Simon LARVARON

Simon Larvaron fait partie, avec Salomé Villiers et Michaël Hirch du trio gagnant ayant interprété « Le Montespan » mis en scène par Etienne Launay au Théâtre de la Huchette, l’un des grands moments de la saison qui se termine et qui sera présent au Festival OFF d’Avignon 2022 au Théâtre de la Condition des Soies. Nous revenons avec lui sur ce début de carrière réussi et prometteur.

Le succès rencontré par « Le Montespan » à la Huchette récompensé par un Molière et que vous reprenez au festival d’Avignon vous a-t-il surpris ?
Je crois que l’on s’attend rarement à ce qu’un spectacle soit un succès et ce, même si Jean Teulé est un auteur très populaire, «Le Montespan » faisant partie de ses plus grands succès. Les lecteurs ne pouvaient être que curieux de voir comment ce roman pouvait être adapté sur scène, avec ses nombreux personnages et ses 100 lieux différents. L’une des grands prouesses de Salomé Villiers (Molière de la Révélation féminine 2022) a été d’avoir su condenser cette histoire pleine de rebondissements, en une heure trente, mêlant humour et moments dramatiques, permettant au bouche à oreille de fonctionner immédiatement.

Ce qui frappe dans votre parcours, c’est le nombre de rôles historiques que vous avez joués, tant sur scène qu’à l’écran. Comment l’expliquez-vous ?
Très honnêtement je ne sais pas. On me dit souvent que j’ai un visage un peu racé pouvant fonctionner avec des personnages d’époque. Mais je suis très mauvais juge en la matière. Toujours est-il que la première chose importante que j’ai faite en tant que comédien, c’était Charles VIII dans la série « Les Borgia ». Il n’est pas du tout désagréable, c’est même un peu grisant, de jouer des personnages historiques, toujours très différents de surcroit, en particulier quand ils sont aussi attachants que Montespan. Pour couronner le tout, je ne vous surprendrais pas en vous disant que je dois faire un tournage à la rentrée dans lequel je jouerai un comédien chargé d’incarner un personnage d’époque !

Dans « Le Montespan », face à Michaël Hirch au potentiel comique très développé, à l’aise dans ses rôles travestis, n’avez-vous pas un peu de mal à garder votre sérieux ?
C’est parfois un peu difficile en effet, même si l’on ne peut bien jouer dans ce genre de pièce qu’en étant très concentrés. Salomé Villiers et lui sont toujours en recherche pour faire évoluer leurs personnages, c’est là que l’on peut se faire surprendre, face à leur capacité à être innovants et à inventer des choses. Mais je me permets de les mettre aussi un peu en difficulté de temps à autre pour que nous soyons à égalité (rires) !

Comment s’est faite votre rencontre avec Jean-Philippe Daguerre qui vous a mis en scène à plusieurs reprises ?
Je l’ai rencontré sur « Le Monde plat » monté par Etienne Launay, c’est à cette occasion qu’il m’a proposé de reprendre Christian dans son « Cyrano » et de passer une audition pour « Dom Juan ». Au départ, pour Molière, je n’étais pas disponible devant jouer dans « Beaucoup de bruit pour rien » que mettait en scène Salomé Villiers. Au final, j’ai trouvé un arrangement et j’ai pu jouer « Dom Juan ». À la suite de quoi Jean-Philippe m’a proposé de reprendre le rôle de Pierre Vigneau dans « Adieu Monsieur Haffmann » ce qui était aussi un cadeau extraordinaire, payé par un peu de stress au tout début, je me demandais ce que j’allais pouvoir faire de plus ou de mieux que Grégori Baquet. Une fois sur scène, tout cela disparait, l’on donne le meilleur, happé par cette histoire, sa capacité à captiver le public avec cette fin qui est devenue une scène d’anthologie.

Pourra-t-on vous revoir dans le « Dom Juan » ?
Oui, nous faisons à la rentrée une grande tournée agrémentée de quelques dates à Paris au Ranelagh* entre octobre 2022 et mars 2023. C’est une vraie expérience : la pièce est d’une incroyable complexité, avec des aspects modernes étonnants. Là aussi, c’était un beau défi : comment raconter cette histoire avec une adaptation où l’on trouve du chant, de la danse, un côté circassien aux accents felliniens et qui s’avère être un véritable tourbillon ? La richesse et la force de ce spectacle ont créé des liens très forts entre tous les comédiens.

