c’est ce qui me gêne. Cet attrait pour les solutions rapides est un véritable handicap. Cela pourrait être le thème d’un prochain spectacle. Mais j’avais quand même envie de dire que nous sommes capables de nous en sortir, tous ensemble, pas seulement une petite minorité de gens très aisés.
Etes-vous mieux accueilli en France qu’en Suisse ? Oui, et c’est bien que nous en parlions car cela me chagrine. Je joue à Saint-Malo à 2000 kilomètres de chez moi, la salle est pleine alors même qu’en Suisse, les programmateurs me boudent, sans que je sache pourquoi. Avec mes spectacles en France, je vis bien mais ce qui me gêne c’est que les Suisses puissent penser que c’est moi qui les boude. Peut-être qu’avec « Humains » les choses vont changer…
Philippe Escalier – Portrait Narcisse by Lauren Pasche
Après le succès au Casino de Paris, « Flashdance » reprend actuellement à Bobino du 31 mars au 30 avril 2023. Cette comédie musicale tonique, servie par une belle troupe, est l’occasion de revoir sur scène le danseur souriant et talentueux qu’est Rémy Marchant.
Ce Picard commence à Lille une formation de sports-études à 14 ans. Deux ans plus tard, il arrive au CNSM de Paris où il débute sa formation en danse contemporaine, en horaires aménagés afin de poursuivre sa scolarité. Il décroche son premier contrat de danseur à Disneyland Paris avant de travailler pour le chorégraphe contemporain Faizal Zeghoudi avec qui il donne « Le Sacre du printemps » et « La Belle Hélène » à l’Opéra de Bordeaux. Dans le même temps, il intervient sur beaucoup d’événementiels festifs, auxquels il n’a jamais renoncé, toujours très attiré par le mystère et l’ambiance entourant milieu de la nuit. Il participe à « Panorama » en 2012, qui retrace la vie de la compagnie Philippe Decouflé, une belle expérience s’étalant sur deux ans avec notamment une tournée internationale. En 2015, il danse dans « La Légende du Roi Arthur » de Dove Attia, chorégraphiée par Giuliano Peparini qui travaillera aussi avec les danseurs des « Amants de la Bastille ». Rémy part ensuite un an avec Giuliano Peparini en Italie pour l’émission télé de Maria De Filippi, « Amici » où il fait partie des danseurs professionnels de l’équipe, participant aux shows et apportant leur aide aux danseurs candidats. L’expérience italienne se passe bien, mais elle est compliquée par le fait que Rémy a été victime d’un accident du genou lors d’une répétition du « Roi Arthur ». Il met à profit son retour à Paris pour devenir assistant metteur en scène à Disney, une période très formatrice qui lui permet de participer à l’organisation des spectacles phares du parc, dont le nouveau « Jungle Book Jive » créé en 2019, et ce, tout en soulageant un genou encore un peu fragile. Rémy profite de la période Covid pour passer en 2021 un diplôme de coach sportif. Avec la maturité, Rémy Marchant dit ne plus redouter les périodes un peu calmes qui alternent avec ses contrats. Elles sont devenues pour lui des moments propices à l’observation de l’actualité artistique mais aussi lui permettent de se ressourcer, lui qui pour rien au monde n’abandonnerait le havre de paix qu’il s’est construit avec l’amour de sa vie, dans le sud de la France, à Montpellier.
La nouvelle comédie musicale de Julien et Samuel Safa présentée au 13E Art est une belle réussite portée par une troupe faisant des merveilles sur scène.
