Richard Hornig, l’écuyer du Roi de Bavière une vie au service de Louis II

Introduction
Dans l’histoire tourmentée de Louis II de Bavière, celle du « Roi des Cygnes » dont le destin tragique fascine encore aujourd’hui, une figure demeure méconnue bien qu’essentielle : Richard Hornig. Pendant près de vingt années, cet homme aux yeux bleus et aux cheveux blonds ondulés fut bien davantage qu’un simple écuyer royal. Confident intime, secrétaire particulier, intermédiaire politique et passion amoureuse d’un souverain déchiré entre ses aspirations personnelles et les impératifs de son rang, Hornig incarna l’une des relations les plus complexes et les plus bouleversantes du XIXe siècle européen. Son existence, marquée par une intimité exceptionnelle avec l’un des monarques les plus énigmatiques de son temps, offre un éclairage indispensable sur la psychologie du roi bâtisseur de châteaux féeriques, mais aussi sur les contraintes sociales et morales d’une époque qui ne pardonnait pas la différence.


Origines familiales et formation (1841-1862)
Richard Hornig vit le jour en septembre 1841 dans le Mecklembourg, région du nord de l’Allemagne dont sa famille était originaire, bien que ses racines remontent à la Pologne. Son père, Ehrenfried Hornig, occupait déjà une position enviable dans l’aristocratie équestre allemande : il servait comme écuyer auprès du comte de Hahn, fonction qui exigeait non seulement une expertise technique dans l’art équestre, mais également une connaissance approfondie des usages et du protocole de cour.

Cette tradition familiale dans le service des grandes maisons allemandes ouvrit naturellement les portes de la cour de Bavière à la famille Hornig. Ehrenfried finit par entrer au service du roi Maximilien II de Bavière, père du futur Louis II, où il gravit les échelons jusqu’à devenir lui-même écuyer royal. Richard, encore enfant, accompagna son père à Munich et reçut une éducation soignée, fréquentant plusieurs établissements privés qui lui permirent d’acquérir la culture nécessaire à un homme destiné à évoluer dans l’entourage d’un souverain.

La fratrie comptait également Edward, cadet de Richard de deux ans, qui devait s’illustrer par une brillante carrière militaire. Edward épousa une femme apparentée au comte Rambaldi, propriétaire du château d’Almannshausen sur le lac de Starnberg, établissant ainsi des liens avec l’aristocratie terrienne bavaroise. Ces connexions familiales témoignent de l’ascension sociale progressive des Hornig dans la société bavaroise.

À dix-huit ans, en 1859, Richard Hornig embrassa la carrière des armes en rejoignant l’armée bavaroise comme officier d’artillerie. Cette expérience militaire, bien que brève, lui conféra une discipline et une maîtrise de soi qui devaient s’avérer précieuses dans ses futures fonctions. Trois années plus tard, en 1862, il suivit les traces paternelles en intégrant le service des écuries royales en tant qu’élève. Cette entrée dans l’univers de la cour coïncidait avec les dernières années du règne de Maximilien II, qui décéderait en 1864, propulsant son fils de dix-huit ans sur le trône de Bavière

Le parcours professionnel de Richard Hornig au sein des écuries royales illustre autant son talent que sa détermination. En l’espace de neuf années, il gravit tous les échelons de cette institution complexe pour atteindre, en 1871, la prestigieuse fonction d’écuyer principal (Oberststallmeister). Cette charge comportait des responsabilités considérables : la gestion complète de la cavalerie personnelle du roi, la supervision d’écuries abritant quelque cinq cents chevaux qui devaient être nourris, soignés et entraînés quotidiennement, ainsi que l’entretien des attelages et des carrosses royaux. La fonction exigeait des compétences organisationnelles exceptionnelles, une connaissance approfondie de l’hippologie et une autorité naturelle sur un personnel nombreux.


L’année 1866 marqua un tournant dans l’existence de Richard Hornig. Il accompagna pour la première fois le jeune roi Louis II lors d’un voyage officiel dans les provinces de Franconie bavaroise. Cette proximité initiale permit au souverain de mesurer les qualités de son écuyer : sa discrétion, son efficacité, mais aussi son physique séduisant. Hornig possédait tous les attributs de la beauté masculine telle que la concevait l’imaginaire romantique du roi : de beaux yeux bleus, une chevelure blonde qu’il portait ondulée dans sa jeunesse, une stature élancée et virile à la fois. Excellent cavalier et chasseur passionné, il partageait les goûts du souverain pour les excursions en montagne et les escapades loin de l’étiquette de cour.

Le 11 mai 1867 constitue la date cruciale de leur relation. Ce jour-là, Hornig entra officiellement au service personnel du roi. Cette rencontre survint trois mois avant la date initialement prévue pour le mariage de Louis II avec sa cousine Sophie-Charlotte, duchesse en Bavière et sœur de la célèbre impératrice Élisabeth d’Autriche. L’historien britannique Desmond Chapman-Huston, qui eut accès aux archives secrètes de la maison royale de Wittelsbach, formula une hypothèse que corroborent les témoignages contemporains : l’apparition de Hornig dans la vie de Louis ancra définitivement le souverain dans la conviction qu’il ne pourrait jamais aimer les femmes. Le mariage avec Sophie fut reporté à plusieurs reprises — d’abord au 25 août, puis au 12 octobre, enfin au 12 novembre 1867 — avant d’être définitivement annulé une semaine avant la dernière date fixée.