Peut-on dire que le court-métrage est une autre de vos spécialités ?
J’ai suivi une formation audiovisuelle à Nantes sur 3 ans, qui m’a permis de toucher à tout, image, lumière montage à la suite de quoi je me suis spécialisé sur la production. Cela m’a permis de créer, avec ma femme Hélène Degy, le Collectif Toutcourt, qui est un vrai laboratoire artistique marqué par sa volonté d’accompagner dans leurs créations les membres de ce collectif et de raconter de belles histoires.
Durant le premier confinement, j’ai réalisé avec Hélène un court-métrage un peu dystopique où l’on imaginait des gens qui n’avaient connu que la vie sous confinement et qui s’en trouvaient soudain libérés en montrant quels pouvaient être leurs sentiments par rapport à cet enfermement.
Il y actuellement un joli film, un peu plus ambitieux, réalisé par Hélène Degy et Pierre Hélie qui est en cours de montage et que nous avons hâte de présenter au public.

Un mot pour finir sur le cinéma ?
Je dirais que le cinéma n’est pas une obsession pour moi, même si j’aime énormément le jeu à la caméra. C’est une autre liberté que celle du théâtre, c’est un travail de l’intime qui nécessite un climat de confiance avec la personne qui nous dirige. J’essaie que ce soit très joyeux à chaque fois avec les équipes, il me semble que l’on travaille tellement mieux dans la détente ! Dans cet esprit, j’ai eu la chance de tourner dans « Ténor » avec MB14 et Michelle Laroque, sorti il y a quelques semaines. Une superbe expérience qui devrait être suivi à la rentrée par un projet avec Kad Merad, Isabelle Carré et Clovis Cornillac.

Propos recueillis par Philippe Escalier

LE MONTESPAN
D’après Jean Teulé
Adaptation : Salomé Villiers 
Mise en scène : Etienne Launay
Avec : Michaël Hirsch, Simon Larvaron et Salomé Villiers

Théâtre La Condition des Soies : 13 Rue de la Croix 84000 Avignon  – 04 90 22 48 43
16 h – durée 1h30
Relâche les 11, 18 et 25 juillet 2022

*DOM JUAN au Ranelagh, 5 rue des Vignes 75016 Paris
Le 27 octobre 2022, 15, 20 et 27 janvier, 23 février et 16 mars 2023

Le Secret de Sherlock Holmes

Une comédie enlevée, désopilante et bien écrite est un plaisir qui ne se refuse pas. « Le Secret de Sherlock Holmes » au Théâtre La Bruyère est donc un passage obligé qui en réjouira plus d’un !

Mis à part Hercule Poirot, personne ne peut rivaliser avec Sherlock Holmes, son intelligence fulgurante et ses impressionnantes capacités de déduction. Christophe Guillon et Christian Chevalier ont décidé de se projeter à Londres en 1881 et de s’emparer de l’excentrique et célébrissime occupant du 221B, Baker Street pour bâtir une comédie redoutablement efficace, construite de façon exemplaire, avec un humour aussi fin qu’efficace. Les répliques fusent, ne laissant aucun temps mort au public qui s’amuse beaucoup, heureux de découvrir un spectacle déjanté d’un très bon niveau ayant fait un sort aux habituelles facilités trop souvent usitées pour tâcher de le faire rire.

L’intrigue est simple, elle met en opposition le fameux limier avec un assassin redoutable qui se sert d’une jeune et séduisante personne afin de parvenir à ses fins. Pour faire bonne mesure, le rebondissement final, assez inattendu, nous éclairera sur un aspect de la personnalité de ce cher Holmes. Si les trouvailles ne manquent pas (le rythme est trépidant) l’un des ressorts comiques repose sur l’inénarrable fonctionnaire de Scotland Yard, l’inspecteur Lestrade (un grand numéro signé Emmanuel Guillon), lent, naïf et stupide à souhait, dont l’ego est inversement proportionnel à ses capacités. L’un des co-auteurs, Christophe Guillon, s’est réservé le mauvais rôle, celui de l’impitoyable comte Sylvius. Pour le mettre hors d’état de nuire, Didier Vinson prête son talent et son allure nerveuse au détective, accompagné par celui qui va devenir l’ami fidèle, le docteur Watson (excellent Hervé Dandrieux) partagé entre l’admiration pour son colocataire et ses faiblesses pour les femmes, penchant que l’on comprend aisément quand on sait que c’est Laura Marin qui prête son savoir-faire (et son charme) à l’énigmatique et unique personnage féminin.

