Le Repas des fauves

La pièce de Vahé Katcha, récompensée en 2011 par trois Molières, adaptée et mise en scène par Julien Sibre, revient à l’affiche du Théâtre Hébertot. Ce huis clos, décrivant, dans des moments dramatiques, une cruelle vision de l’âme humaine, est un moment de théâtre d’une rare intensité.

Le romancier et scénariste français d’origine arménienne Vahé Katcha n’a écrit que deux pièces, dont « Le Repas des fauves » en 1960. Depuis de nombreuses années, Julien Sibre s’est intéressé à ce texte, joué pour la première fois en 2009 et plus de 700 fois depuis. Au fil du temps, il a remanié et perfectionné son adaptation pour en faire ce spectacle terriblement dynamique et envoutant.

Photo tous droits réservés. Toute diffusion, utilisation interdite sans autorisation de l’auteur.

Nous sommes au début de l’occupation. Un attentat contre deux officiers allemands, sous les fenêtres d’un appartement où sont rassemblés sept amis pour un anniversaire, va mettre brutalement un terme à la fête. Les nazis ne font pas dans la dentelle et exigent que deux personnes soient livrées en otage pour être exécutées. Faussement magnanime, l’allemand chargé de l’enquête laisse au petit groupe le soin de désigner deux des leurs. L’insupportable et cruel dilemme va alors révéler la véritable personnalité des personnages.

La tension qu’implique ce choix aux conséquences fatales va très vite atteindre des sommets. Faut-il faire un choix ? Comment faire ce choix ? Face à cette situation impossible, les sept convives essaient de trouver une porte de sortie. Ils vont surtout s’entredéchirer autour d’André, le riche industriel (magnifique Thierry Frémont) enrichi par ses ventes d’acier aux allemands, qui joue de son aura pour mener la danse et surtout, sauver sa peau. Dans cette situation dramatique, les masques tombent et toute la faiblesse et la noirceur de l’âme humaine, va se dévoiler. Devant le danger, la bienséance explose dynamitée par des instincts primaires.

Le mérite de Vahé Katcha, outre la peinture précise de ses personnages, est d’avoir magnifiquement su décrire la monstruosité de la situation tout en instillant, tout au long de la pièce, un humour décapant. Les spectateurs rient quand ils n’écoutent pas le texte dans un silence religieux. Dans « Le Repas des fauves » l’auteur a magnifiquement démontré la maitrise de son art de scénariste, avec ce suspens étouffant, ces rebondissements multiples et ces moments où le rire vient désarmer la tension. Devant un texte à l’architecture subtile, parfaitement adapté et joué*, les spectateurs sont littéralement envoutés. Il n’y a pas de meilleur retour critique possible que l’attention rare et absolue des spectateurs portée à ce qui se passe sur scène durant « Le Repas des fauves ».

*Thierry FrémontCyril Aubin, Oliver BouanaBenjamin EgnerJochen HägeleStéphanie HédinJérémy PrévostJulien SibreBarbara TissierSébastien DesjoursAlexis VictorCaroline Victoria selon les soirs.

Philippe Escalier

Faire un tour sur soi-même

Acrobate, Matthieu Gary fait avec humour une rétrospective de l’histoire du saut périlleux et démontre, sur la scène du Rond-Point de vraies qualités de comédien dans un spectacle foncièrement original.

Tout commence par un visuel s’offrant au regard des spectateurs et leur enjoignant de ne surtout pas tenter de reproduire ce qu’ils vont voir. En attendant que les rangées se remplissent complétement, l’artiste est là, en tee-shirt et pantalon de survêtement, qui arpente la salle. Puis il commence. Il décrit les différents sauts périlleux possibles, raconte avec humour comment, prudent, il a toujours évité les figures pouvant le mettre en péril et de quelle manière son art lui servait de monnaie d’échange dans les bars que tout jeune il fréquentait : un saut contre une pinte ! Le plus recherché et le plus récompensé étant le saut périlleux raté ! On le suit dans son évocation de ses ancêtres acrobates et des diverses figures techniques qui caractérisent sa discipline, on rit à l’évocation de son étrange découverte faite dans une église romane aux conséquences surprenantes. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Les soixante-quinze minutes que nous passons avec lui sont palpitantes et rarement la proximité avec un comédien aura été si grande. L’artiste se paie même le luxe de nous parler de Descartes (le passage est croustillant) ou encore des corps comme expression physique de la lutte des classes. Matthieu Gary, avec un incontestable talent de conteur, aborde des sujets très différents, tous liés à cet art auquel il a consacré sa vie. Si ce n’est les rires qui fusent ou les facéties auxquelles il se livre, l’on pourrait se croire revenu sur les bancs de l’école, suspendu aux lèvres d’un enseignant passionnant dont on ne voudrait rater le cours pour rien au monde. « Faire un tour sur soi-même » nous démontre à quel point la passion peut être contagieuse. C’est dire à quel point faire un tour au Rond-Point est la priorité absolue de cette fin de semaine.