Dans ses carnets secrets, rédigés en français et publiés pour la première fois en 1923 avant d’être traduits en français chez Grasset en 1987, Louis II consigna ses sentiments avec une franchise bouleversante. Dans une entrée datée du 6 mars 1872, il écrivit ces mots révélateurs : « Deux mois exactement avant qu’il y ait 5 ans que nous nous sommes connus en ce divin 6 mai 1867, pour ne plus jamais nous séparer, et ne plus jamais nous quitter jusqu’à la mort. Écrit dans la hutte indienne. » Il qualifie Hornig d’« ami adoré », de « chéri de mon âme », et évoque « un baiser saint et pur…une fois seulement », avant de s’imposer la continence la plus absolue : « Plus un baiser, plus d’émoi du tout, ni en paroles, ni par écrit, ni en actes. »

Ces aveux témoignent du combat intérieur déchirant que menait le roi catholique contre des pulsions qu’il jugeait contraires à sa foi et aux normes sociales de son époque. L’historien français Dominique Fernandez, dans sa préface à l’édition française des Carnets secrets, souligne que Louis II fut « prisonnier toute sa vie d’un atroce sentiment de culpabilité, qui finit par le détruire ».
L’âge d’or : dix-huit années d’intimité royale (1867-1885)
Pendant près de deux décennies, Richard Hornig accompagna Louis II dans tous ses déplacements. Le roi et son écuyer visitèrent régulièrement les châteaux royaux — Hohenschwangau, Neuschwanstein en construction, Linderhof, puis Herrenchiemsee —, ainsi que les nombreux chalets et huttes de montagne où le souverain aimait se retirer. Ces excursions se déroulaient le plus souvent dans une voiture à quatre chevaux, mais l’hiver, les deux hommes sillonnaient les paysages enneigés des Alpes bavaroises en traîneau, sous les étoiles que Louis II affectionnait particulièrement.

Cette relation d’une intensité exceptionnelle ne tarda pas à dépasser le cadre strictement professionnel de la fonction d’écuyer. Hornig devint le secrétaire particulier du roi, gérant l’intégralité de sa correspondance : les échanges avec les entreprises chargées de la construction des châteaux royaux, les commandes passées aux artistes, les rapports avec les ministres. Il servit bientôt d’intermédiaire direct entre Louis II et son gouvernement, rôle qui suscita de vives critiques à la cour et dans les milieux politiques munichois. Comment un simple écuyer, fût-il écuyer principal, pouvait-il exercer une telle influence sur les affaires de l’État ?

Le roi confia également à Hornig des missions qui n’avaient aucun rapport avec ses attributions officielles. Il l’envoya à deux reprises à Naples pour étudier la grotte bleue de Capri, car la reproduction qu’il en faisait réaliser à Linderhof ne possédait pas exactement la même teinte azurée que l’original. Il le dépêcha plusieurs fois à Paris pour y acquérir des vases rares, des bustes et des tapis destinés à l’ameublement des châteaux royaux. Ces voyages témoignent de la confiance absolue que le souverain plaçait en son écuyer, mais aussi de son obsession du détail et de la perfection esthétique.

Louis II entreprit même un voyage incognito en Allemagne et en France en compagnie de Richard Hornig, se faisant passer pour le comte de Berg afin d’échapper aux contraintes protocolaires. Cette escapade révèle leur complicité profonde et le désir du roi de vivre, ne serait-ce que temporairement, une existence libérée des obligations de son rang. Pendant ce périple français, Louis fit reporter une nouvelle fois son mariage avec Sophie, décision qui scella définitivement la rupture de ses fiançailles.

La personnalité de Richard Hornig explique en partie l’ascendant qu’il exerçait sur le roi hypersensible. Doté de « nerfs d’acier » et d’une « patience surhumaine », comme le notaient les observateurs de l’époque, il possédait également une sensibilité artistique développée : il appréciait la musique de Richard Wagner, compositeur dont Louis II était le mécène et l’admirateur passionné. Cette convergence de goûts musicaux créait un terrain d’entente supplémentaire entre les deux hommes. Hornig savait se montrer discret, dévoué, capable de supporter les sautes d’humeur d’un souverain psychologiquement fragile, tout en sachant anticiper ses désirs et organiser avec une efficacité remarquable les aspects pratiques de son existence de plus en plus marginale.


En 1885, après dix-huit années de service ininterrompu et d’intimité quotidienne, Richard Hornig tomba brutalement en disgrâce. Les circonstances de cette rupture demeurent partiellement obscures, mais les sources concordent sur la cause officielle : les travaux de construction des châteaux royaux n’avaient pas été exécutés dans les délais prescrits. Louis II, dont les projets architecturaux pharaoniques engloutissaient des sommes considérables et mettaient les finances bavaroises en péril, trouva en Hornig un bouc émissaire commode pour des retards dont il portait lui-même la responsabilité par ses exigences incessantes de modifications.

La vraie nature de cette disgrâce semble néanmoins plus complexe. Les historiens suggèrent que le roi, conscient de la dangerosité politique de sa dépendance affective envers Hornig et des rumeurs que cette proximité alimentait, chercha à mettre une distance salutaire avec son ancien favori. Par ailleurs, Louis II vivait à cette époque une période de troubles psychologiques croissants, oscillant entre exaltation et dépression, multipliant les comportements erratiques qui inquiétaient son entourage et le gouvernement bavarois.

Hornig fut renvoyé au service ordinaire des écuries, mesure qui équivalait à un bannissement de l’entourage immédiat du souverain. Karl Hesselschwert, né en 1840 à Munich et admis dès l’âge de seize ans au service du prince Adalbert de Bavière avant de devenir palfrenier royal en 1864, lui succéda dans la confiance du roi. Toutefois, Louis II ne se montra pas ingrat envers celui qui l’avait si longtemps servi. En remerciement de ses services passés, il offrit à Richard Hornig une propriété sur le lac de Starnberg, à Feldafing, localité prisée de l’aristocratie bavaroise. Ce geste généreux permit à l’ancien écuyer de conserver un statut social honorable et des revenus confortables.


La mort mystérieuse de Louis II le 13 juin 1886 dans le lac de Starnberg, au lendemain de son internement au château de Berg où il avait été conduit après avoir été déclaré aliéné mental par une commission de psychiatres, marqua profondément Richard Hornig. Bien qu’éloigné de la cour depuis un an, l’ancien écuyer avait conservé une affection indéfectible pour le souverain dont il avait partagé l’existence pendant près de deux décennies.

Après la disparition du roi, Hornig mena une existence plus retirée. Il acquit un hôtel à Kempten, ville située dans l’Allgäu bavarois, se constituant ainsi une activité économique indépendante. Son meilleur ami durant ces années fut Friedrich Ziegler, secrétaire d’État, preuve que Hornig avait conservé des relations dans les sphères dirigeantes bavaroises malgré sa disgrâce.