Avec un texte plein d’originalité, un humour dévastateur, une foule de références plus drôles les unes que les autres, le tout porté par une troupe à l’énergie remarquable mise en scène par Christophe Guillon, les ingrédients du succès sont réunis. Pour notre part, nous attendions avec une certaine impatience le plaisir de revoir cette pièce découverte au festival d’Avignon et à laquelle nous devons d’avoir passé, nous n’en ferons pas mystère, de très bons moments !

Philippe Escalier

Comme il vous plaira

Cette pétillante comédie de William Shakespeare, superbement adaptée, mise en scène et jouée à la Pépinière, donne lieu à un remarquable moment de théâtre.

Ce spectacle qu’il nous plait de sous-titrer « Les Frères ennemis », est délicat à résumer du fait de son scénario quelque peu alambiqué, l’auteur lui même n’hésitant pas à s’en moquer au début de son intrigue. Mais qu’importe puisque le sel de cette pièce écrite en 1599 ne réside point dans son histoire dont il suffit de savoir que deux frères, ayant chacun une fille en âge de convoler, se disputent le pouvoir suprême, pendant que deux autres, nobles, se combattent suite au décès de leur père, ces quatre destins fraternels contrariés venant interférer et perturber une belle idylle naissante. Ceux que le sort a défavorisé trouvent refuge, pour un temps, dans une forêt où, soyez rassurés, l’amour finit par triompher. Tout est donc bien qui finit bien !

À la Pépinière, de toute évidence, avec « Comme il vous plaira », les ingrédients propres à ravir un public exigeant sont réunis. Un texte jubilatoire pour commencer, parfaitement ciselé et rendu plus pétillant encore par l’adaptation lumineuse et légère de Pierre-Alain Leleu faisant ressortir les subtilités incomparables de cette langue toujours si richement imagée et porteuse d’un irrésistible humour. La mise en scène ensuite permet d’en faire un petit bijou. L’une des options consiste à occuper tout l’espace disponible, y compris la salle, autorisant les comédiens à se déplacer et à faire corps avec le public. Ces nombreux mouvements, toujours très maîtrisés, donnent une énergie particulière au spectacle. Léna Bréban fait ensuite feu de tous bois. Son décor, simple et pratique, parfaitement suggestif, permet de revivre aisément chaque situation. La musique (en live) est utilisée en guise de ponctuation festive, accroissant ainsi le ravissement du public heureux d’entendre quelques tubes pop des années 70 venus souligner, avec un vrai sens de la dérision, le côté féérique et délicieusement improbable du récit. Tel est l’écrin dans lequel la troupe donne libre court à son talent. Barbara Schulz, qu’elle soit princesse (Rosalinde) ou travestie en homme pour les besoins de sa fuite, est d’une énergie et d’une grâce peu communes, jouant l’amoureuse transie, hypnotisée par le charme envoutant d’un nobliau prenant les traits de Lionel Erdogan. Le jeune acteur fait tant et si bien qu’additionnant toutes les qualités, il séduit la princesse par son allure et le public par son jeu (l’inverse est vrai aussi !). Pour compléter ce joyeux duo, il fallait tout le talent d’Ariane Mourier qui donne à l’autre princesse (Célia) une éclatante présence. Adrien Dewitte est radieux, sans défaut, aussi convaincant en frère jaloux prêt à tout qu’en repenti sincère que les leçons de la vie ont transformé. Jean-Paul Bordes alterne, selon les moments, le duc impitoyable et le serviteur fidèle en fin de vie, (fort bien grimé), aussi percutant dans chacun de ses deux rôles. Pierre-Alain Leleu joue un Jacques assez extravagant, voyageur mélancolique, personnage récurrent chez Shakespeare venu notamment nous offrir la fameuse réplique « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ». Éric Bougnon en duc exilé, tombé du bon côté de la force, Léa Lopez et Adrien Urso (en paysans ayant du mal à s’accorder) sont à l’unisson. Cette merveilleuse équipe qui ne manquera pas de vous plaire vous offre deux heures de plaisir rare que vous ne verrez pas passer !