Dés les premières secondes, le public est pris par l’énergie qui se dégage de ce surprenant spectacle. L’on entre tout de suite dans le vif du sujet avec les riches chorégraphies de Johan Nus illustrant parfaitement la musique entrainante et tonique de Samuel Safa. Très visuel, grâce aux vidéos ingénieuses d’Harold Simon qui font vivre l’histoire en nous donnant le sentiment d’assister à un film d’aventure, le spectacle se met en place tambour battant. L’intrigue : le vol d’une statuette Aztèque dans un musée londonien génère l’intervention du grand détective secondé du fidèle Watson auquel vient s’ajouter une autre enquêtrice apportant la touche féminine et charmante qui manquait au célèbre duo du 221 B Baker Street
L’enquête va nous faire voyager dans deux pays lointains prétextes à des situations pittoresques et des danses endiablées faisant appel à de très beaux costumes colorés se jouant des folklores indiens et mexicains avec une drôlerie irrésistible. Le texte, lui aussi empreint d’humour et de références, reste vivace et léger et fait que le public participe à l’avancée des recherches avec un grand sourire qui ne le quitte jamais. Un cadre aussi abouti est donc idéal pour l’épanouissement d’une troupe qui n’a pas manqué de nous séduire et de nous impressionner. Aux côtés d’un Holmes aux belles qualités vocales (Bastien Monier), Guillaume Pevée (en Watson) nous offre un surprenant et ébouriffant festival de danseur comique face à Marine Duhamel, séduisante et efficace Emma Jones. Ce trio est encadré, avec tout le talent requis par Océane Demontis, Lola Rose, Clément Cabrel, Jean Louis Dupont, Mélissa Mekdad, Hippolyte Bourdet, et Charlène Fernandez. Tous nous emportent dans un spectacle jubilatoire qui ne nous laisse aucun répit, faisant autant la joie des adultes que des enfants. L’on ressort du 13E Art heureux, certains qu’avec de tels artistes, la comédie musicale française qui a trouvé son style, a de beaux jours devant elle.
Pour ses 40 ans, la comédie musicale « Flashdance » s’offre dans la grande salle du Casino de Paris un anniversaire plein d’énergie avec une belle troupe de jeunes artistes français.
En mettant en présence deux amoureux issus de classes sociales très différentes, « Flashdance » respecte la tradition qui veut qu’une histoire d’amour, pour donner du piment à l’intrigue, s’annonce très compliquée, tout en s’acheminant, la plupart du temps, vers un happy end. C’est précisément dans ce cadre que se développe l’histoire d’Alexandra Owens et Nick Hurley adaptée et mise en scène de façon très visuelle, dynamique et pour tout dire efficace par Philippe Hersen. Cet artiste qui a déjà eu l’occasion de proposer une version de ce spectacle entre 2014 et 2015, s’est toujours révélé particulièrement à l’aise dans le musical comme en atteste ses précédentes réalisations, « Priscilla folle du désert » ou « Charlie et la chocolaterie ». C’est donc un bel écrin riche, coloré et lumineux qu’il offre à la jeune troupe de chanteurs et danseurs dans laquelle on remarquera l’étonnante prestation d’Eka Kharlov à laquelle on serait bien en peine de trouver le moindre défaut et que Julien Husser, dans le rôle de Nick, tente de séduire. Dans la troupe des danseurs magistralement menée par Andie Masazza, on ne passera pas sous silence la prestation endiablée de Rémy Marchant qui dans l’un de ses rôles, celui du policier dévoilant de parfaits abdos, met d’entrée de jeu, la salle en émoi. L’ensemble de la distribution, par sa qualité, fait oublier les lacunes de ce genre de show que sont les parties parlées souvent assez poussives. Mais, emballé par les tubes « Gloria », « Maniac » et « What a feeling » si bien chorégraphiés par Cécile Chaduteau, le public se laisse facilement emporté par la fougue d’une troupe talentueuse qui visiblement prend plaisir à le rendre heureux.
Dans « Bernard Dimey père et fille, une incroyable rencontre » Dominique Dimey raconte en chansons sa découverte émouvante d’un père qu’elle ne connaissait pas.