En 1900, le prince régent Luitpold — oncle de Louis II qui avait assumé la régence après l’internement de son neveu, puis après la mort de ce dernier pour le compte du roi Othon Ier, frère cadet de Louis II également déclaré fou — accorda à Richard Hornig un titre de noblesse. Il devint ainsi Richard von Hornig, reconnaissance officielle de ses longues années de service auprès de la couronne de Bavière. Cet anoblissement tardif représentait également une forme de réhabilitation symbolique après la disgrâce de 1885.

Richard von Hornig s’éteignit le 2 août 1911 à Rohrenfeld, village situé sur les rives du Danube, à l’âge de soixante-dix ans. Conformément à ses dernières volontés, son corps fut incinéré à Ulm puis ses cendres furent inhumées à Munich dans le vieux cimetière du Sud (Münchner Südfriedhof), nécropole qui accueillait de nombreuses personnalités de la société munichoise. Sa tombe, modeste et rarement visitée, rappelle l’existence d’un homme dont le rôle historique demeure largement méconnu du grand public, mais dont l’importance fut capitale dans la vie du roi le plus romanesque de Bavière.


L’aspect homoérotique de la relation entre Louis II et Richard Hornig ne fait plus l’objet de contestation sérieuse parmi les historiens contemporains. Les Carnets secrets du roi, rédigés en français — langue que Louis maîtrisait parfaitement et qu’il utilisait pour ses pensées les plus intimes —, constituent la source primordiale attestant de la nature passionnelle de ses sentiments pour son écuyer.

L’historien britannique Desmond Chapman-Huston, qui publia en 1955 une biographie de référence intitulée Ludwig II: The Mad King of Bavaria, bénéficia d’un accès privilégié aux archives de la maison royale des Wittelsbach, incluant des documents personnels, des journaux intimes et des lettres que Louis II échangea avec ses proches. Chapman-Huston confirme sans ambiguïté l’amour du roi pour Hornig, tout en soulignant le combat moral que ce sentiment suscitait chez le souverain catholique. Il estime que la rencontre avec Hornig constitua le moment décisif où Louis comprit définitivement son incapacité à aimer les femmes et à remplir le devoir dynastique du mariage et de la procréation.

L’historien et écrivain français Dominique Fernandez, auteur de la préface de l’édition française des Carnets secrets parue chez Grasset, analyse avec finesse la tragédie intérieure de Louis II. Il souligne que dans l’Allemagne bismarckienne de la seconde moitié du XIXe siècle, l’homosexualité était considérée non seulement comme un péché mais comme un crime passible de sanctions pénales. Le nouveau Code pénal de l’Empire allemand, unifié après 1871, criminalisait explicitement les relations entre hommes. Louis II vivait donc dans une terreur permanente, non seulement de la damnation religieuse, mais également de la disgrâce politique et du scandale public.

Fernandez écrit que le roi « fut prisonnier toute sa vie d’un atroce sentiment de culpabilité, qui finit par le détruire ». Il ajoute que Louis, « trop faible pour se dégager des tabous de son époque », ne parvint jamais à accepter sa nature profonde. Cette incapacité à concilier ses désirs et ses convictions morales explique largement les troubles psychologiques croissants qui affectèrent le souverain dans les dernières années de son règne. Les balustrades tarabiscotées qui, dans les chambres royales de Linderhof et Herrenchiemsee, isolaient le lit du souverain, symbolisaient cette volonté désespérée de dresser une barrière physique contre la tentation charnelle.

L’édition allemande originale des Carnets secrets, publiée par Nymphenburger en 1986 à l’occasion du centenaire de la mort du roi, puis l’édition française augmentée et commentée par l’historien Siegfried Obermeier en 1987, permirent au grand public de découvrir l’ampleur du drame vécu par Louis II. Ces publications s’inscrivaient dans un contexte de réévaluation historique de la sexualité des grandes figures du passé, démarche qui relevait autant de l’historiographie que de la lutte pour la reconnaissance des droits des minorités sexuelles.


Pour comprendre pleinement la relation entre Louis II et Richard Hornig, il convient de la replacer dans le contexte social, politique et moral de la Bavière et de l’Allemagne de la seconde moitié du XIXe siècle. L’époque victorienne, qui influençait profondément les mœurs européennes, imposait une répression sévère de toute sexualité considérée comme déviante. L’homosexualité masculine, en particulier, faisait l’objet d’une condamnation unanime de la part des églises, de la médecine et du droit.

Après l’unification allemande de 1871, la Bavière, bien que conservant une certaine autonomie dans ses affaires intérieures, dut se conformer aux lois de l’Empire dominé par la Prusse protestante et militariste. Le paragraphe 175 du Code pénal allemand, introduit en 1871, criminalisait les « actes sexuels contre nature » entre hommes, disposition qui resta en vigueur jusqu’en 1994. Cette législation répressive créait un climat de terreur pour les homosexuels, quelle que fût leur position sociale. Même un roi n’était pas à l’abri des conséquences désastreuses que la révélation publique de son orientation sexuelle aurait entraînées.

Louis II vivait dans la conscience aiguë de cette menace. Son journal intime révèle qu’il considérait ses désirs comme une « erreur de la nature », une « tare » héréditaire peut-être liée à la consanguinité qui affectait la maison des Wittelsbach. Il luttait constamment contre ce qu’il appelait ses « pulsions ignominieuses », multipliant les serments de chasteté et les prières pour obtenir la force de résister à la tentation. Cette lutte épuisante contre lui-même contribua sans doute à l’aggravation de ses troubles mentaux et à son isolement croissant.

Richard Hornig se trouvait dans une position tout aussi délicate. En tant qu’écuyer d’origine non aristocratique, il devait sa position sociale exceptionnelle uniquement à la faveur royale. La proximité qu’il entretenait avec le souverain, si elle lui conférait une influence considérable, le plaçait également sous le feu constant des critiques et des jalousies. Les courtisans et les ministres voyaient d’un très mauvais œil l’ascendant qu’exerçait cet homme sur leur roi. Des rumeurs circulaient nécessairement sur la nature exacte de leurs relations, rumeurs d’autant plus dangereuses qu’elles correspondaient à la réalité, même si celle-ci demeurait largement platonique.