Philippe Escalier Photo © François Fonty – Photo aux saluts : © Philippe Escalier

La Pépinière Théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et matinée dimanche à 15 h – 01 42 61 44 16

Fantasio

Emmanuel Besnault et la troupe de L’Éternel Été dépoussière « Fantasio » en offrant aux spectateurs du Lucernaire un spectacle aussi joyeux qu’énergique et original.

Un peu comme la jeunesse juste avant mai 68, Fantasio s’ennuie. Pour vaincre la mini-déprime qui le frappe, n’ayant plus rien à perdre (le brave garçon est perclus de dettes) il va faire sa petite révolution et jeter quelques pavés dans la mare. Voyant passer le cercueil du fou de la Cour, il décide de prendre sa place. Cette usurpation lui permet de faire dérailler le mariage princier qui s’annonce et ce faisant, sauver la fille du roi d’un désastre annoncé. Curieux scénario écrit dans cette langue belle, douce et précise de Musset venu brosser le portrait d’une jeunesse passionnée, dans laquelle l’auteur ne pouvait que se reconnaître, en butte aux bourgeois prétentieux, socle du régime de Louis-Philippe resté dans l’Histoire comme le Roi-Bourgeois dont le règne sans passion commence en 1830, trois ans avant la publication de la pièce.

Pas de moment de théâtre réussi sans la coexistence de deux créateurs, un auteur et un metteur en scène, de préférence à la tête d’une belle troupe. C’est peu dire que Emmanuel Besnault nous donne à voir une œuvre dans l’œuvre. Avec panache, en musique, il additionne les saveurs qui viennent donner à son spectacle ce goût si relevé et si particulier. Entre le concert rock romantique, la flopée de références cinématographiques, théâtrales, les costumes magnifiques et le jeu des acteurs, cette ébouriffante folie scénique emporte tout sur son passage, à commencer par l’adhésion des spectateurs. Ce travail parfaitement pensé et structuré donne à ce mélange de comédie et de conte exalté qu’est « Fantasio », toute sa signification, avec une légèreté et une fougue rares. Il fallait le talent et l’expérience d’une troupe qui existe depuis plus de douze ans (répondant au joli nom de L’Éternel Été) pour incarner une pièce marquée du sceau de la jeunesse et de sa folie perturbatrice. Benoît Gruel dans le rôle titre est bluffant. Spark, l’ami fidèle est joué avec talent par la comédienne Deniz Türkmen qui abandonne son personnage travesti pour donner vie à la gouvernante de la princesse (magnifique Élisa Oriol) alors que Lionel Fournier est un séduisant valet prenant l’identité de son maître Manuel Le Velly, sombre et hystérique à souhait, désireux de se faire passer pour un autre afin d’observer son monde. Tout à la fois acteurs, instrumentistes et chanteurs, nos admirables comédiens partagent la scène avec la certitude de nous donner un incroyable moment festif. Ils sont jeunes et pourtant ils nous donnent avec une remarquable virtuosité ce que Musset aurait probablement adoré voir sur scène : un « Fantasio » vivant et coloré, superbement moderne et réjouissant.

Philippe Escalier – Photo © Valentin Perrin

Le Montespan

Autour du marquis de Montespan, exubérant mari cocu en guerre contre Louis XIV coupable de lui avoir volé sa femme, Jean Teulé a publié un récit biographique dont l’évident intérêt historique est rehaussé, au Théâtre de la Huchette, par la mise en scène d’Etienne Launay et les trois acteurs merveilleux que sont Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch.