Jeune fille venue de Châteauroux, élevée par une mère célibataire qui ne lui a jamais parlé de son père, Dominique Dimey s’installe dans une chambre de bonne à Montmartre afin de suivre les cours de Jean-Laurent Cochet. Dans les bars et les petits restos de son quartier, elle y croise à de nombreuses reprises un quinquagénaire barbu, peu soucieux de sa personne, qu’elle prend pour un artiste peintre. C’est une affiche de concert qui lui révèle qu’il s’agit en fait d’un auteur interprète qu’elle salue à la fin d’un récital qu’il vient de donner salle Pleyel. L’artiste s’intéresse à la jeune fille blonde venue le féliciter et lui apprendre qu’ils sont voisins. Le courant passe. Les confidences faites autour d’un verre ou d’un bon repas en compagnie des acolytes du poète vont amener rapidement Dominique Dimey à entendre cette phrase qui provoquera chez elle le choc que l’on peut imaginer et qui sera confirmée par sa mère « C’est con, mais je crois que je pourrais être ton père ! ». Après les quelques semaines nécessaires pour digérer cette révélation, Dominique Dimey continuera à le fréquenter durant les quelques années qui lui restent à vivre.
La notoriété est parfaitement injuste avec les auteurs de chansons. Ceux qui rendent célèbres ceux qui les chantent sont toujours restés désespérément dans l’ombre. Qui sait que « Syracuse » chantée par Henri Salvador (un autre artiste ayant eu des difficultés avec sa filiation !) est signée Bernard Dimey ? Le poète écrivait de superbes alexandrins avec une facilité déconcertante et ses textes poignants et poétiques ont été choisis par les plus grands parmi lesquels Charles Aznavour, Serge Reggiani, Zizi Jeanmaire, Juliette Greco, Les Frères Jacques ou Yves Montand. Dominique Dimey retrace cette rencontre qui va marquer sa vie avec ce père inconnu, vivant à Montmartre, à deux pas du métro Pigalle, en artiste digne du XIXème siècle, tout entier centré sur son art et ses amis. Son hédonisme, marqué par un goût prononcé pour le tabac, la boisson et le bonne chère, sera responsable d’une vie écourtée puisqu’il meurt alors qu’il allait avoir cinquante ans en 1981 mais après les quelques années de bonheur apportées par sa fille retrouvée. Avec la finesse et la générosité qu’on lui connait (bon sang ne saurait mentir, l’artiste engagée a mis ses albums au service des combats en faveur de la protection de l’enfance et de la planète) Dominique Dimey vient porter témoignage de qui fut son père, ce bon vivant à la personnalité désintéressée dilapidant tout ce qu’il gagnait au profit de ses amis plus nécessiteux que lui et inspiré par les thèmes de la nuit, du temps qui passe ou de l’enfance perdue. Elle le fait avec les chansons du poète auquel Richard Bohringer prête sa belle voix grave, accompagnée au piano par Charles Tois ou à l’accordéon par Laurent Derache, dans une mise en scène de Bruno Laurent. « Bernard Dimey père et fille » au Théâtre Essaïon, met en avant l’un de nos plus grands paroliers et une chanteuse terriblement attachante. Impossible par ces temps de froidure d’ignorer ce spectacle qui nous fait chaud au cœur !
Cette rétrospective d’un siècle de musique afro-américaine en 36 tableaux mise en scène par Valery Rodriguez et chorégraphiée par Thomas Bimaï est un grand moment, vocalement et scéniquement inoubliable.
« Black Legends » a longtemps muri dans l’esprit de Valéry Rodriguez. L’idée d’un spectacle autour de la culture noire-américaine germe pour la première fois dans son esprit alors qu’il chante dans « Le Roi Lion ». Déjà impressionné des années auparavant par « Smokey Joe’s Café », il décide de créer un spectacle qui, des années de travail après, donnera naissance à cette grande revue où une vingtaine d’artistes mettent tout leur talent à raconter l’histoire de la ségrégation. Accompagné par un orchestre de cinq musiciens dirigés par le pianiste Christophe Jambois, « Black Legends » ne se contente pas d’enchainer les plus grands tubes de la musique noire comme « Free », « Crazy in love », « Strange Fruit » ou « ABC ». Le spectacle retrace toute une épopée avec de courts récits créant un jeu narratif particulièrement abouti. La ségrégation, le Ku Klux Klan, Martin Luther King ou l’élection de Barrack Obama sont partie intégrante de cette trame nous faisant parcourir une centaine d’années mouvementées, douloureuses, que les magnifiques voix de la troupe nous font revivre avec une ardeur et une énergie exceptionnelles. C’est peu dire que la grande salle de Bobino vibre et participe à ce show chanté et dansé. La joie et l’émotion du public qui ne peut s’empêcher de bouger sont palpables. « Black Legends » enflamme Bobino qui, après 1 h 30 de véritable communion, se vide de ses spectateurs qui ont applaudi à tout rompre un show nous ayant dit à quel point Black is Beautiful !