La figure de Richard Hornig a inspiré diverses œuvres artistiques au XXe siècle, témoignant de la fascination durable qu’exerce l’histoire de Louis II de Bavière. Le dramaturge polonais Marian Pankowski consacra une pièce de théâtre, Le Roi Louis (1964, révisée en 1971), à la relation entre le souverain et son écuyer. L’œuvre, qui adopte une approche explicitement homoérotique, dépeint la rencontre initiale entre les deux hommes avec une intensité dramatique frappante.

Dans une scène révélatrice, Pankowski imagine Louis II découvrant pour la première fois le jeune écuyer : « Par la droite accourt, effleurant à peine le sol, un garçon aux cheveux blonds, viril et élancé : Richard Hornig. » Le roi, « frappé par sa beauté », lui demande à plusieurs reprises son nom, manifestant ainsi son trouble face à cette apparition. La pièce comprend également des scènes plus audacieuses, comme celle où Hornig organise pour le roi une partie de colin-maillard avec les garçons du village, métaphore transparente du désir interdit et de la transgression sociale.

Le cinéma s’est également emparé du personnage. Hans-Jürgen Syberberg, dans son film expérimental Ludwig, Requiem pour un roi vierge (1972), inclut Hornig parmi les personnages gravitant autour du souverain, bien que le réalisateur privilégie une approche plus symbolique et allégorique que narrative. Luchino Visconti, dans son somptueux Ludwig ou Le Crépuscule des dieux (1973), évoque plus discrètement la présence de l’écuyer, le cinéaste italien se concentrant davantage sur la relation de Louis II avec Richard Wagner.

Plus récemment, le manga japonais Ludwig II de You Higuri (publié par Kadokawa Shoten en trois volumes) propose une relecture romanesque et explicitement romantique de la relation entre le roi et Hornig. Cette transposition dans le medium du manga shōnen-ai (récits d’amour entre hommes destinés à un public féminin) témoigne de la dimension universelle et intemporelle de cette histoire d’amour impossible entre un souverain et son serviteur, thème qui transcende les frontières culturelles et les époques.

Ces réappropriations artistiques, si elles prennent des libertés avec la réalité historique, témoignent néanmoins de l’intérêt persistant que suscite la figure de Richard Hornig. Elles participent également à une réévaluation de l’histoire de l’homosexualité en Europe, longtemps occultée ou euphémisée par une historiographie pudibonde.


Richard Hornig fut bien davantage qu’un simple écuyer dans la vie de Louis II de Bavière. Il incarna le grand amour contrarié d’un roi romantique incapable d’assumer pleinement sa nature dans une société répressive. Leur relation, marquée par une tension permanente entre la passion et la continence, entre le désir et le devoir, entre l’intimité quotidienne et la distance sociale, illustre avec une acuité particulière les contradictions d’une époque où l’individu devait sacrifier ses aspirations personnelles aux normes collectives.

L’influence de Hornig sur Louis II ne saurait être sous-estimée. Pendant près de deux décennies, il fut le confident quotidien d’un souverain de plus en plus isolé, le témoin privilégié de ses créations architecturales grandioses, l’organisateur pratique de ses fantasmes esthétiques. Sans Hornig, Louis II aurait-il pu mener à bien ses projets de châteaux ? Aurait-il survécu aussi longtemps aux pressions de son gouvernement et aux tourments de sa conscience ? Ces questions demeurent ouvertes, mais il est indéniable que l’écuyer joua un rôle stabilisateur dans l’existence chaotique du roi.

La disgrâce de 1885 marqua le début de la fin pour Louis II. Privé de son plus fidèle compagnon, le souverain sombra dans une solitude plus profonde encore, multipliant les comportements erratiques qui fournirent à ses ennemis politiques les arguments nécessaires pour le faire déclarer fou et l’interner. Moins d’un an après le renvoi de Hornig, Louis II mourrait dans des circonstances mystérieuses qui continuent d’alimenter les spéculations : suicide, accident ou meurtre déguisé ? La question reste sans réponse définitive.

Quant à Richard Hornig, il survécut un quart de siècle à son royal ami, menant une existence discrète mais honorable, honoré d’un titre de noblesse qui reconnaissait tardivement ses services. Sa tombe au cimetière du Sud de Munich, lieu de repos de tant d’acteurs de l’histoire bavaroise, rappelle aux rares visiteurs informés l’existence de cet homme dont la vie fut indissociablement liée à l’un des règnes les plus fascinants et les plus tragiques de l’Europe du XIXe siècle.

L’histoire de Richard Hornig et de Louis II constitue un témoignage bouleversant sur l’impossibilité, dans la société européenne du XIXe siècle, de vivre ouvertement une orientation sexuelle considérée comme déviante, même lorsqu’on portait une couronne. Elle rappelle également que derrière les figures monumentales de l’Histoire se tiennent toujours des individus plus modestes dont l’existence et le dévouement furent pourtant essentiels. Richard Hornig appartient à cette catégorie d’hommes qui, sans jamais accéder à la notoriété publique, façonnèrent néanmoins le destin de leur époque par leur présence discrète mais indispensable auprès des puissants.

Philippe Escalier – Photo : Marc Porel dans « Ludwig » de Visconti


  • Louis II de Bavière, Carnets secrets, 1869-1886, traduction de Jean-Marie Argelès, préface de Dominique Fernandez, notes et commentaires de Siegfried Obermeier, Paris, Grasset, 1987 (édition originale allemande : Das Geheime Tagebuch König Ludwigs II von Bayern, Nymphenburger, 1923 et 1986).
  • Desmond Chapman-Huston, Ludwig II: The Mad King of Bavaria (titre original : Bavarian Fantasy: The Story of Ludwig II), New York, Dorset Press, 1955 (réédition 1990). Biographie de référence basée sur l’accès complet aux archives secrètes de la maison royale des Wittelsbach.
  • Christopher McIntosh, The Swan King: Ludwig II of Bavaria, Londres, Allen Lane, 1982 (rééditions ultérieures).
  • Bavarikon (portail culturel bavarois), article « Cavalry soldiers as confidants of the Bavarian king », documentation sur Richard Hornig et Karl Hesselschwert.
  • Divers articles et études publiés sur les sites spécialisés consacrés à Louis II de Bavière et à l’histoire de la Bavière au XIXe siècle.