Tout le monde ou presque connait La Montespan, la flamboyante maitresse de Louis XIV. Son esprit, sa beauté, la passion qu’elle fit naître dans le cœur du Roi-Soleil lui ont permis de rester dans l’Histoire comme l’une des figures marquantes du XVIIe siécle. Personne ne connait par contre celui à qui elle fut mariée. Le mérite de Jean Teulé est de consacrer un ouvrage passionnant au marquis de Montespan qui, amoureux de sa femme (chose rare pour l’époque) a toujours refusé de s’incliner devant son royal concurrent. Pis, Louis-Henri de Pardaillan se lança dans un combat fougueux, téméraire, perdu d’avance mais non dépourvu de panache. L’irascible mari se présenta à la Cour dans un carrosse coiffé de ramures de cerf, organisa un enterrement de son amour en grandes pompes et alla jusqu’à qualifier le Roi de canaille. Un comportement qui fit rire tout Paris et qui lui valut quelques jours de prison puis l’exil sur ses terres. Là où tous les autres eurent courbés l’échine et encaissés les dividendes, le Gascon, lui, batailla toujours et ne céda jamais.

C’est le texte documenté et plein de vie de Jean Teulé que Salomé Villiers a adapté pour le théâtre avec un savoir-faire remarquable. Le défi visant à concentrer 44 ans, 26 personnages et de multiples lieux a été relevé haut la main grâce notamment à une mise en scène d’Etienne Launay étonnement inventive et dynamique qui grandit la scène du théâtre de la Huchette en donnant au spectateur le sentiment de changer de lieux sans cesse et de vivre pleinement chaque situation. En totale osmose avec ce travail très abouti, les comédiens sont d’une justesse absolue. Dans le rôle titre, Simon Larvaron a une allure « Grand Siècle » qui ne manque pas de surprendre. Amoureux ou désespéré, il se fond dans la peau de son personnage avec une facilité déroutante. Face à lui, Salomé Villiers, très touchante, est elle aussi tout en retenue et en intensité. Michaël Hirsch, quant à lui, prouve qu’il peut jouer tous les rôles, facétieux ou sérieux, serviteur ou souverain, tout lui convient. Ces trois là sont de nature à nous captiver et à nous séduire au point qu’en leur compagnie l’on en oublie le temps qui passe. Car cette belle leçon d’Histoire est aussi et avant tout un beau moment de théâtre, intimiste, envoutant et divertissant.

Texte et photos © Philippe Escalier

Théâtre de la Huchette : 23, Rue de la Huchette, 75005 Paris

Du mercredi au samedi à 21 h – 01 43 26 38 99

Lawrence d’Arabie fait la conquête du public du 13E Art

Retracer sur les planches le destin hors du commun de l’officier britannique qui a suscité la grande révolte arabe du début du XXe siècle demandait une bonne dose d’audace. Le « Lawrence d’Arabie » d’éric Bouvron et Benjamin Penamaria, porté par une formidable équipe de comédiens, nous permet de vivre un choc émotionnel, illustration parfaite de ce que l’on aime par dessus tout dans le spectacle vivant !

L’adaptation de la vie de Lawrence d’Arabie est une gageure que jusqu’à présent seul le cinéma a été capable de relever, avec le somptueux film aux sept Oscars de David Lean. L’Angleterre, le Proche-Orient, les batailles épiques contre les Ottomans (et l’incroyable prise d’Aqaba), les négociations difficiles et les coups tordus des puissances coloniales, tout dans cette vie, qu’aucun romancier n’aurait jamais pu imaginer, est difficile à incarner au théâtre. À moins, comme ici, de raconter et de reconstituer l’Histoire en laissant libre cours à une imagination débordante, empreinte de poésie. Renonçant à la vidéo, à la débauche de moyens ou de décors auxquels l’on pourrait s’attendre, éric Bouvron, assisté de Jérémy Coffman, dans sa mise en scène, a choisi le minimalisme le plus pur et le plus stylisé, mis en évidence par les sublimes lumières d’Edwin Garnier. Avec des tapis, quelques voiles, une poignée d’accessoires et de beaux costumes (de Nadège Bulfay), il laisse au jeu des comédiens un pouvoir de suggestion et d’évocation sans limite, capable d’entrainer le spectateur dans ce récit palpitant. Qu’importe le lieu ou l’année, que l’on voyage à dos de chameau ou en train, que l’on se trouve face aux tribus arabes divisées ou à Buckingham Palace, la narration ne faiblit jamais, rythmée par la superbe voix de Cecilia Meltzer, accompagnée par les instruments de Julien Gonzales et Raphaël Maillet. Ce trio fait corps avec le spectacle, pour lui donner un magnifique surcroit d’émotion et d’intensité. La salle vibre, elle rit aussi pendant ces moments pimentés d’humour qui s’intègrent si bien dans cette œuvre chorale. Renouant avec le talent et la force des conteurs capables de nous faire voyager en restant assis autour d’un feu, l’équipe de Lawrence d’Arabie avec la seule force de la parole et du jeu, nous fait revivre les aspects les plus importants de la vie de ce personnage mythique.

