Pour ses 40 ans, la comédie musicale « Flashdance » s’offre dans la grande salle du Casino de Paris un anniversaire plein d’énergie avec une belle troupe de jeunes artistes français.
En mettant en présence deux amoureux issus de classes sociales très différentes, « Flashdance » respecte la tradition qui veut qu’une histoire d’amour, pour donner du piment à l’intrigue, s’annonce très compliquée, tout en s’acheminant, la plupart du temps, vers un happy end. C’est précisément dans ce cadre que se développe l’histoire d’Alexandra Owens et Nick Hurley adaptée et mise en scène de façon très visuelle, dynamique et pour tout dire efficace par Philippe Hersen. Cet artiste qui a déjà eu l’occasion de proposer une version de ce spectacle entre 2014 et 2015, s’est toujours révélé particulièrement à l’aise dans le musical comme en atteste ses précédentes réalisations, « Priscilla folle du désert » ou « Charlie et la chocolaterie ». C’est donc un bel écrin riche, coloré et lumineux qu’il offre à la jeune troupe de chanteurs et danseurs dans laquelle on remarquera l’étonnante prestation d’Eka Kharlov à laquelle on serait bien en peine de trouver le moindre défaut et que Julien Husser, dans le rôle de Nick, tente de séduire. Dans la troupe des danseurs magistralement menée par Andie Masazza, on ne passera pas sous silence la prestation endiablée de Rémy Marchant qui dans l’un de ses rôles, celui du policier dévoilant de parfaits abdos, met d’entrée de jeu, la salle en émoi. L’ensemble de la distribution, par sa qualité, fait oublier les lacunes de ce genre de show que sont les parties parlées souvent assez poussives. Mais, emballé par les tubes « Gloria », « Maniac » et « What a feeling » si bien chorégraphiés par Cécile Chaduteau, le public se laisse facilement emporté par la fougue d’une troupe talentueuse qui visiblement prend plaisir à le rendre heureux.
Cette rétrospective d’un siècle de musique afro-américaine en 36 tableaux mise en scène par Valery Rodriguez et chorégraphiée par Thomas Bimaï est un grand moment, vocalement et scéniquement inoubliable.
« Black Legends » a longtemps muri dans l’esprit de Valéry Rodriguez. L’idée d’un spectacle autour de la culture noire-américaine germe pour la première fois dans son esprit alors qu’il chante dans « Le Roi Lion ». Déjà impressionné des années auparavant par « Smokey Joe’s Café », il décide de créer un spectacle qui, des années de travail après, donnera naissance à cette grande revue où une vingtaine d’artistes mettent tout leur talent à raconter l’histoire de la ségrégation. Accompagné par un orchestre de cinq musiciens dirigés par le pianiste Christophe Jambois, « Black Legends » ne se contente pas d’enchainer les plus grands tubes de la musique noire comme « Free », « Crazy in love », « Strange Fruit » ou « ABC ». Le spectacle retrace toute une épopée avec de courts récits créant un jeu narratif particulièrement abouti. La ségrégation, le Ku Klux Klan, Martin Luther King ou l’élection de Barrack Obama sont partie intégrante de cette trame nous faisant parcourir une centaine d’années mouvementées, douloureuses, que les magnifiques voix de la troupe nous font revivre avec une ardeur et une énergie exceptionnelles. C’est peu dire que la grande salle de Bobino vibre et participe à ce show chanté et dansé. La joie et l’émotion du public qui ne peut s’empêcher de bouger sont palpables. « Black Legends » enflamme Bobino qui, après 1 h 30 de véritable communion, se vide de ses spectateurs qui ont applaudi à tout rompre un show nous ayant dit à quel point Black is Beautiful !
Pour la pièce la plus connue de Feydeau il fallait une mise en scène moderne et subtile sachant renouveler le genre. C’est ce que nous propose le Lucernaire avec l’adaptation à la fois fidèle et pleine de surprises de Philippe Person.