Pour la pièce la plus connue de Feydeau il fallait une mise en scène moderne et subtile sachant renouveler le genre. C’est ce que nous propose le Lucernaire avec l’adaptation à la fois fidèle et pleine de surprises de Philippe Person.
« L’amour rend aveugle. Le mariage rend la vue » a dit Oscar Wilde. Chez Feydeau où pourtant l’on passe son temps à se tromper, les choses sont moins tranchées. L’héroïne du Dindon, Lucienne Vatelin, semble être heureuse en ménage et repousse les prétendants à l’adultère que sont Rédillon qui soupire depuis longtemps auprès d’elle et Pontagnac, nouveau venu présomptueux, certain d’emporter la place sous l’effet d’une charge héroïque. La forteresse reste imprenable mais il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd que le moindre faux pas de Mr Vatelin jetterait sur l’heure son épouse dans les bras de la vengeance et de l’un des deux prétendants. Or, il se trouve que Pontagnac est averti, par une malheureuse confidence de son « ami » peu méfiant, qu’il aurait fauté à Londres. Celle avec qui l’adultère a été commis débarque à Paris et ne demande qu’à remettre le couvert. S’en suit une série de quiproquos dont Feydeau a le secret, faisant souffler sur la pièce un vent de folie.
Aussitôt que le rideau se lève, le spectateur comprend que rien ne sera banal durant cette représentation. Philippe Person s’est situé dans une période plus contemporaine et nous évite la sempiternelle succession de portes qui claquent. Tout est fait pour nous faire vivre la pièce avec autant de tonus mais plus de finesse. Références et clins d’œil ne manquent pas et nous font entendre avec beaucoup d’humour, un texte éminemment riche, bourré d’allusions, souvent salaces du reste, au rythme infernal inhérent au vaudeville. La liste des trouvailles de Philippe Person qui font le charme de son « Dindon » serait trop longue à dresser mais il faut néanmoins dévoiler les deux magnifiques intermèdes musicaux d’une grande douceur chantés par Jil Caplan et qui ont le mérite de faire retomber la frénésie coutumière de Feydeau si bien entretenue par les comédiens. La troupe constitue l’autre bonne surprise de ce spectacle. Florence Le Corre incarne magnifiquement (avec charme et délicatesse) Mme Vatelin face à Philippe Calvario, son époux. Dans ce registre inhabituel pour lui, le comédien fait preuve d’une dextérité remarquable, sachant être époustouflant sans jamais forcer le trait. Philippe Maymat prête son physique avenant et ses grandes qualités d’acteur à Pontagnac qu’il rend plus vrai que nature. Pascal Thoreau sait bien alterner ses deux rôles truculents dans lesquels il s’épanouit. Jil Caplan démontre, pour sa part, qu’elle n’a pas que des qualités de chanteuse et Philippe Person s’est réservé la portion congrue avec les rôles de majordomes avec lesquels il fait deux prestations remarquées. Tous les six, avec drôlerie et légèreté, nous servent ce beau Feydeau sur un plateau permettant à un public ravi de déguster ce savoureux « Dindon » dans un climat de franche allégresse !
Avec « La Claque » au théâtre de la Gaité, Fred Radix vient nous raconter l’histoire d’une très vieille technique d’applaudissements rémunérés, encore utilisée dans certains théâtres au XIXème siècle. L’excellence de la narration, la complicité avec le public-partenaire, l’humour et la qualité de l’interprétation font de ce spectacle original un moment des plus réussis.