Né de l’union illégitime d’un baronnet anglais et d’une gouvernante écossaise, Thomas Edward Lawrence va d’abord étudier l’Histoire avant de se passionner pour l’archéologie qu’il ira pratiquer au Moyen-Orient, région qui le passionne. C’est là que sous couvert de fouilles, il sera recruté par l’armée britannique pour effectuer des relevés topographiques, avant de passer à l’action militaire. C’est sur cette période essentielle de sa vie, marquée par des succès incroyables que le spectacle va se concentrer. Rapides mais très fluides, les divers épisodes nous font assister à une réunion d’état-major, à la rencontre avec l’émir Fayçal qui met ses guerriers à la disposition de Lawrence, après quoi, les trains sautent, l’on traverse le terrible désert de Jordanie pour s’emparer d’Aqaba à la surprise générale et en chasser les Turcs. Tout est formidablement suggéré et illustré par une équipe de comédiens de haut vol au sein de laquelle Kevin Garnichat est le seul à interpréter (et de quelle manière !) un personnage unique, à savoir le rôle titre. Autour de lui, Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saada, Ludovic Thievon sont à l’unisson. Ils incarnent une soixantaine de personnages parmi lesquels figurent quelques femmes, passant des uns aux autres avec une étonnante dextérité. Conscients de nous offrir un inoubliable moment, tous sont d’une force et d’une justesse remarquables. Au final, après la longue standing ovation offerte en guise de récompense, les spectateurs quittent les lieux, encore troublés par l’envoutement qu’ils viennent de connaitre.

Philippe Escalier – photo © A.Vinot

L’Affaire de la rue de Lourcine

Il ne faut guère plus d’une heure à Eugène Labiche pour nous raconter, au Lucernaire, une histoire totalement déjantée, servie par une troupe survitaminée.

Se retrouver, quand on est un bon bourgeois rentier, avec un homme dans son lit, après une nuit de beuverie, passe encore, mais apprendre, suite à un quiproquo, que l’on aurait, avec lui, perpétré un assassinat armé d’un parapluie, voilà qui est de nature à semer la panique au foyer d’Oscar Lenglumé. Pour faire taire ceux qui pourraient dévoiler l’horrible crime, ce dernier envisage toutes les solutions.

Cette comédie chantée, créée à Paris en mars 1857 est avant tout profondément loufoque. Rien n’a de sens et l’on nage en plein délire. Quel intérêt alors me direz-vous ? Il se trouve que le spectacle est court, que l’intrigue, si délirante soit-elle, est parfaitement rythmée et l’occasion de mi-portraits croustillants. Les comédiens se donnent à fond et s’appuient sur la mise en scène millimétrée de Justine Vultaggio qui outre l’incarnation de l’épouse au foyer, introduit ses propres délires rythmés par quelques délicieuses chansons permettant de retrouver « C’est pas l’homme qui prend la mer » de Renaud ou encore un désopilant « Lavons-nous les mains » (qui pourrait servir à une campagne pro-gestes barrières !). Bref, menée tambour battant, cette folle comédie se révèle irrésistible avec quatre acteurs qui prennent visiblement un plaisir fou à jouer. Oscar Voisin, Reynold de Guenyveau, (magnifiques interprètes des deux personnages principaux) Gabriel Houdou et Maxime Seynave entrent dans la danse avec une énergie et une joie communicatives, nous offrant une heure formidablement récréative. Par les temps qui courent, cela ne se refuse pas !