« L’amour rend aveugle. Le mariage rend la vue » a dit Oscar Wilde. Chez Feydeau où pourtant l’on passe son temps à se tromper, les choses sont moins tranchées. L’héroïne du Dindon, Lucienne Vatelin, semble être heureuse en ménage et repousse les prétendants à l’adultère que sont Rédillon qui soupire depuis longtemps auprès d’elle et Pontagnac, nouveau venu présomptueux, certain d’emporter la place sous l’effet d’une charge héroïque. La forteresse reste imprenable mais il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd que le moindre faux pas de Mr Vatelin jetterait sur l’heure son épouse dans les bras de la vengeance et de l’un des deux prétendants. Or, il se trouve que Pontagnac est averti, par une malheureuse confidence de son « ami » peu méfiant, qu’il aurait fauté à Londres. Celle avec qui l’adultère a été commis débarque à Paris et ne demande qu’à remettre le couvert. S’en suit une série de quiproquos dont Feydeau a le secret, faisant souffler sur la pièce un vent de folie.
Aussitôt que le rideau se lève, le spectateur comprend que rien ne sera banal durant cette représentation. Philippe Person s’est situé dans une période plus contemporaine et nous évite la sempiternelle succession de portes qui claquent. Tout est fait pour nous faire vivre la pièce avec autant de tonus mais plus de finesse. Références et clins d’œil ne manquent pas et nous font entendre avec beaucoup d’humour, un texte éminemment riche, bourré d’allusions, souvent salaces du reste, au rythme infernal inhérent au vaudeville. La liste des trouvailles de Philippe Person qui font le charme de son « Dindon » serait trop longue à dresser mais il faut néanmoins dévoiler les deux magnifiques intermèdes musicaux d’une grande douceur chantés par Jil Caplan et qui ont le mérite de faire retomber la frénésie coutumière de Feydeau si bien entretenue par les comédiens. La troupe constitue l’autre bonne surprise de ce spectacle. Florence Le Corre incarne magnifiquement (avec charme et délicatesse) Mme Vatelin face à Philippe Calvario, son époux. Dans ce registre inhabituel pour lui, le comédien fait preuve d’une dextérité remarquable, sachant être époustouflant sans jamais forcer le trait. Philippe Maymat prête son physique avenant et ses grandes qualités d’acteur à Pontagnac qu’il rend plus vrai que nature. Pascal Thoreau sait bien alterner ses deux rôles truculents dans lesquels il s’épanouit. Jil Caplan démontre, pour sa part, qu’elle n’a pas que des qualités de chanteuse et Philippe Person s’est réservé la portion congrue avec les rôles de majordomes avec lesquels il fait deux prestations remarquées. Tous les six, avec drôlerie et légèreté, nous servent ce beau Feydeau sur un plateau permettant à un public ravi de déguster ce savoureux « Dindon » dans un climat de franche allégresse !
Le personnage d’Alan Turing est en tous points fascinant et passionnant. Ce mathématicien britannique surdoué, passionné par la cryptologie, a permis aux Alliés de casser très tôt Enigma, le code allemand pourtant réputé inviolable et de raccourcir ainsi la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, son homosexualité découverte, les tribunaux lui ont imposé une castration chimique qui détruisit ce grand sportif adepte du marathon et qui le poussa au suicide en croquant une pomme trempée dans du cyanure, en souvenir du film « Blanche-Neige » qu’il avait tant aimé. De ce destin hors norme, de cet homme victime d’une société homophobe à qui pourtant l’humanité et l’informatique doivent tant, Benoît Solès a voulu faire le sujet d’une pièce, « La Machine de Turing », qui fête sa 700ème représentations en entamant sa quatrième saison au théâtre du Palais-Royal. C’est au cours de sa tournée américaine, en attendant un avion à Los Angeles pour aller jouer à San Francisco que l’auteur nous a parlé de son travail et de cette formidable aventure autour d’Alan Turing.
À quel moment cette tournée américaine s’est-elle décidée ? Elle devait conclure la 1ère tournée de 2019-2020 interrompue par le Covid. Nous sommes parvenus à trouver des dates pour qu’elle puisse avoir lieu. Avec Amaury de Crayencour qui a créé la pièce avec moi, nous venons de jouer deux représentations ici, au théâtre du lycée français de Los Angeles, l’une tout public et l’autre pour les scolaires. L’on s’apprête à faire de même à San Francisco avant d’aller donner douze représentations en Polynésie.