ZEPHYR : un vent de liberté souffle au 13ème Art

Le chorégraphe lyonnais Mourad Merzouki nous offre, comme toujours, le meilleur de la danse contemporaine urbaine et du hip-hop dans cette magnifique symphonie de mouvements accompagnée d’une scénographie à la beauté foudroyante.Il est impossible de résumer cette œuvre centrée autour du vent et de la voile, sollicitée par le Vendée Globe, qui touche avant tout par sa finesse, sa sensibilité et sa légèreté
Le public est conquis par la grâce infinie de cette chorégraphie créée en 2021, si subtilement travaillée, portée par dix incroyables danseurs qui évoluent et parfois s’envolent sur une musique de Armand Amar.
La salle comble s’est levée comme un seul homme pour ovationner les artistes et apprécier un dernier passage dansé consacré aux saluts.
Une bien belle soirée avec ce spectacle que l’on n’a pas fini de vanter !

Avec : Soirmi Amada, Ethan Cazaux, Emma Guillet, Ludovic Collura (ou Wissam Seddiki), Adrien Lichnewsky, Simona Machovicová (ou Vanessa Petit), Camilla Melani, Mourad Messaoud, Tibault Miglietti, James Onyechege

Philippe Escalier – Photo Laurent Philippe

«The Rocky Horror Show» au Lido 2 Paris

Rencontre avec le metteur en scène Christopher Luscombe

50 ans après sa création, le rock’n’roll musical culte de Richard O’Brien revient enchanter les Parisiens. Son metteur en scène, Christopher Luscombe, aborde avec nous son parcours et nous parle de cette grande fête contagieuse et transgressive autour des fiancés Brad et Janet, du docteur Frank-N-Furter et sa créature musclée, Rocky.

Christopher, vous qui avez travaillé au théâtre, à l’opéra et dans la comédie musicale, diriez-vous que le mélange des genres est l’une de vos caractéristiques ?

Je le crois en effet. J’ai toujours essayé de continuer à faire des choses différentes. J’ai été acteur pendant 17 ans et je suis metteur en scène depuis plus longtemps encore, et vous avez raison, j’ai un penchant pour varier les plaisirs. Cette année, j’ai fait « Rocky Horror » à Sydney, « Gypsy » à Tokyo en passant par « Le Barbier de Séville » à Garsington et « Private Lives » à Londres soit une comédie musicale rock, une comédie musicale de Broadway en japonais, un opéra en italien et une pièce de théâtre. Je suppose que ce qui les unit tous, c’est la comédie. J’ai tendance à travailler avec du matériel comique, quoique dans des genres très différents. Cela dit, mon prochain opéra est « Tosca », c’est effectivement très sérieux, mais j’ai pensé qu’il serait bien pour moi de faire quelque chose qui ne repose pas sur le rire !

Pour quelle raison avez-vous choisi « Rocky » ?

Je n’avais jamais vu « Rocky Horror » lorsqu’on me l’a proposé il y a 18 ans, et je n’aurais jamais imaginé le réaliser. Mais j’en suis tombé amoureux de ce show où Richard O’Brien a si bien mêlé le glamour et la fantaisie macabre. Cela a été le spectacle le plus heureux et le plus gratifiant sur lequel j’ai travaillé, partout dans le monde. Il m’a ouvert des portes et un nouveau public tout en générant de nombreuses opportunités. Je pense qu’il est bon de se lancer dans des projets inattendus, car ils vous lancent des défis et vous font travailler plus dur, c’est idéal pour moi qui aime bousculer les choses.

Comment avez-vous fait votre casting pour Paris ?

Les acteurs qui vont jouer à Paris font partie du spectacle depuis un certain temps, jouant dans le West End de Londres et en tournée au Royaume-Uni. Certains d’entre eux sont en production depuis plusieurs années et ils sont si merveilleux que nous les avons invités à continuer, et ils n’ont pas eu besoin de beaucoup de persuasion ! Nous plaisantons en disant que c’est comme une famille, et parfois les gens s’éloignent et font autre chose, avant de revenir au bercail. « Rocky » crée une certaine dépendance, je pense. Nous avions besoin d’artistes capables de chanter, de danser et de jouer à un très haut niveau, nous sommes très chanceux d’avoir trouvé des interprètes aussi talentueux.

Vous avez beaucoup tourné avec « Rocky ». Avez-vous observé des différences de réactions selon les pays ?

Oui, cela varie énormément, même d’une ville à l’autre au Royaume-Uni, le nord étant généralement plus explosif que le sud ! Il y a un énorme public pour « Rocky » en Italie, en particulier dans une ville comme Milan, et ils étaient incroyablement enthousiastes en Israël. Barcelone l’a découvert récemment mais le coup de cœur a fonctionné à plein et nous avons toujours un accueil très chaleureux en Australie et en Afrique du Sud.

Philippe Escalier – Photos : Nathan Kruger (portrait de Christopher Luscombe) et Philippe Escalier

The Back of Beyond

Une compagnie de six jeunes danseurs venus de Taipei nous offre un ballet d’une heure à la Condition des Soies mettant l’accent sur le silence, les rythmes et les traditions orientales, le tout dans un style très épuré qui fait merveille.

© CHEN Po-Wei

Croiser des troupes ou des compagnies venues de l’autre bout de la planète est l’un des charmes du festival OFF. La rencontre avec la compagnie taïwainaise Tai Gu Tales Dance est un moment rare qui a commencé, comme souvent durant le festival, dans les rues de la ville au cours d’une de ces fameuses parades de présentation durant laquelle les danseurs jouent avec des tissus dans des couleurs ocres harmonisées à leur bronzage. Dans la salle ronde de La Condition des Soies, les choses sont un peu différentes. Un éclairage à la bougie maintient les intervenants dans une obscurité quasi générale imposée par les thèmes du ballet, à savoir le corps de la mère, la naissance, le parcours de vie puis l’effacement final. « The Back of Beyond » a été jouée pour la première fois en 1991 puis remaniée en 2019 par la chorégraphe Hsiu-Wei Lin. Dans cette nouvelle version, l’esthétique est très épurée, l’essentiel seul apparait. Les mouvements alternent entre une lenteur silencieuse et des séquences énergiques et sonores mais l’on retient surtout cette beauté hiératique qui captive toute notre attention, offrant à nos yeux des moments d’une grande beauté. Peu importe alors que les novices en danses asiatiques que nous sommes hésitent parfois quant au sens à donner. Du reste, tout est fait pour laisser une place au rêve et à l’imagination. En cette chaude après midi d’été, WU Tsai-Lin, TSAI Yun-Shan, LIANG Shu-Ning, CHU Po-Cheng, LIN Yi-Yuan, LEE Hsuan-Lung à qui nous devons rendre hommage, ont su nous apporter à travers leur superbe spectacle, un moment de dépaysement total et plus encore, l’envie de découvrir et mieux connaitre l’art de la danse venu de Taïwan.