Philippe Escalier

Lucernaire : 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris

Du mardi au samedi à 20 h et dimanche 15 h – 01 45 44 57 34

Volpone

L’adaptation de Volpone permet de redécouvrir une pièce qui n’a rien perdu de son mordant et de sa drôlerie. Elle est jouée, dans une mise en scène aussi précise que dynamique, par une troupe mettant en joie le public du Café de la Gare.

Le lieu est mythique. La pièce aussi ! Représentée pour la première fois en 1606 à Londres, cette comédie du dramaturge Ben Jonson n’en a jamais fini d’être jouée ou adaptée, que ce soit au cinéma ou à l’opéra. On compte même une comédie musicale ayant recyclé son intrigue. Qui pourrait résister à l’histoire de ce marchand vénitien cupide, faisant croire à sa fin proche pour récupérer cadeaux couteux et bijoux rares de la part de ceux qui lorgnent sans vergogne sur ses biens ? Aidé par son ingénieux valet Mosca (François Bérard) passé maître dans l’art de tromper son monde, Volpone (Frédéric Roger) en parfaite santé, s’avère être un magnifique malade imaginaire, toussant et agonisant dans son lit. Plus que quelques jours à vivre : devant cette petite fortune prête à changer de mains, il importe d’être bien vu pour devenir l’unique nom inscrit au testament et les rapaces rivalisent d’offrandes. À la course à l’héritage prennent part des personnages haut en couleur, un avocat véreux (Emmanuel Guillon), un vieux gentilhomme (Philippe Manesse) et son fils (Timothée Manesse), un marchand (Régis Chaussard), une femme légère (Isabelle Laffitte) et un juge (Patrick Courtois), car il va bien falloir rendre des comptes à la fin ! Tous attendent l’imminente nouvelle du décès pour récupérer leur mise et toucher le jack-pot !

La metteuse en scène Carine Montag nous propose une adaptation formidablement énergique, mettant en avant les aspects comiques d’une œuvre faisant généreusement rire sur des thème pourtant bien sombres. Loin des mises en scène brumeuses ou tortueuses, Carine Montag propose et réussit un travail d’une grande précision, d’une finesse exemplaire, au service du texte (une langue étonnement vivante et contemporaine) et du divertissement. Autour de personnages délicatement ciselés, elle met en avant l’énergie et l’humour d’une farce construite autour de la cupidité et la fourberie, évitant le piège réducteur du bien et du mal, dans Volpone tout le monde en prend pour son grade. Devant cet admirable résultat porté par la performance réalisée par l’ensemble des comédiens, les spectateurs adhèrent au spectacle sans réticence aucune, visiblement ravis de pouvoir trouver autant de magie et de plaisir sur une scène. La réussite est totale et ce Volpone, aux multiples qualités, enchantera tous les publics.

Texte et photos © Philippe Escalier

Café de la Gare : 41, rue du Temple 75004 Paris

Samedi et dimanche 15 h – Fêtes de Noël, tous les jours à 15 h

Réservations : 01 42 78 52 51

La Fuite

L’adaptation réussie de « On ne sait comment » de Luigi Pirandello nous offre un moment théâtral d’une grande originalité, où la profondeur est pimentée de situations désopilantes, servi par cinq excellents comédiens qui viennent ravir le public du Théâtre 13.