À l’étranger, comment la pièce est-elle perçue ? J’ai joué « La Machine de Turing » dans tous les coins de France et de Navarre ! J’approche des 250 dates en tournée, sans compter Avignon. La première tournée a commencé en septembre 2019 en Nouvelle Calédonie. On a joué à Nouméa, devant de jeunes canaques issus du nord de l’île, certains venant au théâtre pour la première fois. Ce qui est commun dans les réactions, quel que soit le lieu, c’est l’intérêt pour le personnage, qu’on le connaisse ou qu’on le découvre. Les gens sont bien évidemment frappés par son histoire, l’héritage qu’il nous laisse, à savoir son influence sur le cours de la Seconde Guerre mondiale grâce au décryptage d’Enigma et l’invention de l’informatique. Mais ils sont aussi et avant tout frappés par cette aventure humaine, la dimension tragique du personnage et le message auquel il nous invite à réfléchir : comment regarde-t-on la différence ? C’est ce qui crée de l’empathie pour lui et une immense émotion par rapport à l’injustice qu’il a subie. Il y a toujours, à la fin du spectacle, au moment où il s’apprête à croquer la pomme, un moment suspendu pendant lequel le public est ému et retient son souffle. L’on observe cette réaction partout, que ce soit pour une représentation scolaire à Argenteuil, au théâtre Princesse Grace à Monaco ou avec des francophones à Los Angeles. Cela nous montre bien qu’il y a quelque chose d’universel dans cette histoire.
Le thème de l’homosexualité, toujours difficile à proposer, à traiter et à défendre, a-t-il été un problème ? Non, pas vraiment ! Si l’on prend les scolaires, l’on me disait parfois qu’une telle histoire, avec des garçons qui s’embrassent sur scène, ça allait être le barouf, notamment avec des jeunes issus de l’immigration. Cela ne s’est pas du tout passé ainsi, ils ont toujours regardé le spectacle dans un très grand calme. Je suis frappé par la capacité d’écoute et d’ouverture d’esprit de cette génération. Si j’ai pu sentir parfois des petits moments de gène, bien qu’il n’y ait rien de choquant ou de provocant dans ma pièce, c’était toujours avec des spectateurs plus âgés. La nouvelle génération est plus ouverte. Ce que j’aime faire, notamment en tournée, c’est rencontrer le public après le spectacle et j’ai pu assister à des moments émouvants, j’ai vu des ados faire leur coming-out ou des parents s’ouvrir sur ce sujet de la tolérance au sens large. Cette pièce, où l’on touche du doigt à la fois la force de Turing mais aussi ses faiblesses, libère les gens et leur donne le courage d’exprimer et parfois de révéler des choses. C’est très rare de vivre une telle expérience qui va au delà d’Alan Turing, qui est de l’ordre de l’humain et c’est pourquoi après tant de représentations, j’ai toujours un plaisir immense à la jouer. Je me nourris de ces moments d’échanges et de partages pour remonter sur scène le lendemain. Si j’aime la dimension mémorielle autour de la réhabilitation de Turing, j’apprécie tout autant la dimension militante de cette pièce qui amène à réfléchir à la façon dont on a traité et dont on traite encore les gens différents, et ce, encore une fois, quelles que soient les différences en question.
La réhabilitation est maintenant chose faite…enfin ! Oui, et elle est totale. Il y a eu le film ‹ »Imitation Game », il existe de nombreux prix qui portent son nom, Turing a son visage sur les billets de 50 livres en Grande-Bretagne, quelle extraordinaire réhabilitation dans son pays qui le condamnait encore il n’y a pas si longtemps ! Mais il continue malgré tout, et c’est bien ainsi, à nous interroger sur nous, nos vies, nos émotions.
J’imagine qu’en écrivant « La Machine de Turing » tu ne pouvais pas imaginer quel allait être son parcours ? Jamais. Dans notre profession, nous avons tous des rêves quand on créé, que l’on se bat pour monter une pièce et pour que son travail soit compris et reconnu. Jamais je n’aurais imaginé une once de ce qui se passe actuellement. Quand on crée la pièce au festival d’Avignon en 2018, on espère, au mieux une tournée d’une trentaine de dates. Et l’on rêve d’une programmation dans un théâtre parisien. Et là, il s’est passé un truc dont je ne reviens toujours pas : des gens qui nous attendent après la représentation, la presse qui s’est fait l’écho du spectacle tout de suite, un bouche à oreille qui ressemble à un raz de marée, des théâtres privés qui se battent pour nous avoir à l’affiche, les Molières bien sûr, et le plus beau dans tout cela, la réédition du texte dans les Carrés classiques Nathan avec un dossier pédagogique qui fait que la vie de Turing et son message sont étudiés au collège et au lycée et que je reçois des mails d’ados me disant qu’avec la pièce, ils ont eu une bonne note à l’oral du brevet ou à un examen du Bac. Ce qui me fait dire qu’il faut vraiment se battre pour ce en quoi l’on croit. Pendant mon travail d’écriture, combien de personnes m’ont dit que l’histoire d’un mathématicien gay qui se suicide, je ne pouvais pas trouver pire sujet ! À part la Région Île de France, personne ne m’a aidé. Aujourd’hui, ce qui me fait plaisir, c’est que notre aventure peut aider certains à ne pas renoncer devant les difficultés qui ne manquent jamais, en particulier à un moment où le Covid nous a quand même bien mis par terre. J’ajouterai que je ne suis pas plus doué qu’un autre, je n’ai pas plus de talent mais par contre j’ai beaucoup travaillé, je me suis battu pendant 25 ans sans jamais rien lâcher même dans les moments de grands doutes.