Pour retracer le fonctionnement d’une pratique très ancienne remontant à la Rome antique et consistant à séduire l’auditoire par des réactions enthousiastes artificielles venues de personnes payées pour l’occasion, Fred Radix a imaginé un scénario très riche. Nous voici priés d’assister à la création d’un opéra en 1895 dont le chef de la claque se retrouve subitement dépourvu de complices à quelques heures de la première. Il s’agit donc de reconstituer dare-dare une équipe et ce sont les spectateurs du théâtre de la Gaité qui vont pallier ce manque et recevoir, dans la foulée, l’indispensable formation adéquate. Théâtre dans le théâtre, le procédé fonctionne admirablement. Il permet de découvrir les différentes composantes de la claque, chargées de restituer toutes les réactions possibles d’une véritable assistance subjuguée par le spectacle (rires, étonnements, bravos). Toujours friands de ce genre d’interactions, les spectateurs présents à la Gaité réagissent à la perfection. Ils sont si efficaces que l’on jurerait qu’ils ont bénéficié d’une ou deux répétitions préalables. Le système de collaboration au débotté fonctionnant à merveille, l’on savoure d’autant plus l’histoire croquignolesque et drolatique qui caractérise cet opéra imaginaire, rappelant au passage certains livrets abracadabrantesques ayant marqué l’histoire de l’art lyrique. Le scénario particulièrement bien ficelé de Fred Radix, servi par une interprétation remarquable, en devient irrésistible. Aux côtés de l’auteur, Alice Noureux et Guillaume Collignon font merveille et, avec brio, mettent en valeur tous les aspects comiques et loufoques de cet opéra démentiel propulsé par une toute nouvelle « Claque » magistrale. L’on comprend alors aisément pourquoi, en regardant ce spectacle dans le spectacle si bien orchestré et joué dont ils sont en outre les participants directs, le vrai public de la Gaité soit si euphorique. Quand le divertissement est aussi réussi, subtil et surprenant, nul besoin de claque pour assurer son succès.
Philippe Escalier
Théâtre de la Gaité Montparnasse : 26, rue de la Gaité 75014 Paris – 01 43 20 60 56
Ce résumé musical et hilarant du retour mouvementé d’Ulysse vers Ithaque écrit et interprété par Julie Costanza et Jean-Baptiste Darosey met en joie grands et petits, tous les mercredis après midi à 15 h à La Huchette.
La guerre de Troie ne fut pas une partie de plaisir quand, pour un simple abandon du domicile conjugal, le susceptible et irascible Ménélas mis l’Asie Mineure à feu et à sang. Pourtant, pour Ulysse, qui sut apporter la victoire aux Grecs, ce ne fut rien comparé aux épreuves qui l’attendaient pour son retour au pays. Le meilleur des Grecs (après Achille bien entendu) avait dû, pour se défendre, aveugler un cyclope, fils de Poseidon : mauvaise pioche pour qui veut prendre la mer ! Homère en fit un récit comptant pas moins de douze mille cent neuf hexamètres dactyliques ! Ainsi naquit un long récit mythologique devenu mythique. Ici, rassurons le futur spectateur, le menu est très allégé. Avec Julie Costanza et Jean-Baptiste Darosey, associés, pour le meilleur et pour l’épire, le condensé proposé est aussi léger que déjanté. Avec costumes, déguisements, quelques accessoires et des chants à la clé, les deux comédiens déchainés, déployant des trésors d’inventivité, viennent détourner par l’humour cette épopée homérique. Les gags s’enchainent, les dieux interviennent, Zeus en personne par téléphone tâche d’aplanir les antagonismes afin d’éviter de voir l’empire des Dieux contre Ithaque ! Ulysse, pour sa part, prend son temps et parfois du bon tandis que Pénélope s’oblige à faire tapisserie pour ne pas avoir à choisir un nouveau mari ! Au milieu de ces innombrables facéties mises en scène par Stéphanie Gagneux, le public enchanté parvient néanmoins à suivre le périple maritime, grande carte et storyboard délirant à l’appui. Cette relecture de l’Odyssée n’aura peut-être pas l’agrément du Collège de France, mais elle est de nature à nous réconcilier, dans de grands éclats de rire, avec l’Histoire parfois un peu compliquée et agitée de la Grèce Antique !
Philippe Escalier
Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Tous les mercredis à 15 h jusqu’au 28/12/2022 – 01 43 26 38 99