Philippe Escalier

The Back of Beyond : Théâtre de la Condition des Soies 13, rue de la Croix 84000 Avignon

A 16 h 30 sauf le lundi – 04 90 22 48 43

© Philippe Escalier

Looking for Beethoven

LOOKING FOR BEETHOVEN photo 1 by Christian VisticotL’histoire des principales sonates de Beethoven par le pianiste Pascal Amoyel au Ranelagh est un pur enchantement. Car ce récit musical palpitant, loin des sentiers battus, est aussi l’occasion de découvrir un authentique portrait, subtil, émouvant et terriblement attachant du compositeur. Un moment d’une rare intensité !

Looking for Beethoven est avant tout une histoire d’amour. Un amour profond qui a pourtant failli ne jamais exister. Peut-être parce qu’aimer le maître de Bonn était une chose trop évidente, Pascal Amoyel au début de sa carrière, songe d’abord à s’en éloigner quelque peu pour se consacrer à d’autres compositeurs. Quand le hasard lui fait entendre un jour une mélodie légère, d’une infinie beauté qui le trouble, il découvre, à sa grande surprise, qu’elle est de Beethoven. Désireux de tout connaître de lui, il décide alors de se plonger à corps perdu dans les partitions et dans les livres pour effectuer un véritable travail de détective afin de découvrir toutes les clés de sa musique et de son existence. Le spectacle qu’il nous offre est le résultat d’années de travail, de recherches et de passion.

Grand pianiste, Pascal Amoyel l’est assurément. Ce que Looking for Beethoven nous fait découvrir maintenant, c’est qu’il est aussi un immense comédien venu, avec sa douceur, sa simplicité et sa sincérité, nous dire quel homme était le père des trente-deux sonates et des neuf symphonies. Sa proximité avec lui est telle qu’il peut nous en parler comme d’un ami ayant partagé sa vie ! Les innombrables détails factuels et sonores apportés vont nous permettre de construire le portrait le plus précis et le plus intime du compositeur, nous allons entendre que le grand homme que l’on disait colérique, asocial (et il l’était) s’avère avant tout un profond humaniste, marqué d’abord par une enfance malheureuse puis par la pire calamité qui pouvait le frapper, sa surdité. Le récit qu’entreprend pour nous Pascal Amoyel, entrecoupé d’extraits musicaux interprétés avec virtuosité, nous fait découvrir toute la profondeur de l’homme marqué par le génie, qu’un feu sacré habitait. Sa vie, tous ses espoirs et ses douleurs sont exprimés dans sa musique, chaque note est porteuse de sens. Mozart chantait, Beethoven pensait nous murmure Pascal Amoyel venu démontrer, avec son piano, que le génie, tout handicapé qu’il était, vivait dans son siècle, passionnément, voulant plus que tout mettre son œuvre au service du triomphe des Lumières et de la liberté.

Dans la magique salle boisée du Ranelagh, le public, envouté, subjugué, suit cette merveilleuse évocation dans un silence religieux. Pascal Amoyel lui présente « son » Beethoven et la magie opère au point qu’il devient aussitôt le notre. Nous voici emportés dans un maelström d’émotions fortes. Comment rester de marbre en entendant que l’auteur de Fidélio, pourtant habitué à la solitude et au malheur, n’a jamais songé qu’à une chose : créer de la joie pour la faire partager aux hommes ? Cette joie dont l’hymne est devenue celle de tous les européens ! Et lorsque qu’arrive le dernier mot et la dernière note, il nous faut de longues minutes pour nous résigner : le spectacle et, plus encore, cette rencontre, viennent de prendre fin. Mais Looking for Beethoven, ce moment unique, restera longtemps gravé dans nos mémoires !

Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h – 01 42 88 64 44

LOOKING FOR BEETHOVEN Paris Ranelagh affiche déf.

 

 

Entretiens d’embauche et autres demandes excessives

 

AFF ENTRETIEN HD webSur le thème de la quête d’emploi, Anne Bourgeois a écrit un spectacle original qu’elle met en scène, interprété avec beaucoup de sensibilité par Laurence Fabre. Ensemble, à l’Essaïon, les deux artistes nous offrent un moment drôle et émouvant.

Tout a été dit sur ce thème : qu’il soit synonyme de corvée (« l’homme qui travaille perd un temps précieux » Cervantès) ou d’épanouissement (« La vie fleurit par le travail » Rimbaud), le labeur reste une valeur cardinale, celle qui donne un sens à toute vie. Pour certains, la recherche d’une entreprise peut être longue, douloureuse, voire tourner au cauchemar. Pour décrire les tourments de ceux pour qui chercher un emploi est un job à plein temps, Anne Bourgeois a écrit ces saynètes pleine de dérision, si bien jouées par la comédienne Laurence Fabre.