L’adaptation réussie de « On ne sait comment » de Luigi Pirandello nous offre un moment théâtral d’une Psychologie, humour, mais aussi suspens (expliquant pourquoi un résumé trop précis de ce spectacle est à éviter), voilà les trois ingrédients principaux de l’adaptation réalisée par Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini qui ont su, avec un art et une finesse peu communes, reprendre le thème de cette dernière pièce de Pirandello, pour en faire une comédie à l’italienne, sans jamais trahir l’auteur. L’on retrouve les thèmes du questionnement, de la vérité, de la motivation de certains agissements. Le non-dit, les sous-entendus, les choses inavouables et les mensonges, que l’on ne peut pourtant garder pour soi, sont au cœur de ce spectacle dans lequel l’on observe comment l’humain se débat, non sans difficultés parfois, avec ses zones d’ombre. Ce combat personnel et douloureux, nous y assistons avec une délectation accrue par la saveur de l’histoire qui se passe sous nos yeux et où toutes les tensions prennent leur source : la vie d’un petit restaurant dont le patron, poursuivit par une fâcheuse tendance à rater tout ce qu’il entreprend, s’escrime à organiser un repas de mariage. Renouant avec une comédie à l’italienne pleine de subtilité et d’humanité, nos deux auteurs-adaptateurs ont su multiplier les moments drolatiques, bâtissant ainsi le cadre comique entourant les déchirements intérieurs auxquels nous assistons. Alors que la tension monte, l’on ne peut s’empêcher de laisser échapper des éclats de rire de plus en plus nombreux et spontanés. Ce drame jubilatoire que Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini, morceaux par morceaux ont si bien construit, ils le jouent avec Laetitia Poulalion, Amélie Manet et Boris Ravaine. Tous, avec rigueur et justesse, déroulent une pièce que nous n’auront pas peur de qualifier d’exemplaire, tant elle nous conforte dans l’idée que le théâtre n’est jamais plus accompli que lorsqu’il parvient, dans des moments d’un parfait équilibre, à faire cohabiter des styles opposés, en l’occurrence ici, la comédie et l’introspection philosophique. Aboutissement d’un long travail mené par la compagnie Theatro Picaro, « La Fuite » a su magnifiquement marier Freud et les Marx Brothers, pour notre plus grand plaisir !

Texte et photo aux saluts : © Philippe Escalier

Théâtre 13 :  103 A Bd Auguste Blanqui, 75013 Paris

Jusqu’au 19 novembre 2021, du mardi au samedi à 20 h et dimanche 16 h

01 45 88 62 22 – http://www.theatre13.com

Le jeu d’Anatole ou les manèges de l’amour

Le spectacle musical créé par Tom Jones à partir d’une pièce d’Arthur Schnitzler permet de découvrir au Lucernaire un moment pétillant et joyeux. L’adaptation de Stéphane Laporte et la mise en scène Hervé Lewandowski font merveille et permettent à quatre excellents comédiens-chanteurs de donner le meilleur.

Disons-le d’entrée de jeu, c’est moins la genèse assez curieuse de ce spectacle (une double adaptation au final) que le résultat, plébiscité et enthousiasmant, qui importe. Le nom d’Arthur Schnitzler est en France probablement plus connu que son œuvre. Il n’en reste pas moins l’un des grands auteurs de langue germanique, qui présenta l’originalité d’être à la fois écrivain et médecin (proche de Freud) ce qui lui permit de donner à ses œuvres une indéniable dimension psychologique. Tom Jones s’empara d’Anatole, grand coureur de jupons et décida de présenter cette pièce en 5 tableaux se déroulant entre 1910 et 1990 sous une forme musicale largement empruntée à Offenbach.

Voici donc les rapports homme-femme et le complexe du séducteur masculin placés sous le signe d’une bonne humeur et d’une légèreté salvatrices. Oubliez la psychologie et l’étude de personnages, abandonnez Schnitzler et Freud dans un coin de votre bibliothèque et laissez-vous entrainer par un quatuor de comédiens doués et plein de vie venus balayer des époques et des situations différentes, en piratant et revisitant Offenbach, le plus vivant des compositeurs. Le public s’amuse et le mot comédie-musicale est ici parfaitement adéquat ! Gaëtan Borg, avec brio, allie profondeur et charme pour incarner ce rôle titre de séducteur impénitent que l’excellent et énergique Yann Sebile, en meilleur ami faisant parfois penser à Sganarelle, peine à canaliser. Mélodie Molinaro contribue à nourrir ce spectacle avec ses différentes femmes, plus ou moins fatales qu’elle prend plaisir à incarner… à la perfection ! Guillaume Sorel quant à lui, nous régale de quelques personnages secondaires truculents dont on ne saurait se passer. Accompagnés au piano par Sébastien Ménard, ils savent donner à cette comédie d’irrésistibles accents et provoquer les rires, sans se départir d’une grande finesse. Puisqu’ils savent si bien nous captiver dans ce jeu de l’amour, où le hasard a toujours toute sa place, laissez-vous porter jusqu’au Lucernaire, vous ne le regretterez pas !

Philippe Escalier

Photo © Noémie Kadaner

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