Quels sont les déclics qui t’ont fait écrire cette pièce ? Le premier a été la découverte, du personnage un peu par hasard à travers une biographie sur Internet, assez succincte à l’époque et je me dis alors : C’est qui ce type ? Tout de suite, j’ai su que je ferai un jour une pièce sur lui. Le second déclic c’est la sortie du film qui, pourtant, au départ, me paralyse un peu. Mais en le voyant, j’ai trouvé que les contraintes hollywoodiennes montraient un Turing assez lisse et pas très gay. C’est ce qui m’a donné le coup de pied aux fesses nécessaire pour écrire la pièce, sans intention d’en faire un plaidoyer homo mais je trouvais incroyable que dans un hommage définitif que l’on rendait à cet homme, longtemps après sa mort, l’on puisse encore cacher des choses sous le tapis. Je voulais absolument montrer comment sa sexualité explique son être profond, ses choix, voire même ses travaux pour, avec sa machine, recréer le cerveau de son jeune ami perdu. Avec l’aide de Tristan Petitgirad et de tous ceux qui m’ont aidé et encouragé à finir ce texte, nous voulions trouver un équilibre entre les aspects scientifiques, historiques et personnels. Je pense que l’on a bien fait puisque cet équilibre est essentiel à la compréhension du spectacle et du personnage.
Ce succès doit être un formidable moteur pour la suite de ta carrière ! Nous vivons ce moment extraordinaire avec beaucoup de bonheur, nous formons un groupe d’amis, très liés et l’on continue à travailler ensemble sur ma nouvelle pièce autour de Jack London, « La Maison du loup ». Par ailleurs, je suis en train d’écrire « Le Secret des secrets », dans laquelle je ne jouerai pas et que je mettrai en scène, ce qui sera une première pour moi. J’écris pour quatre jeunes comédiens l’histoire de jeunes gens cherchant la recette de la pierre philosophale dans les archives de la British Library. J’ai voulu m’intéresser à la transmission du savoir. J’aime aller vers des défis et des projets que je sens profondément et sur des sujets que je ne cherche pas mais qui s’imposent à moi.
Avec « La Claque » au théâtre de la Gaité, Fred Radix vient nous raconter l’histoire d’une très vieille technique d’applaudissements rémunérés, encore utilisée dans certains théâtres au XIXème siècle. L’excellence de la narration, la complicité avec le public-partenaire, l’humour et la qualité de l’interprétation font de ce spectacle original un moment des plus réussis.
Pour retracer le fonctionnement d’une pratique très ancienne remontant à la Rome antique et consistant à séduire l’auditoire par des réactions enthousiastes artificielles venues de personnes payées pour l’occasion, Fred Radix a imaginé un scénario très riche. Nous voici priés d’assister à la création d’un opéra en 1895 dont le chef de la claque se retrouve subitement dépourvu de complices à quelques heures de la première. Il s’agit donc de reconstituer dare-dare une équipe et ce sont les spectateurs du théâtre de la Gaité qui vont pallier ce manque et recevoir, dans la foulée, l’indispensable formation adéquate. Théâtre dans le théâtre, le procédé fonctionne admirablement. Il permet de découvrir les différentes composantes de la claque, chargées de restituer toutes les réactions possibles d’une véritable assistance subjuguée par le spectacle (rires, étonnements, bravos). Toujours friands de ce genre d’interactions, les spectateurs présents à la Gaité réagissent à la perfection. Ils sont si efficaces que l’on jurerait qu’ils ont bénéficié d’une ou deux répétitions préalables. Le système de collaboration au débotté fonctionnant à merveille, l’on savoure d’autant plus l’histoire croquignolesque et drolatique qui caractérise cet opéra imaginaire, rappelant au passage certains livrets abracadabrantesques ayant marqué l’histoire de l’art lyrique. Le scénario particulièrement bien ficelé de Fred Radix, servi par une interprétation remarquable, en devient irrésistible. Aux côtés de l’auteur, Alice Noureux et Guillaume Collignon font merveille et, avec brio, mettent en valeur tous les aspects comiques et loufoques de cet opéra démentiel propulsé par une toute nouvelle « Claque » magistrale. L’on comprend alors aisément pourquoi, en regardant ce spectacle dans le spectacle si bien orchestré et joué dont ils sont en outre les participants directs, le vrai public de la Gaité soit si euphorique. Quand le divertissement est aussi réussi, subtil et surprenant, nul besoin de claque pour assurer son succès.