Pour bien comprendre à quel point cette obsession vient de loin, Entretiens d’embauche et autres demandes excessives débute par les questions rituelles posées à un enfant, en l’occurence ici, une petite fille : que veux-tu faire plus tard ? Le ton est donné mais, très vite, nous allons dépasser Pole Emploi pour aller vers une vision des rapports employeurs-employés, sous l’angle de la lucidité, de l’âpreté et de l’hilarité. Laurence Fabre, à mesure qu’elle avance dans sa démarche pour décrocher un poste, change de comportement, de tenue. Elle subit, se rebelle parfois, mais surtout désespère de ne se voir opposer que des refus. Avec elle, l’on décrypte le langage anglo-barbare de l’entreprise, l’on ressasse les codes et les expressions les plus à même de séduire le recruteur. L’on passe de l’univers du coach d’entreprise et de ses conseils avisés « dynamique, mais pas hystérique, motivée, mais pas affamée, émue mais pas cucul ! » à la déprime de la jeune femme trop tendre qui s’enfonce par ses réponses maladroites aussi fatalement que dans des sables mouvants. Pire encore, il lui arrive de s’ émouvoir à l’idée de prendre un job qui fera défaut à une autre. L’on assiste à de croquignolesques extraits d’entretiens, reconnaissant au passage le journaliste de France-Inter, Fabrice Drouelle qui a prêté sa voix chaude et familière, à l’invisible recruteur retors. La comédienne excelle à dépeindre son personnage tout en naïveté, victime de désillusions placées sous la dominante de la maladresse et du refus du cynisme ou du carriérisme. Et en même temps que nous suivons son parcours du combattant en quête d’un salaire, nous assistons à une critique en règle mais subtile du monde de l’entreprise. Seul petit bémol, ces deux thèmes majeurs se concurrencent un peu l’un l’autre. Néanmoins, le texte savoureux comme l’interprétation magistrale et pleine d’humanité de Laurence Fabre emportent l’adhésion. À défaut d’un boulot, nous aurons trouvé, avec ce spectacle, de la tendresse et beaucoup d’humour, en clair, tout ce que le monde du travail ne pourra jamais nous apporter !

Philippe Escalier
Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Les lundis et mardis à 21 h
http://www.essaion.com – 01 42 78 46 42

Asylum

DSC_4326Parmi les riches heures de la deuxième édition du festival de la danse au Théâtre de Paris, figure en bonne place Asylum, donnée par la Kibbutz Contemporary Dance Company qui a, une nouvelle fois, fait vibrer le public parisien.

Au centre de la vie culturelle israélienne, la Kibbutz Contemporary Dance Company installée en Galilée occidentale a été fondée en 1973 par Yehudit Arnon, survivante de l’Holocauste. Elle rassemble aujourd’hui une centaine de danseurs de toutes nationalités dirigés, depuis 1996, par Rami Be’er. Asylum est sa dernière création, centrée autour du thème des migrants. Dans cette exceptionnelle chorégraphie il renvoie aux notions vitales que sont l’identité, l’étranger, l’appartenance, et plus largement à la place de l’humain dans les sociétés contemporaines. Le tour de force réussit par Rami Be’er, chez qui la gestuelle toute en finesse est porteuse d’un impact n’ayant rien à envier à celui des mots, est d’aborder ce sujet, large et actuel, dans ses aspects les plus poignants. La beauté des mouvements, l’énergie et la sensualité des danseurs, toujours mis en valeur par de magnifiques lumières, n’entravent jamais le dureté du propos, ni l’émotion toujours prête à surgir.

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L’on reste confondu par la facilité à retranscrire les situations les plus problématiques, les sentiments les plus intenses, la réflexion la plus subtile, grâce notamment à des métaphores d’une précision exemplaire. L’inventivité qui est au rendez-vous ne cesse de surprendre et c’est bien à la fois au sens et à l’intelligence du spectateur que le chorégraphe s’adresse. L’harmonie qui se dégage de ces corps, ne pouvant rester en paix, réussit le paradoxe de souligner l’aspect profondément heurté et chaotique des situations décrites. L’allusion sait se faire plus précise comme quand des ordres sont répétés à l’envi dans un mégaphone à destination d’une population effarouchée. Les mouvements rapides et nerveux, sont soulignés par des musiques rythmées dont certaines écrites par le chorégraphe qui, sur ce sujet a déclaré : « Pour Asylum, une partie de la musique est composée par moi-même, l’autre est choisie parmi différents morceaux que j’ai sélectionnés. J’ai enregistré des chants d’enfants en hébreu qui disent à peu près ceci : « Going in circle, going in circle, going in circle all day long, Standing, sitting, going in circle until we’ll find our place ».
Cette œuvre d’une richesse et d’une puissance évocatrice sans égales, est servie par une troupe qui excelle. LA KCDC confirme bien ici son statut de compagnie de premier plan. En nous transmettant ces messages touchant à l’intime qui questionnent la vie en société, Asylum nous laisse un sentiment de plénitude enivrant et parle au cœur de chacun d’entre-nous.

Philippe Escalier

Théâtre de Paris : 15, rue Blanche 75009 Paris
01 48 74 25 37 – http://www.theatredeparis.com

Asylum by Rami Be_er - Kibbutz Contemporary Dance Company - Photo by Eyal Hirsch 8453

OCD Love

Capture d’écran 2019-06-10 à 13.04.39L-E-V Dance Company présente à Chaillot jusqu’au 13 juin, OCD Love, la nouvelle création de la chorégraphe israélienne, Sharon Eyal, provoquant ainsi la rencontre avec ce que la danse contemporaine offre de plus troublant et de plus innovant.

Elle a collaboré avec de nombreuses compagnies (Batsheva Dance Company, Carte Blanche Dance de Norvège ou la ), avant de fonder la sienne en 2013, en collaboration avec son compagnon, le musicien Gai Behar, à propos duquel elle dit : « Mes créations les plus importantes sont celles qui ont été faites après ma rencontre avec Gai. Celles d’avant ne comptent pas ». Profondément connectée au monde qui l’entoure et s’intéressant aux troubles qu’il génère, Sharon Eyal est attachée au signifiant. Son œuvre est là pour ressentir, témoigner et transcrire.