Philippe Escalier – photo © Etienne Charles

M comme Médée

En s’appuyant sur plusieurs textes écrits autour de Médée, des plus anciens au plus récents, Astrid Bayiha propose à La Cartoucherie, une vision moderne du mythe tout en lui restant fidèle dans une pièce chorale d’une beauté troublante

De Sénèque à Jean Anouilh, en passant par Euripide et Heiner Müller, Astrid Bayiha s’est inspirée des plus grands pour produire son adaptation d’une des plus singulières figures de la mythologie grecque. Loin de présenter un savant travail de compilation, l’autrice a su faire œuvre créatrice en éclairant le drame de différentes manières, montrant combien les mythes grecs étaient les reflets extraordinaires d’une réalité prosaïque. Médée est d’abord et avant tout une femme moderne qui se révolte devant la trahison de l’homme qu’elle aime, pour qui elle a tout quitté et à qui elle a tout donné. Face à cette générosité sans borne, alimentée par un amour excessif, elle a détruit sa propre famille, fuit sa propre terre, le grand Jason s’avère être un petit joueur. On le voit jongler avec les arguments de l’ascenseur social (il veut épouser la fille du roi) et proposer un pacte gagnant-gagnant avec un improbable ménage à trois assorti d’une belle pension alimentaire !

L’on retrouve dans le travail d’Astrid Bayiha les multiples talents de la jeune artiste, à la fois autrice, danseuse, comédienne et chanteuse. Sa Médée (ou devrait-on dire ses Médée ?) est incarnée par trois femmes Fernanda Barth, Jann Beaudry, Daniély Francisque et deux Jason, Josué Ndofusu et Valentin de Carbonnières au milieu desquels trône un coryphée espiègle incarné par Nelson-Rafael Madel. Le jeu subtil des acteurs nous promène de la tragédie à la querelle de couple aux accents presque comiques, ponctué par la douceur d’un magnifique chant créole mené par Swala Emati qui ouvre et clôture la pièce de façon si mélodieuse. Textes, époques, lieux, personnages, langues, cette diversité si joliment assemblée nourrit la beauté d’une pièce polyphonique, forte et pudique, reflet des méandres innombrables et mystérieux de l’âme humaine. « M comme Médée » nous entraine dans un mémorable voyage théâtral entrepris sous la houlette d’une magnifique troupe !

Philippe Escalier – photo © Benny

Kid Manoir, Le Secret de la Sorcière 

Avec « Le Secret de la Sorcière », troisième chapitre de Kid Manoir, la saga musicale, servie par une belle troupe au Théâtre Hébertot, connait pour son quinzième anniversaire, une cure de jouvence propre à séduire son jeune public.

Abonné au succès, il est devenu inutile de présenter « Kid Manoir ». 300 000 spectateurs, plus de 700 représentations, cinq festivals d’Avignon ont contribué à donner à ce spectacle une notoriété enviable. Pour l’heure, les « petits monstres » sagement installés dans leurs fauteuils à Hébertot vont assister au troisième opus construit autour du personnage de Malicia, interprétée magistralement par Anaïs Delva. La chanteuse, qui, avec « Roméo et Juliette » a débuté en 2009 une belle série de comédies musicales et qui a prêté sa magnifique voix à la version française de « La Reine des neiges », ouvre le bal. Maitresse de cérémonie, propriétaire du manoir, elle met d’entrée de jeu le jeune public dans sa poche grâce à une proximité et une complicité qui font mouche. Particulièrement drôle dans son rôle de jeune femme superficielle et obsédée par son apparence, la chanteuse trouve en face d’elle quatre personnages qu’elle va soumettre à une série d’épreuves. En premier lieu, le jeune et beau Roméo, garçon au cœur pur (Martin Renwick faisant dans le musical des débuts prometteurs) qui accepte difficilement d’être son chouchou. Viennent ensuite Gwendy, sorte de Barbie plus futée qu’il n’y parait (Maïssane Bakir toujours très convaincante), à l’opposé de Jonquille, gothique solitaire toute de noir vêtue (excellente Floriane Ferreira), et enfin un geek quelque peu déjanté incarné avec une bien belle énergie par Thibaut Marion. Ce beau quatuor, mis en scène par David Rozen qui a eu la bonne idée d’instiller des touches de magie, se complète avec les deux sorcières ennemies interprétées par Kaïna Blada et Lucie Riedinger.

Les costumes, les décors (très Halloween), les dialogues (parfois un petit peu longs mais souvent drôles) et les musiques de Fred Colas font de cet épisode de « Kid Manoir » une beau moment festif qui meublera agréablement les périodes de repos de nos chères têtes blondes. La chaleureuse séance photo avec les acteurs proposée en sortie de salle démontre, si besoin était, que le jeune public a su apprécier le show et les artistes. Voilà de quoi leur donner l’envie et le goût de revenir régulièrement hanter les théâtres !

Texte et photo : Philippe Escalier

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