Philippe Escalier
Théâtre de la Gaité Montparnasse : 26, rue de la Gaité 75014 Paris – 01 43 20 60 56
Ce résumé musical et hilarant du retour mouvementé d’Ulysse vers Ithaque écrit et interprété par Julie Costanza et Jean-Baptiste Darosey met en joie grands et petits, tous les mercredis après midi à 15 h à La Huchette.
La guerre de Troie ne fut pas une partie de plaisir quand, pour un simple abandon du domicile conjugal, le susceptible et irascible Ménélas mis l’Asie Mineure à feu et à sang. Pourtant, pour Ulysse, qui sut apporter la victoire aux Grecs, ce ne fut rien comparé aux épreuves qui l’attendaient pour son retour au pays. Le meilleur des Grecs (après Achille bien entendu) avait dû, pour se défendre, aveugler un cyclope, fils de Poseidon : mauvaise pioche pour qui veut prendre la mer ! Homère en fit un récit comptant pas moins de douze mille cent neuf hexamètres dactyliques ! Ainsi naquit un long récit mythologique devenu mythique. Ici, rassurons le futur spectateur, le menu est très allégé. Avec Julie Costanza et Jean-Baptiste Darosey, associés, pour le meilleur et pour l’épire, le condensé proposé est aussi léger que déjanté. Avec costumes, déguisements, quelques accessoires et des chants à la clé, les deux comédiens déchainés, déployant des trésors d’inventivité, viennent détourner par l’humour cette épopée homérique. Les gags s’enchainent, les dieux interviennent, Zeus en personne par téléphone tâche d’aplanir les antagonismes afin d’éviter de voir l’empire des Dieux contre Ithaque ! Ulysse, pour sa part, prend son temps et parfois du bon tandis que Pénélope s’oblige à faire tapisserie pour ne pas avoir à choisir un nouveau mari ! Au milieu de ces innombrables facéties mises en scène par Stéphanie Gagneux, le public enchanté parvient néanmoins à suivre le périple maritime, grande carte et storyboard délirant à l’appui. Cette relecture de l’Odyssée n’aura peut-être pas l’agrément du Collège de France, mais elle est de nature à nous réconcilier, dans de grands éclats de rire, avec l’Histoire parfois un peu compliquée et agitée de la Grèce Antique !
Philippe Escalier
Théâtre de la Huchette : 23, rue de la Huchette 75005 Paris
Tous les mercredis à 15 h jusqu’au 28/12/2022 – 01 43 26 38 99
Le résumé de la vie d’Agatha Christie dans une éblouissante mise en scène et une distribution de folie donne lieu, au théâtre Saint-Georges, à un spectacle passionnant et ô combien réjouissant !
Ma vie est un roman aurait pu dire Agatha Christie dont pourtant le mode de vie a toujours été particulièrement sobre, la romancière étant de nature plutôt timide, plus à l’aise avec sa machine à écrire que devant les projecteurs. Sa vie n’en reste pas moins incroyable, avec ses deux mariages, sa longue fugue spectaculaire à l’âge de 36 ans après le décès de sa mère suivi de l’annonce de son divorce et surtout ses livres au tirage phénoménal traduits dans 282 langues. Sans compter la création des ces deux éternelles figures que sont Miss Marple et Hercule Poirot, le fameux petit détective Belge auquel, après Peter Ustinov au cinéma, David Suchet a si brillamment donné vie à la télévision.
Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos ont fait marcher toutes leurs petites cellules grises en faisant, en moins de deux heures palpitantes, un résumé énergique et plein d’humour de cette existence hors du commun. Saluons ce privilège qui n’appartient qu’au théâtre de pouvoir rendre une biographie aussi poignante que divertissante quand deux formidables auteurs s’en mêlent. Le spectateur est ainsi embarqué dans un tourbillon et invité à prendre le train, le bateau ou l’avion pour sillonner le désert, partager les grands événements familiaux, rencontrer ses détectives emblématiques, ses deux maris et, bien sûr, assister à une success story qui trouvera son apogée quand la reine du roman policier rencontrera la Reine d’Angleterre pour un diner mémorable avec remise de décoration et anoblissement à la clé, ce dont probablement elle rêvait depuis toujours. Sur un rythme trépidant, les changements de tableaux s’enchainent, portés par une incroyable inventivité et le talent de six acteurs bluffants. Camille Favre-Bulle si convaincante dans le rôle titre, Tatiana Gousseff étonnante, Erwan Creignou truculent, Léo Guillaume, délicieux dans le rôle de la grand-mère, Marie-Aline Thomassin magistrale dans ses divers personnages et Matthieu Brugot parfait en petit frère ou en premier mari. Ce sextuor donne au texte et à la mise en scène signée Cristos Mitropoulos son souffle et sa dimension épique. Ensemble, ils contribuent à faire de ce spectacle une réussite exceptionnelle et nous laissent repartir heureux et plus gaga de Lady Agatha que jamais !
Philippe Escalier
Théâtre Saint-Georges : 51, rue Saint-Georges, 75009 Paris Du mercredi au samedi à 20 h et dimanche 15 h – 01 48 78 63 47
Quand Victor Hugo est adapté et mis en scène par Olivier Solivérès au Théâtre de la Gaité, on obtient un spectacle jeune public de belle facture où les enfants rient beaucoup et les adultes tout autant.
Olivier Solivérès est devenu, au fil de ses créations, en particulier « Ados » qui a connu un succès retentissant, spécialiste du spectacle pour enfants. « Le Bossu », en ce moment à l’affiche de la Gaité, est particulièrement bien écrit et ficelé. Tout commence par un prélude pendant lequel, devant un rideau baissé, trois des comédiens viennent faire rire le public. Puis le rideau se lève sur un beau décor en carton-pâte et d’entrée l’auditoire est captivé. Les dialogues comme les gags sont drôles et bien travaillés, les références en tous genre (surtout musicales) et autres anachronismes sont particulièrement efficaces avec un double degré de lecture faisant que les parents rient au moins autant que leur progéniture. Le terrible Frollo ne parviendra pas à s’emparer du cœur d’Esméralda qui pourra rejoindre les bras protecteurs du chevalier Phoebus sous le regard attendri de Quasimodo. Les excellents comédiens sur le plateau (Laura Favie, Augustin de Monts, Tristan Robin et Benjamin Cohen) prennent un plaisir évident à jouer et chanter ce texte plein de surprises, dopés qu’ils sont par les rires du public qui confirme qu’un bon spectacle pour enfants est aussi un bon moment pour les plus grands. Quel meilleur moyen de découvrir l’univers de Hugo et de donner aux plus jeunes l’envie d’en découvrir davantage (et de retourner au théâtre !) que ce beau spectacle tonique et hilarant, joyeux mariage entre la comédie musicale et la commedia dell’arte, à voir presque tous les jours durant cette période de vacances !
Fidèle à elle-même mais capable de se renouveler, Marianne James revient au Théâtre Libre pour un seule en scène musical étonnant qui vient cueillir le public pour une balade faite de surprises, d’humour et d’amour.
Disons le d’entrée, le terme « seule en scène » ne lui convient vraiment pas, tant l’artiste fait son show avec et pour nous. Immédiatement, le public est pris à bras le corps, dans une étreinte faussement sauvage mais vraiment chaleureuse, lui faisant égrener une leçon de chant façon Marianne donnée durant 1 h 30 émaillée de multiples surprises, pendant laquelle le public rit, chante et applaudit, tout cela en même temps et sans temps mort. Pour ce qui pourrait ressembler à une Histoire du chant, de la préhistoire à nos jours, elle évoque l’évolution, les cordes vocales, le corps humain, mais pas que.… Tout ce qu’elle dit est rigoureusement vrai, mais rien n’a l’air sérieux puisque tout est affirmé avec cet humour tranchant et surprenant que Marianne James affectionne. Elle se livre à des imitations irrésistibles, se confie, nous raconte des histoires et, grand moment, nous donne sa version de Guillaume Tell. Face à ces élans de générosité si touchants, le public, transformé en chorale en répétition, séduit et conquis dés les premières secondes, s’abandonne, donne tout et se livre de bon cœur à d’hilarantes vocalises. Impossible à résumer tant il est dense, ce spectacle enchanteur ô combien vivant, dans lequel nous retrouvons un subtil condensé du parcours de Marianne James, est une incarnation parfaite de ce que devrait être tout artiste : un infatigable diffuseur de bonheur !