OCD Love est inspiré par un poème du slamer américain Neil Hilborn qui en 2013 accapare l’intérêt de la planète, par le biais d’Internet, avec un texte puissant traitant des troubles du comportements, en l’occurrence les fameux Troubles Obsessionnels Compulsifs dont il est lui-même atteint et qui vont bouleverser une rencontre amoureuse essentielle : « La première fois que je l’ai vue…Tout s’est calmé dans ma tête.. ». Ainsi débute le récit d’un dysfonctionnement radical qui ne pouvait que parler au talent créatif de Sharon Eyal. Elle reconnait avoir été accaparée, hypnotisée par cette lecture. « Je ne pouvais m’arrêter de lire assure-elle, je voyais déjà ce texte comme une chorégraphie ou un moule dans lequel on pourrait verser son inspiration et une part de soi ». De fait, c’est une danseuse (Mariko Kakizaki )qui est au centre d’OCD Love dont elle assure les longues premières minutes introductives. Très lentement, presque au ralenti, elle entre sur scène, avec des mouvements cassés, saccadés, erratiques, on l’imagine prisonnière d’un démon intérieur ne lui laissant aucun répit et dont elle ne peut s’affranchir. Tout dans ses gestes exprime le mal-être. À l’écoute des tics-tacs binaires, envoutants et stridents d’une horloge bruyante, l’on voit se démener cet humain aussi inadapté à son monde que l’albatros de Baudelaire peut l’être au sien. Arrivent ensuite les cinq autres danseurs sur la musique du DJ Ori Lichtik, répétitive comme l’est par excellence la musique techno, à l’image des troubles, placés au cœur du sujet de cette chorégraphie.

La suite de l’article ici, sur le site de Un fauteuil pour l’orchestre :

OCD Love, L-E-V Dance Company, chorégraphie de Sharon Eyal, musique Ori Lichtik, Chaillot-Théâtre National de la Danse

NEAR

IMG_2881.rdjpgLe riche programme des rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis se terminant le 22 juin 2019 a donné l’occasion au public de découvrir le ballet Cullberg, dans la première française de Near, signée Eleanor Bauer.

S’il fallait associer un chorégraphe à un peintre, sans nul doute, le nom d’Eleanor Bauer, installée à Stockholm depuis 2017, devrait être accolé à celui de Jérôme Bosch, tant son travail est dense, foisonnant, onirique et étonnant. Car ce qui préside d’abord à la vision de son œuvre, c’est la surprise au sens où rien de ce qui se passe n’est attendu et rien de ce que vous allez voir n’a déjà été vu. D’ailleurs, il n’est pas inutile de préciser d’entrée de jeu que la jeune chorégraphe, originaire du Nouveau-Mexique, est avant tout une performeuse. Ses tableaux, occupant généreusement la totalité de la scène sur laquelle est disposée un décor disparate, figurant une sorte de squat urbain, fait de bric et de broc, où la clarté obtenue par des tubes de néons incandescents parvient à gagner quelques espaces sur l’obscurité ambiante, font penser à des scènes de cinéma underground.

La suite de l’article sur :

Near, Ballet Cullberg, chorégraphie Eleanor Bauer, conception Eleanor Bauer et Jonatan Leandoer Håstad alias Yung Lean, MC 93, Bobigny

Near
Eleanor Bauer – Ballet Cullberg Conception Eleanor Bauer et Jonatan Leandoer Håstad/Yung Lean
Chorégraphie : Eleanor Bauer
Avec : Adam Schütt, Anand Bolder, Camille Prieux, Daniel Sjökvist, Eleanor Campbell, Gesine Moog, Giacomo Citton, Katie Jacobson, Mohamed Y. Shika, Suelem de Oliveira da Silva, Sylvie Gehin Karlsson, Unn Faleide
Musique : Jonatan Leandoer Håstad/Yung Lean en collaboration avec Frederik Valentin
Décors : Josefin Hinders
Création lumières : Jonatan Winbo
Création costumes : Pontus Pettersson
Répétitions : Lisa Drake
Assistant décors : Linnea Birkelund
Dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.
www.rencontreschoregraphiques.com

Durée : 1 h

MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
9, boulevard Lénine
93000 Bobigny
01 41 60 72 72
https://www.mc93.com/

La Boule rouge

Philippe_Escalier_DSC_7117Construite essentiellement sur un jazz band accompagnant une troupe nombreuse et talentueuse, « La Boule rouge » offre au public du théâtre des Variétés un moment original et agréable à découvrir.

Nous voici durant les années 20, cette période qualifiée de « folle » tant l’on mettait alors d’énergie et d’exubérance à vivre pour oublier les horreurs de la guerre. Charles de l’Arquebuse, (l’excellent Maxime Guerville), un jeune bourgeois émoustillé par une serveuse de cabaret, va pousser ses deux amis à l’imiter et à placer leurs économies dans la refonte de ce lieu en difficulté où l’on vient aimer, boire et danser. Passer de fils à papa à directeur d’une quasi boite de nuit n’est pas de nature à faciliter ses relations familiales, mais qu’importe si cette aventure lui permet de larguer les amarres et de rencontrer l’amour. Pour nourrir ce scénario assez classique, Constance Dollfus et Clément Henaut ont eu la bonne idée de faire appel à un jazz band de quatre musiciens et à une troupe de seize jeunes artistes, tous excellents.
La particularité de ce spectacle musical est de surprendre en mettant en décalage et en opposition la période de référence et les chansons venant raconter l’histoire en s’emparant de tubes bien plus contemporains (un bon demi-siècle les sépare) dont les paroles sont allègrement détournées. Parmi eux, on notera « I’m so excited », « Je suis malade » ou encore « Feeling good ». Cette opération de piratage, consistant à garder la musique mais à changer les paroles, une technique aux effets garantis, n’est pas, ici, toujours parfaitement réussie et la première partie en particulier donne lieu à quelques moments de flottement, le show prenant aussi un peu de temps pour se mettre en place. La seconde partie, plus dynamique, vient faire oublier ses petites imperfections. Après notamment un duo très drôle, dans le style années 40, interprété devant le rideau baissé et dans deux cercles de lumière par Rémi Palazy et Guillaume Sorel, la comédie musicale s’achève sur un feu d’artifice parfaitement chorégraphié par Eva Tesiorowski, éblouissant et euphorisant. Comme pendant tout le spectacle, la troupe, sans faiblesse aucune, avec une homogénéité, une énergie et un savoir-faire remarquables, donne le meilleur, accompagnée par quatre musiciens hors pair, menés par le pianiste Simon Froget-Legendre. Dans ces conditions, l’ensemble ne peut qu’atteindre son but, divertir musicalement et offrir de très beaux tableaux chantés et dansés, en présentant une brochette de jeunes artistes qui méritent notre soutien et votre visite.

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre des Variétés : 7 Boulevard Montmartre 75002 Paris
Jusqu’au 22 juin 2019, jeudi,vendredi et samedi à 20 h
01 42 33 09 92 – http://www.theatre-des-varietes.fr

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