L’ AVARE

Redécouvrir ses classiques reste un plaisir, en particulier quand ils sont présentés avec l’humour et la subtilité d’une mise en scène toute en finesse comme celle proposée par Frédérique Lazarini au Théâtre 14.

Allergique à toute dépense, thésauriseur compulsif, profiteur, égoïste et paranoïaque, Molière nous a fait d’Harpagon un portrait « gratiné ». Le pauvre homme, si l’on ose dire, n’a rien pour lui, prêt à tout pour marier sa fille sans dot et épouser une jeunette, fut-elle la promise de son fils, maltraitant à longueur de journée ses domestiques et promettant tortures et potences à son entourage s’il ne parvient pas à retrouver sa cassette.
Les traits de ce tyran domestique sont dépeints avec l’humour de Molière qui décoche ses flèches avec une certaine tendresse et un vrai sens de la dérision ne l’empêchant nullement de décrire par le menu les drames de l’avarice que seul l’amour va parvenir à circonvenir. Il fallait une happy-end, elle viendra grâce à la victoire de la jeunesse, après plusieurs quiproquos délicieux et un coup de théâtre, comme Molière les aime, qui reconstitue les familles et aplanit les difficultés.

La direction d’acteurs met parfaitement en valeur l’élégance du texte, ciselé, parfaitement précis et rythmé. Les mille trouvailles de la mise en scène accompagnent voire précédent les drôleries qui le façonnent. Frédérique Lazarini a choisi des costumes de ville, actuels, et instille, tout du long, un humour facétieux très subtil, dans un décor unique, sous la forme d’un jardin où alternent orages et éclaircis, faisant de L’Avare une présentation joyeusement moderne et d’une grande légèreté. Dans le rôle titre, Emmanuel Dechartre, plus retors que violent, ne surjoue jamais, trouve très vite son rythme et ne le perd plus. Face à lui, on remarquera, dans les deux rôles masculins principaux, l’excellence de Guillaume Bienvenu et Cédric Colas. Tous trois sont entourés de Charlotte Durand-Raucher (une belle Elise pleine d’énergie), Katia Miran, Michel Baladi, Jean-Jacques Crodival, Didier Lesour et Denis Laustriat. à noter que Frédérique Lazarini fait aussi la démonstration de son savoir-faire de comédienne en campant une Frosine absolument jubilatoire. Tous recueillent, au final, de généreux applaudissements, amplement mérités !

Philippe Escalier

Photos : Laurencine Lot – Photo des saluts : Philippe Escalier

Théâtre 14 : 20, avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Mardi, vendredi et samedi à 20 h 30 – Mercredi et jeudi à 19 h et matinée samedi à 16 h
Relâche le lundi 25 décembre
Représentation exceptionnelle le 31 décembre à 20 h 3 0

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Jean Moulin, Evangile

Aborder la vie de Jean Moulin, et principalement ses trois dernières années, est le défi auquel s’est attelé Jean-Marie Besset. Un texte subtil et limpide, une superbe troupe et un metteur en scène très inspiré (Régis de Martrin-Donos) permettent de voir un spectacle d’une force et d’une originalité rares.
Si l’auteur a qualifié l’œuvre de fiction historique, on en retiendra d’abord la vision acérée sur les années noires d’Occupation et on ne pourra que conseiller la pièce à des professeurs d’Histoire soucieux de sensibiliser leurs élèves à cette période si fondamentale, pendant laquelle l’humanité fut remise en question.
Tout commence en juin 1940. Aux mains des Allemands, le Préfet Moulin préfère le suicide au déshonneur (Arnaud Denis interprète le rôle titre avec la force et la conviction du grand acteur qu’il est déjà). La tentative échoue et l’homme qui a la France chevillée au corps va décider de se battre (à un moment où le pays vaincu, envahi et traumatisé croit trouver en Pétain un sauveur). Sa rencontre avec Charles de Gaulle, qui aurait pu dire à l’époque, « l’Etat c’est moi ! », est alors inéluctable (Stéphane Dausse endosse les habits du général de manière époustouflante). Cette symbiose, (on n’ose pas dire cette collaboration !) est faite d’un grand respect mutuel. Les échanges entre les deux hommes donnent les moments les plus jouissifs de la pièce. La fresque reste précise et Jean-Marie Besset ne manque pas de camper quelques autres grandes figures, telle qu’Henry Fresnay ou Pierre de Bénouville, de décrire les luttes de pouvoir et surtout, de faire du héros de la Résistance, le portrait le plus précis possible, tout en finesse. On y verra la noblesse de Moulin, ses peurs devant un monde barbare qui l’oblige à sacrifier son existence que l’on sait faite d’engagements, de combats moraux, mais aussi, beaucoup le découvriront, d’une très probable attirance pour les hommes que ni la période, ni sa personnalité lui permettent d’assumer.
« Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… » a dit avec tant d’émotion André Malraux au moment de faire entrer Jean Moulin au Panthéon en 1964. Jean-Marie Besset nous donne à voir le visage de Jean Moulin d’une façon qui fait honneur au personnage et au théâtre. Il convient pour finir de saluer ici les autres membres de la troupe, tous remarquables, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Loulou Hanssen, Michael Evans et l’auteur qui incarne un résistant.
Théâtre 14 : 20, avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Mardi, vendredi et samedi à 20 h 30 – Mercredi et jeudi à 19 h et matinée samedi à 16 h
01 45 45 49 77
Texte et photo : Philippe ESCALIERDSC_9412

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