Scène Libre : 4, bd de Strasbourg 75010 Paris du jeudi au samedi à 19 h et dimanche 15 h – 01 42 38 97 14
La dernière pièce d’Ivan Calbérac est construite autour de Glenn Gould, l’un des plus grands pianistes du XXème siècle. Par son humour, sa sensibilité et une distribution irréprochable, « Glenn, naissance d’un prodige » est un moment particulièrement fort et émouvant qui va marquer cette saison théâtrale.
Le monde de la musique nous a habitué aux personnalités hors du commun, parfois fantasques, toujours promptes à se singulariser. Avec Glenn Gould, nous atteignons des sommets tant cet artiste atypique poussa l’originalité et le mal-être à l’extrême. Né à Toronto en 1932, Glenn Gould est un surdoué. Doté de l’oreille absolue, il commence très jeune une carrière de pianiste concertiste. Mais ce génie, couvé par une mère ultra protectrice (pour le dire gentiment) qui n’abandonnera jamais l’habitude de dormir avec son fils, est atteint du syndrome d’Asperger responsable chez lui de dérèglements majeurs. L’artiste paranoïaque se montre incapable de vivre une relation sentimentale et ne peut supporter très longtemps la « confrontation » avec le public que ses concerts lui imposent. Renonçant à ses succès à travers le monde, il se consacre aux enregistrements parmi lesquels les fameuses « Variations Goldberg » de J.S. Bach auquel son nom est associé pour l’éternité, reconnaissables entre mille, notamment par le chantonnement surprenant que l’on entend tout au long de son interprétation lente et inspirée.
Cette exceptionnelle mais courte trajectoire (Gould meurt à 50 ans, usé par les médicaments et autres tranquillisants dont il se gavait et une hygiène de vie déplorable) Ivan Calbérac nous la fait revivre sur scène. Grâce à une mise en scène particulièrement inventive qu’il a signée, l’auteur parvient à brillamment résumer cette vie sans jamais cesser de mettre en avant ce qu’elle pouvait avoir de drôle et de dramatique à la fois. La musique est présente, sans être omniprésente et c’est aux comédiens qu’il revient de transcender cette magnifique partition théâtrale. Dans le rôle titre, Thomas Gendronneau excelle. Depuis l’enfance jusqu’à la mort, il joue ce pianiste aux innombrables névroses avec une justesse remarquable. Le fait d’être musicien a dû aider ce jeune comédien à se couler dans la peau de ce personnage impossible. Aucune fausse note dans son interprétation virtuose. Face à lui, dans le rôle de la mère ô combien castratrice et jalouse, consumée par un amour filial excessif et l’envie de vivre par procuration cette carrière de grande pianiste dont elle rêvait, Josiane Stoleru nous offre une incarnation magistrale. Bernard Malaka est touchant en père qui ne peut contenir les excès de sa femme et qui ne reconnait ses fautes que tardivement face à sa nièce, (irréprochable Lison Pennec) amoureuse transie son fils. Benoît Tachoires est parfait dans ses habits d’impresario bon vivant qui finit par jeter l’éponge tandis que Stéphane Roux agrémente cette belle distribution avec plusieurs personnages dont celui de directeur d’un grand studio musical.
Pour notre plus grand plaisir, Ivan Calbérac a donc réussi un triple exploit : faire revivre une légende du piano sur scène à travers un texte d’une richesse et d’une dynamique impressionnantes, dit par une troupe qui, dans les derniers instants, après nous avoir fait rire et vibrer sans discontinuer, nous arrache quelques larmes. De toutes ces émotions fortes, nous leur sommes reconnaissants.
Philippe Escalier
Petit Montparnasse : 31, rue de la Gaité 75014 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 15 h – 01 43 22 77 74